DESCRIPTION DE LA NOUVELLE ESPAGNE,
Depuis Panama jusques vers le 40e degré de latitude du Nord.
APrès avoir tiré de mes propres Journaux tout ce qui m'a paru propre à satisfaire la curiosité du Public, j'ai obtenu de M. Rindekly, mon Gendre, la communication des siens, dans l'espérance d'enrichir mon Ouvrage de quelques-unes de ses Remarques. Mais s'étant borné, comme je l'ai fait observer plusieurs fois, à tout ce qui concerne la navigation, je n'y ai trouvé que des détails de Géographie, de Marine et d'Astronomie, qui ne peuvent avoir d'utilité que pour nos Pilotes. Je suis convenu avec lui qu'un recueil de cette nature étoit fait pour demeurer au dépôt de l'Amirauté, où chacun est libre de prendre des instructions et des lumiéres, suivant les vûes qu'on se propose et les navigations qu'on entreprend. Cependant, entre une infinité d'observations inutiles à mon Ouvrage, j'en ai choisi quelques-unes, où mon Gendre, s'écartant un peu de sa méthode, semble avoir accordé quelque chose à sa propre curiosité. Elles m'ont d'autant plus attaché qu'elles regardent un voyage de la Mer du Sud que je n'ai pas fait avec lui. Quelques années avant notre association, il avoit été chargé d'une affaire importante à Panama, où il s'étoit rendu avec des Passeports ; et dans le séjour qu'il y fit il composa cette Description de la Nouvelle Espagne, qui se sent toujours un peu de son goût pour les remarques de l'Art.
Ce Pays, si célébre par ses mines d'or et d'argent, et par l'abondance de ses autres biens, s'étend depuis Panama, qui est au neuvième degré de latitude du Nord, jusqu'au nouveau Mexique, qui est vers le 37e degré, c'est-à-dire, l'espace de 28 degrés, Nord et Sud ; ce qui fait en droite ligne environ 520 lieues, à compter vingt lieues pour chaque degré.
Les Provinces qui composent cette riche Contrée de l'Amérique Septentrionnale, sont la Tierra firma, qui est la plus voisine de ligne équinoctiale, et qui forme une ligne de séparation entre les deux parties de l'Amérique ; en suite la Province de Veragua, celles de Costa-Ricca, de Nicaragua, de Honduras, de Quatimala, de Vera-Paz, de Chiapa, de Soconusco, de Tabasco, de Jucatan, de Guexaca, de Tlascalo, de los Angelos, du Mexique, proprement dit, de Mechoacan, de Panuco, de Xalisco, de Guadalaxara, de Zacatecas, de la nouvelle Biscaye, de Culiacan, de Cinaloa, du nouveau Mexique ; ausquelles on peut joindre aussi la Californie. Toutes ces Provinces étant soumises au Viceroi de la nouvelle Espagne, sont comprises sous le même nom.
Tierra firma contient la Ville de Panama, Port fameux de la Mer du Sud, où se rendent les richesses du Perou, qui delà se transportoient autrefois par terre à celui de Nombre de dios, mais qui vont aujourd'hui à Porto-Bello, et à Nata. Le Pays est généralement montagneux, l'air épais, chaud et humide, ce qui le rend par conséquent fort mal sain. La terre n'y produit guéres que du bled d'Inde ; mais les pâturages y sont fort bons pour les troupeaux. Panama est la résidence d'une Cour Royale, qui étend sa Jurisdiction sur cette Province et sur celle de Veragua. Elle a son Evêque, Suffragant de l'Archevêché de Lima, et plusieurs Monastères. Le Port est d'une bonté médiocre. Il fut construit par Pierre Arias d'Avila, Gouverneur de la Castille d'or, en 1519. Nombre de dios, qui fut découvert par le grand Christophe Colomb, et bâti par Jean de Nicuosa, a été transporté à Porto-Bello, où l'air est plus sain, et le Port plus commode pour charger et décharger les Gallions.
On va de Porto-Bello à Panama, ou par terre, la distance n'étant que de dix-huit lieues, ou par la Rivière de Chagro, qui, lorsqu'élle est remplie d'eau, conduit les marchandises jusqu'à cinq lieues de Panama. Nata est à trente lieues.
La Province de Veragua s'étend au-delà du 10 degré de latitude du Nord, borde à l'Ouest celle de Costa-Ricca, à l'Est celle de Tierra firma, et des deux côtés les deux Mers du Nord et du Sud. Elle a cinquante lieues de longueur de l'Est à l'Ouest, et vingt-cinq de largueur. Le Pays est montagneux, sec et stérile, sans être plus propre à nourrir les bestiaux qu'à produire du bled ; mais il renferme quantité de mines d'or. Ses Villes sont la Conception, à quarante lieues de Nombre de dios ; la Trinité, à six lieues à l'Ouest de la Conception ; Santa-Fé, douze lieues au Sud de la Conception ; et Carlos, à cinquante lieues de Santa-Fé.
Costa-Ricca joint Veragua à l'Est, et Nicaragua au Nord-Est. Sa longueur de l'Est à l'Ouest est de quatre-vingt-dix lieues. Le Pays est bon. Il renferme aussi plusieurs mines d'or et d'argent. Ses deux principales Villes sont Aranjuez, à cinq lieues des Indiens qui se nomment Chamos ; et celle de Cartago, qui est située presqu'au milieu de la Province, à vingt lieues de la Mer. Cette Province a quelques petits Ports sur les deux Mers du Sud et du Nord.
Celle de Nicaragua, qui porta d'abord le nom de nouveau Royaume de Leon, touche du côté du Nord-Est à la Province de Guatemala ; et du côté du Sud, à Costa Ricca. Les deux autres côtés sont lavés par les deux Mers. Elle a 150 lieues de longueur de l'Est à l'Ouest, et 80 du Nord au Sud.
Le bled d'Inde, le cacao, le cotton et les bestiaux y sont en abondance. Les Villes principales sont Léon, qui n'est qu'à douze lieues de la Mer du Sud, proche d'un grand Lac ; c'est la résidence du Gouverneur de la Province, et d'un Evêque. Grenade, à seize lieues de Léon au Sud-Ouest, sur les bords du même Lac, et proche d'une montagne brûlante qui s'appelle Massayatan : ces deux Villes furent fondées en 1523, par le Capitaine François Hernandez. Nueva Segovia ; fondée par Pierre Arias Davila, à vingt lieues au Nord de Léon ; le territoire de cette Ville est fort riche en or. Jaen, au fond du Lac, à trente lieues de la Mer du Nord. La Rivière de Desaguadero, qui sort de ce Lac, forme une communication entre Jaen et Porto-bello. Realejo, qui n'est qu'à une lieue du Port de même nom, où l'on construit des Vaisseaux, parce que le bois y est excellent. Les Indiens ont aussi quantité de bonnes Villes dans cette Province. Elle produit des fruits délicieux. Le grand Lac dont j'ai parlé a son flux et son reflux et communique à la Mer du Nord par la Rivière que j'ai nommeé. La montagne de Massayatan, qui est un volcan continuel, fit naître à un Moine Espagnol la pensée que ce ne pouvoit être que de l'or liquide, qui brûloit sans cesse. Il fit descendre un seau de fer, soutenu par des chaînes très-fortes, pour servir à puiser ce précieux métal ; mais, avant que d'être arrivés au feu, le sceau et les chaînes fondirent comme s'ils eussent été de plomb. La Province a plusieurs petits Ports.
Honduras s'étend de l'Est à l'Ouest, au long de la Mer du Nord ou du Golfe de Honduras, l'espace de 150 lieues ; et depuis la même Mer jusqu'à la Province de Nicaragua, sa largeur est de 80 lieues.
Elle borde au Sud Nicaragua et Guatemala, et à l'Ouest Guatemala et Vera-Paz. Au Nord et à l'Est, elle a la Mer du Nord, sans toucher d'aucun côté à celle du Sud. Quoiqu'elle ait beaucoup de montagnes, elle produit abondamment du bled d'Inde et du froment de l'Europe, elle nourrit toutes sortes de Bestiaux, et n'est pas sans mines d'or et d'argent. Ses Villes sont Walladolid, que les Indiens appellent Comayagua, à seize degrés de latitude du Nord, et 40 lieues de la Mer du Nord ; c'est le séjour du Gouverneur et d'un Evêque. Gracias à Dios, à 30 lieues de Walladolid, au Nord-Ouest ; cette Ville à beaucoup de mines d'or aux environs. San-Pietro, à 30 lieues de Walladolid, au Nord : Saint Jean Puerto-Cavallos, au quinzième degré de latitude, à 11 lieues de San-Pietro ; le Port est bon, mais l'air fort mal sain : Truxillo, à 60 lieues au Nord-Est de Valladolid, et 2 lieues de la Mer du Nord : Saint George de Olancho, à 40 lieues de Valladolid, du côté de l'Est ; cette Ville n'a pas plus de quarante familles Espagnoles ; mais elle a dans son territoire plus de 16000 Indiens, qui sont ses tributaires et l'or est abondant dans ses mines. La Province de Honduras touche aux Mers du Nord et du Sud ; et la distance de l'une à l'autre, depuis le Porto Cavallos dans celle du Nord, jusqu'à la Baye de Fonseca dans celle du Sud, est de 53 lieues. C'est une erreur, dans la plûpart des Cartes, de mettre la Baye de Fonseca dans la Province de Guatemala.
Cette derniere Province s'étend au long de la Mer du Sud l'espace de 70 lieues en longueur, sur environ 30 de largeur. L'air y est temperé. Elle produit du bled d'Inde, du froment, du coton, et d'autres biens. Les pluies y sont rares, mais elles sont fort violentes entre les mois d'Avril et d'Octobre.
Ses Villes sont au nombre de cinq, toutes bâties dans les années 1524 et 1525, par Dom Pierre de Alvarado. 1. Sant-jago de Guatemala, qui est la résidence d'une Cour Royale, dont la Jurisdiction s'étend sur plusieurs Provinces. Elle est au 14e degré 30 minutes de latitude, à douze lieues de la Mer du Sud, avec un Evêché Suffragant de Mexico, et plusieurs Monasteres. Son territoire contient vingt-cinq mille Indiens qui lui payent un tribut. La situation en est délicieuse, et l'on y trouve toutes sortes d'excellens fruits et de provisions. 2. San-Salvador, que les Indiens appellent Cuzcatlan, a quarante lieues au Sud-Ouest de Sant-jago. 3. La Trinité, nommée Sansonate par les Indiens, à 26 lieues au Sud-Ouest de Sant-jago, et 4 du Port d'Axacutla, lieu considérable par son commerce avec le Perou et le Mexique. 4. Saint-Michel, à 62 lieues de Sant-jago au Sud-Est, et 2 lieues de la Baye de Fonseca, qui est son Port. On compte aux environs de cette Ville 80 petites Villes Indiennes. 5. Xeres de la Frontera, sur la frontiere de Nicaragua, dans un terroir extrêmement fertile en bled d'Inde et en coton. Près de Sant-jago, est une montagne brûlante, qui cause souvent de grands ravages par les flammes, les pierres et la cendre qu'elle vomit dans les lieux voisins. Il n'est pas surprenant que cette Province ait des bains chauds de plusieurs especes. Mais elle porte aussi d'excellent baume, de l'ambre liquide, de la résine blanche, et plusieurs autres gommes ; avec differens animaux (dans lesquels on trouve la pierre de Bezoar) et du Cacao de la meilleure espece.
Soconusco, qui suit à l'Ouest Guatemala, s'étend de même au long de la Mer du Sud. Sa longueur, comme sa largeur, est d'environ 34 lieues, et sa principale production, le Cacao. Cependant elle produit un peu de bled. Il ne s'y trouve qu'une Ville, nommée Guevetlan, qui est la résidence de son Gouverneur.
La Province de Chiapa est dans l'intérieur des Terres, renfermée au Sud par Soconusco, à l'Ouest par..., au Nord par Tabasco, et a l'Est par Vera-Paz. Elle a de longueur environ 40 lieues de l'Est à l'Ouest, et quelque chose de moins en largeur. On y trouve en abondance du bled d'Inde et d'Europe, toutes sortes d'autres grains, et des bestiaux, mais peu de moutons. Son unique Ville est Ciudad-Real, qui est un Evêché. Les Indiens y sont en grand nombre, et leur principale Ville, qui se nomme Chiapa, donne son nom à la Province. Ils nourrissent les meilleurs chevaux de la nouvelle Espagne ; et, ce qu'on auroit peine à s'imaginer d'une Nation barbare, ils sont Musiciens, Peintres, et propres à toutes sortes d'arts. La Ville Espagnole est au milieu d'une délicieuse vallée, qui forme un cercle autour d'elle, au 13e degré 30 minutes de latitude, à 60 lieues de la Mer du Nord, et presqu'à la même distance de celle du Sud.
Les Religieux Dominiquains ont donné le nom de Vera-Paz à la Province suivante, parce qu'ils en firent la conquête par les seules armes de l'Evangile, qui sont la prédication, la priere et les exemples. Elle est aussi dans l'intérieur du Continent, au milieu des Provinces de Soconusco, de Chiapa, Jucatan, Honduras, et Guatemala. Elle a trente lieues d'étendue. Le Pays est humide, et par conséquent plus propre au bled d'Inde, qui croit deux fois par an, qu'à notre froment d'Europe.
Elle produit du cacao et du coton ; mais particuliérement une quantité surprenante d'oiseaux de toutes sortes de couleurs, dont les plumes sont employées à divers usages. Il s'y trouve aussi quantité de lions et de tigres. Les Espagnols n'y ont pas de Villes ni de Gouverneurs ; mais les Dominiquains qui en sont comme les Rois, ont plusieurs Couvens dans les Villes Indiennes, où leurs instructions contiennent les habitans, qui étoient autrefois fort sauvages.
Jucatan est une Péninsule. Elle fut prise d'abord pour une Isle, parce qu'elle est environnée de tous côtés par la Mer du Nord, excepté dans sa jonction avec Chiapa, Vera-Paz, et Tabasco. Cette piece de Terre s'étend dans la Mer près de cent lieues en longueur, depuis le Continent, et n'a pas plus de vingt-cinq lieues dans sa plus grande largeur. La qualité de l'air y est tout à la fois chaude et humide. Quoiqu'il n'y ait ni Rivière ni Ruisseau dans un si long espace, l'eau est par-tout si proche pour les puits, et l'on trouve, en ouvrant la terre, un si grand nombre de coquillages, qu'on est porté à regarder cette vaste étendue comme un lieu qui a fait autrefois partie de la Mer. Elle est couverte de bois. Il n'y croit aucune sorte de grain, et l'on n'y voit point d'or ni d'autres métaux ; mais les animaux sauvages et privés y sont en abondance. Le coton et l'indigo ne s'accommodent pas moins du terroir. Les habitans y multiplient beaucoup, et parviennent à l'extrême vieillesse. Ils élevent tous les bestiaux de l'Europe, et d'excellens chevaux.
La Province de Tabasco, subordonnée au Gouverneur de Jucatan, et située au long de la Mer du Nord ou du Golfe du Mexique, a 40 lieues de longueur, de l'Est à l'Ouest, depuis les bords de Jucatan jusqu'à ceux de Guazacoalco. Sa largeur est à peu près la même depuis la Mer jusqu'aux limites de Chiapa. Elle est remplie de Lacs, d'Étangs et de Marais ; de sorte que les voyages s'y font sur des Canots et des Barques. L'air y est chaud et humide, et par conséquent les pâturages fort bons ; le maïs et le cacao y sont communs. Aussi n'a t'elle guéres d'autre avantage : comme elle n'a point d'autre Ville que Tabasco, qu'on nomme plus ordinairement Na Sa de la Victoria, d'une insigne victoire que Ferdinand Cortez y remporta en 1519. Le tribut que les Indiens payent à cette Ville consiste en 2000 xiquipiles de cacao ; chaque xiquipile contient 8000 noix, et trois xiquipiles font une charge.
Une des grandes Provinces de la nouvelle Espagne est celle de Guaxaca, qui a cent vingt lieues de longueur d'une Mer à l'autre, sur cent de largeur au long de celle du Sud, et 50 au long de celle du Nord. Sa Capitale est Antequera, Ville Épiscopale, dont on vante beaucoup la principale Église. On y compte plus de 600 familles Espagnoles. La Vallée où cette Ville est située donne le titre de Marquis Del Valle aux descendans de Cortez, Conquerant du Mexique. Il y coule une Rivière qui se cache sous terre à Cimatlan, et qui reparoît deux lieues plus loin, près des montagnes de Coatlan. La Province fournit beaucoup de soie, de froment, et de bled d'Inde. Les mines d'or y étoient autrefois en grand nombre, mais il paroît qu'elles sont épuisêes.
Au Sud-Ouest de cette Province sont celles de Tusepeque, qui a 60 lieues de longueur en suivant les Côtes de la Mer du Sud, celle de Zapotecas au Nord-Est, et celle de Guazacoalco, qui, malgré leur étendue, passent pour autant de parties de Guaxaca. Toutes ces Contrées forment un Pays fort rude, où les mines d'or ne laissent pas d'être en grand nombre, mais d'un accès si difficile qu'on en tire peu d'avantage. On y trouve les Villes de S. Ildefonso de los Zacatecos, à vingt lieues d'Antequera au Nord-Est ; Sant-jago de Nexapa, à vingt lieues d'Antequera vers l'Est ; Espirito Santo, sur le bord de la Mer du Nord. Toutes les Rivières de la Province de Guaxaca roulent de l'or. Les Indiens y menent une vie douce et commode, lorsqu'ils veulent se la procurer par le travail. Ils se servent du cacao au lieu d'argent. Le Pays est agréable et l'air fort sain. Comme les meurriers y sont en abondance, la soie y est fort commune.
La Province et l'Evêché de Tlascala, nommée autrement los Angelos, est entre le Mexique et Guaxaca. Elle a cent lieues de la Mer du Nord à celle du Sud, et 80 lieues de largeur au long de la Mer du Nord, mais dix-huit ou vingt seulement au long de celle du Sud. On y compte trois Villes Espagnoles ; celle de los Angeles, qui n'est qu'à vingt lieues de Mexico, et qui est Épiscopale. On y vante un Collège où l'on instruit plus de 1500 jeunes Indiens. Elle est située dans le Canton de Cholula, au milieu d'une Plaine nommée Guetlaxcoapa, sur le bord d'une petite Rivière qui sorte du pied d'une Montagne brûlante. Ce Canton produit du bled, du vin, toutes sortes de fruits d'Europe, du sucre, du lin, et les meilleures légumes du monde. À peu de distance de Tlascala, on trouve quelques sources qui forment une assez grande Rivière.
Elle va se décharger dans la Mer du Sud, proche de Zacatula, dans la Province de Mechoacan ; mais ce qui la rend digne de remarque, c'est qu'elle est sans poissons, et qu'elle produit tant d'Alligators, espece de crocodiles, qu'ils ont fait abandonner plusieurs Villes voisines. La Ville de Tlascala n'est habitée que par des Indiens. Elle est au Nord de los Angelos, au-dessus du 20e degré de latitude, dans la Vallée d'Atelosco, qui n'ayant qu'une lieue et demie d'étendue, produit plus de 100000 mille boisseaux de froment. Aussi quantité d'Espagnols y exercent-ils l'Agriculture. À sept lieues de la même Ville est la Vallée d'Olumba, qui n'a guéres moins de fertilité. Cortez bâtit la Ville de Segara dans le Canton de Tepeaca, près de laquelle est la Vallée de Saint-Paul, ou l'on voit plus de 1300 familles Espagnoles qui cultivent la terre, et qui nourissent des troupeaux. Le bétail y multiplie si prodigieusement, qu'on parle d'un Fermier à qui deux brebis produisirent quarante mille bêtes de la même espece.
La Province du Mexique a 130 lieues de longueur, Nord et Sud. Elle s'élargit de dix-huit lieues au long de la Mer du Sud, jusqu'à soixante dans l'intérieur des Terres. On y comprend les Cantons de Latcotlalpa, Meztilan, et de Xilotepeque, au Nord-Est ; de Matalzingo et de Cultepeque, à l'Ouest ; de Tezcuco, à l'Est ; de Chalco, au Sud-Est ; de Suchimilco et de Flaluc, au Sud ; de Coyxca et d'Acapulco, au Sud-Ouest. Une si grande Province n'a pas plus de quatre Villes Espagnoles ; mais quantité d'Espagnols sont établis dans les Villes Indiennes. La Ville de Mexico s'appelloit autrefois Tenoxtitlan. Elle est située au 19e degré 30 minutes de latitude, au milieu de deux grands Lacs qui l'environnent ; l'un d'eau salée, dont le fond est de salpêtre ; l'autre d'eau fraîche, prodiusant tous deux du poisson.
Ils sont tous deux à peu près de la même grandeur, qui est cinq lieues de large sur huit de long. Les marécages qu'ils forment autour d'eux ont obligé de construire cinq chaussées, longues d'une demi-lieue, qui conduisent à la Ville. Elle n'a ni murs ni portes. Sa forme est un quarré d'une demi-lieue de diamétre, et de deux lieues de tour. Ses rues sont droites, larges, bien bâties, et presqu'à la même distance, ce qui donne l'air d'un échiquier. L'Italie à peu de Ville qui l'égalent en beauté, et l'on ne voit nulle part un si grand nombre de belles femmes. On y compte plus de cent mille habitans, dont la plûpart à la vérité sont Nègres ou Mulâtres. Les Monasteres n'y occupent pas peu de places, puisqu'il y en a 22 de femmes et 29 d'hommes, de tous les Ordres. Le revenu annuel de l'Archevêque monte à soixante mille pièces de huit, et celui de toute la Cathédrale, à trois cens mille. Il y a peu de Pays au monde où l'air soit si temperé. On n'y connoît ni le chaud ni le froid excessif. La terre produit trois fois chaque année ; et le froment sur-tout rend avec une abondance merveilleuse. Aussi la dépense est-elle médiocre à Mexico pour les alimens. Cependant, comme il n'y a point de monnoye de cuivre, et que la moindre piece d'argent est un demi réal, qui fait trois sols, le fruit et les légumes y sont assez chers. Mais au marché, le cacao tient lieu de la petite monnoye, de sorte que 60 ou 80 noix de cacao font à peu près un réal. Pendant toute l'année les marchés sont remplis de fruits et de fleurs. Le Viceroi de la nouvelle Espagne, l'Archevêque, les Cours Souveraines pour la Justice et la Monnoye, enfin tous les Officiers qui appartiennent à la Capitale d'un Gouvernement ont leur résidence à Mexico. Les Suffragans de l'Archevêché sont les Évêques de Tlascala, de Guaxaca, de Mechoacan, de la nouvelle Gallice, de Chiapa, de Jucatan, de Guatemala, de Vera-Paz, et des Isles Philippines.
On compte dans la Province du Mexique 250 Villes Indiennes, qui contiennent plus de cinq cens mille familles tributaires, et 150 Couvens de Dominiquains, de Francisquains et d'Augustins, sans compter les Collèges de Jésuites et les Séminaires.
Le Canton d'Acapulco est sur la Côte de la Mer du Sud, au 17e degré de latitude. La Ville est à six lieues de la Rivière Yopes. À peine mérite-t'elle le nom de Village, car les maisons n'y sont que de boue. Sa situation, au pied d'une Montagne, la couvre du côté de l'Est ; ce qui rend l'air fort mal sain depuis le mois de Novembre jusqu'à la fin de Mai, parce que le climat étant sans pluie dans tout cet intervalle, la chaleur y est aussi violente au mois de Janvier qu'en Italie pendant la canicule. Cette mauvaise disposition de l'air et du terroir met Acapulco dans la nécessité de tirer ses provisions de plusieurs autres Pays, et les rend par conséquent fort cheres. La Ville d'ailleurs est fort sale, parce qu'elle est mal pavée, et manque des commodités les plus ordinaires, telles que des Hôtelleries pour les Étrangers. Aussi n'est-elle habitée que par des Nègres et des Mulâtres ; car aussi-tôt que les Vaisseaux de Manila et du Perou sont déchargés, les Marchands Espagnols se retirent dans d'autres lieux. Le seul avantage d'Acapulco consiste dans l'excellence de son Port, qui fait un demi cercle autour de la place, et qui est entouré de montagnes comme d'une espece de mur. Il vaut par an au Gouverneur vingt mille pièces de huit, et presqu'autant au Contrôleur. Le revenu du Curé est de quatorze mille pièces. Enfin, comme le commerce d'Acapulco monte chaque année à plus de quatorze millions de pièces de huit, il n'y a point d'habitant qui n'y fasse beaucoup de profit ; et chaque Nègre ne donneroit pas le sien, chaque jour, pour une de ces pièces.
À quatorze lieues de Mexico sont les mines de Pachuca ; à 22 lieues, celles de Tusco ; à 22 lieues, celles de Tmisquilpo ; à 24 lieues, celles de Talpujaya ; à 18 lieues, celles de Temazcaltepeque ; à 20 lieues, celles de Zacualpa, à 40 lieues, celles de Zupango ; à 60 lieues, celles de Guanaxato ; à 67 lieues, celles de Comanja ; à 18 lieus de los Angelos, celles d'Achachica ; sans parler des mines de Guatla, de Zumatlan, et de Saint-Louis de la Paz. On y entretient habituellement plusieurs milliers d'Ouvriers. Toutes ces mines sont d'argent, à l'exception de celles de Tmisquilpo, qui sont d'étain.
La Province de Panuco, qui est au Nord de celle du Mexique, a presque également cinquante lieues dans sa largeur et sa longueur. La partie du Sud est abondante en provisions, et ne manque point de mines d'or ; mais celle qui touche à la Floride est d'une misérable stérilité. Elle a trois Villes Espagnoles. Panuco, autrement Sant-Isteran del Puerto, située au 23e degré de latitude, à 65 lieues de Mexico au Nord-Est, à sept ou huit de la Mer, près d'une Rivière dont l'embouchure forme un Port ; Sant-Jago de los Valles, à 25 lieues de Panuco, vers l'Ouest ; Saint-Louis de Tampico, située proche de la Mer, à sept ou huit lieues au Nord-est de Panuco.
Mechoacan est une Province qui n'a pas moins de 80 lieues de longueur au long de la Mer du Sud, et qui s'étend en largeur l'espace de 60 lieues dans l'intérieur des Terres, entre le Mexique et la nouvelle Gallice. On y comprend les Cantons de Zacatula et de Colima, tous deux sur les Côtes de la Mer du Sud. La Capitale du Pays est Mechoacan, ou Pazcuare, un peu au-dessus du 19e degré de latitude, à 45 lieues de Mexico. Ses autres Villes sont Guayangarco, autrement Valladolid, Siège Episcopal, et Zinzonza.
À 28 lieues de Mechouacan sont les mines de Guanaxnato, où le travail et la garde occupent habituellement 600 Espagnols. Saint-Michel est une autre Ville à 35 lieues au Nord-Est de Mechouacan, dans un Canton montagneux. La Conception de la Salaya, Ville sur la route de Chichimecas. Saint-Philippe, Ville à 50 lieues de la Capitale, du côté du Nord, dans un Pays froid et stérile. Le Territoire et la Ville de Zacatula sont sur la Mer du Sud, au 18e degré de latitude, à 40 lieues de Mechouacan. Le Territoire et la Ville de Colima sont un peu au-dessus du 18e degré, vers le Sud-Ouest. Ce Pays est chaud, fertile en cacao, en casse, en grains et en bestiaux. Le poisson et les fruits y sont en abondance. Il porte aussi de l'or, de la cochenille et du coton. En général les Indiens du Mechouacan sont de belle taille, industrieux, et capables de travail. Ils ont cent treize Villes. Cette Province ne s'étend point jusqu'à la Mer du Nord, mais elle a plusieurs Rivières qui se déchargent dans la Mer du Sud ; et vers l'extrêmité de sa partie Occidentale, elle a, au 19e degré de latitude, le Port de la Nativité, dont l'excellence y rend le commerce florissant. Un peu à l'Est du même Port est celui de Sant-jago, qui a, dans le voisinage, de bonnes mines d'un cuivre si doux que les Indiens en font toutes sortes de vaisselles. Il s'y en trouve aussi d'un autre cuivre, qui est assez dur pour servir, au lieu de fer, à labourer la terre. Mais les Indiens sont redevables de ces découvertes et de ces usages à l'industrie des Espagnols.
La Province de Xalisco, fertile en maïs, mais peu fournie de bestiaux, n'a que deux Villes. Compostel, sur la Mer du Sud, à 33 lieues de Gaudalasara, et la Purification, près du Port de la Nativité. Cette Province est au 22e degré de latitude. Celle de Chiatmala, qui la suit au Nord, et qui touche aussi à la Mer du Sud, à 20 lieues de long, sur la même largeur. On y trouve quantité de mines d'argent, et la seule Ville de Saint-Sebastien. Elle est suivie au Nord, sur la même Côte, de la Province de Culiacan, qui porte toutes sortes de provisions, et quelques mines d'argent. Sa seule Ville est Saint-Michel. Cinaloa est la derniere Province au Nord de la nouvelle Gallice, qui est le nom général qu'on donne à toutes ces Contrés depuis celle du Mexique.
Zacatecas, dans l'intérieur des Terres, est une Province fort riche par ses mines d'argent, mais qui manque d'eau et de grains. Elle a trois Villes Espagnoles, et quatre mines célébres, dont la plus abondante est voisine de la Ville Capitale, et porte comme elle le nom de Zacatecas. On y emploie constamment 500 Espagnols, 500 Esclaves, et mille chevaux ou mulets. Les autres Villes sont Xeres de la Frontera, à vingt lieues au Nord de Guadolajara ; Erena, Nombre de dios, et Durango, qui est dans un Canton extrêmement fertile. La mine de Sombrette est près d'Erena et celle de Saint-Martin, près de Durango.
La Nouvelle Biscaye, Province au Nord-Ouest de Xacatecas, est entiérement dans les Terres. Elle ne manque ni de bestiaux, ni d'aucunes provisions, et ses mines d'argent sont estimées. Elle en a trois principales, qui forment autant de petites Villes dans leur voisinage : Hindebe, Santa-Barbara, et Saint-Jean.
Quivira et Cibola sont deux autres Provinces qui suivent la Nouvelle Espagne, mais elles appartiennent au Nouveau Mexique, dont l'étendue n'est point encore connue. Les Espagnols n'y ont qu'une Ville, nommée Santa-Fé, ou le Nouveau Mexico, pour contenir les Indiens dans la soumission. Quoique ce Pays soit fort beau dans une infinité de Cantons, les habitans en sont encore fort sauvages, et n'ont point d'autres richesses que leurs bestiaux. La Ville de Santa-Fé, ou du nouveau Mexico, est vers le 37e degré de latitude.
Enfin, la Californie commence au 23e degré de latitude, par le Cap Saint-Luc, qui est à l'opposite de la Province de Culiacan, dans la Nouvelle Espagne. Elle s'étend vers le Nord et le Nord-Ouest, plus loin qu'on n'a pû jusqu'à present porter les découvertes. Les Espagnols ont marqué peu d'empressement pour y étendre leurs Conquêtes ; mais ils entretiennent quelque commerce au Cap Saint-Luc et à Puerto Seguro.
M. Cooke, dans la Relation de son Voyage autour du Monde en 1711, fait une description de Puerto Seguro, qu'on ne trouve dans aucun autre Écrivain. Il paroît surprenant qu'un Pays découvert depuis si longtems porte encore toute les apparences de la plus grossiere barbarie.
«L'entrée de la Baye, dit-il, est pendant l'espace d'une lieue, à l'Est d'un Promontoire rond et couvert de sable, que plusieurs prennent pour le Cap Saint-Luc ; mais je suis persuadé que le Cap Saint-Luc est une autre tête de terre qui se présente au Sud-Est de ce Promontoire, à trois lieues de distance, parce que, suivant l'ancienne Relation de sa découverte, il fait la pointe la plus Orientale.
Quand on est au large, on prendroit ce Cap pour une Isle. Pour entrer dans la Baye, en venant du côté de l'Ouest, ce qui est presque toujours nécessaire à cause des Courans, on est dirigé par quatre grands rocs, dont les deux plus Occidentaux sont fort escarpés, et s'élèvent en pain de sucre. Le second, c'est-à-dire le plus intérieur, est percé de manière qu'il forme une arche, comme celle d'un Pont, au travers de laquelle la Mer s'est fait un passage. On s'avance ainsi au long des rocs jusqu'au fond de la Baye, où l'on peut jetter l'ancre sur un fond de dix ou douze brasses, jusqu'à vingt ou vingt-cinq. C'est-là qu'on trouve Puerto Seguro, qui n'est qu'un petit amas de mauvaises cabanes, habitées par environ 200 Indiens. Les hommes sont entiérement nuds. Les femmes portent autour des reins une peau de quelque animal, qui leur descend jusqu'aux genoux. L'occupation de ces Barbares est la pêche et la chasse. Ils preferent à l'or et à l'argent, un couteau, des ciseaux, des cloux, une serpe, et nos autres instrumens de fer. Leur taille est droite et bien proportionnée, leur chevelure longue et noire, et la couleur de leur peau fort brune. Les femmes n'ont rien d'agréable dans la physionomie. Elles s'employent à recueillir et à piler entre des pierres differentes sortes de grains, ou à faire des filets pour la pêche. Depuis les Montagnes jusqu'à la Mer, le Pays est rude et pierreux, quoi-qu'entremêlé de quelques plaines et de quelques vallées fort agréables. Mais en général le terrain, dans cette partie de l'Isle, n'est qu'un sable fort sec, qui produit, pour tout bien, quelques arbustes dont les fruits servent de pain aux misérables habitans. Ils sont mieux en poisson. La Baye est remplie de dauphins, de mulets, de bremines, et d'autres especes, qu'ils tuent fort adroitement avec leurs dards, ou qu'ils prennent avec leurs filets.
Les bois ne leur fournissent pas moins d'animaux pour la chasse. Ils tuent une prodigieuse quantité de daims, de cerfs, et de renards ; sans parler des perdrix, des pigeons, et d'autres oiseaux qui foisonnent dans la campagne. Les ruisseaux leur donnent de l'eau fort pure. Ils ont au long de la Côte beaucoup de crête marine. Les rocs sont couverts d'huitres, qui sont rarement sans perles. Nous trouvames dans le secours des habitans, tout ce qui nous étoit nécessaire pour la réparation de nos Vaisseaux. Ils s'approcherent de nous sans défiance, quoique nous ne pussions nous entendre, s'empressant de nous offrir leurs provisions en échange pour des choses de peu de valeur. Je leur trouvai tant de douceur, que j'ai peine à me persuader, sur le témoignage des Espagnols, qu'il soit impossible de leur inspirer des principes de Religion. Je ne remarquai parmi eux aucune apparence de culte ; à moins qu'ils n'adorent le Soleil, vers lequel ils levent souvent les yeux. Les Espagnols racontent qu'au Nord de Porto Seguro, on trouve d'autres Nations plus sauvages, guerrieres et perfides, avec lesquelles on n'a jamais pû former aucune liaison. Pendant le séjour que nous fimes sur cette Côte, l'air fut toujours clair et serein ; et la bonne constitution des habitans semble marquer qu'il est fort sain. À notre arrivée plusieurs de nos gens reçurent quelques perles des Indiens ; mais je n'en vis plus paroître dans la suite. Quand je leur montrai de l'or, pour leur faire connoître qu'ils auroient à ce prix beaucoup de fer, ils firent des signes vers les montagnes ; de sorte que pour tirer apparemment plus d'avantage de leur Pays, il auroit fallu les entendre.»
Vents et Courans de la Mer du Sud.
Cet article est un autre extrait des Journeaux de M. Rindekly. Quoique j'aie supprimé volontairement les Ports et les Rades, dans sa description de la nouvelle Espagne, pour ne pas repéter des noms qu'on a déja lûs à la Table de leurs longitudes et de leurs latitudes, je serai obligé ici d'en rappeller un fort grand nombre. Mais l'importance des observations suivantes doit me faire passer sur un inconvenient si leger.
Qu'on tire une ligne imaginaire depuis le Port Saint Marc d'Arica, jusqu'à la pointe d'Aguja, qui est proche du Port de Palta, elle sera de 30 lieues de Mer de l'un de ces Ports à l'autre. Dans tout espace, entre cette ligne et cette Côte, ce sont les vents de Sud-Est et de Sud-Sud-Est qui regnent toute l'année : en hyver ils sont furieux, et plus géneralement Sud-Est. Mais il faut observer qu'à une lieue ou deux de la Côte, ils sont quelquefois Nord et Nord-Est. Ils ne durent pas longtems, mais ils renaissent régulierement chaque semaine, et plus souvent dans les Bayes les plus larges et les plus ouvertes au long de la Côte.
Supposez une autre ligne depuis la pointe d'Aguja, jusqu'à la pointe de Santa Helena, vous aurez 20 lieues de Mer de l'une à l'autre pointe, et un grand espace dans l'arc de la Côte. C'est le vent du Sud qui regne toute l'année dans cet espace : mais à 5 ou 6 lieues du rivage, les vents Sud-Ouest se sont quelquefois sentir, surtout aux angles de la Côte. Ces vents sont moderés, et ne durent pas longtems.
De la pointe de Santa Helena au Cap Passado, l'espace renfermé entre une ligne imaginaire de 10 lieues et le fond de la Côte, est assujetti pendant toute l'année aux vents Sud-Ouest.
Une autre ligne du Cap Passado au Cap Saint François, renferme un espace qui n'est encore soumis qu'aux vents Sud-Ouest ; cependant comme cet espace n'est que de 5 lieues, il se ressent quelquefois des vents de la haute Mer, et des vents de terre.
Tirez de même une ligne du Cap Saint François jusqu'à Morro de Puercos et tout ce qui est à l'Est du passage de Panama, qu'on a nommé la Traversia. Dans ce grand espace l'hyver et l'Été sont réglés d'une manière fort bizarre, et sans aucun rapport à l'éloignement ou à la proximité du Soleil. Suivant le cours de la nature, l'Été dans ce lieu devroit commencer le 25 de Mars, lorsque le Soleil passe l'Equinoctial vers le Nord, du côté duquel sont cette Côte et cette Mer ; et l'on y devroit ressentir les effets ordinaires jusqu'au 25 de Septembre, que le Soleil repasse l'Equinoctial vers le Sud. Cependant l'expérience est contraire ; car l'Été de la Traversia et de la Côte de Panama, commence au mois de Janvier, lorsque le Soleil, est le plus éloigné au Sud de l'Equinoctial ; et l'hyver commence au mois de Juin, qui est le tems où le Soleil est du côté du Nord.
Au long des Côtes de Panama et sur la Mer qui leur est opposée, l'Été et l'hyver sont chacun de 6 mois. L'Été commence au mois de Janvier, et finit au mois de Juin. Pendant cette saison on n'y voit regner que les vents Nord, Nord-Est, et Nord-Ouest, qui sont très-violens dans le cours de Janvier, Février et Mars.
Il ne tombe point alors de pluie au long de la Côte de Panama, de Port-Pinas, de Malpelo, de Puerto Quemado, et des autres lieux jusqu'au Cap Saint François. Dans le même tems au contraire, il pleut beaucoup sur la Côte de Manta et de Guayaquil ; et la raison naturelle, c'est que ces vents regnans, poussent les nuées sur cette Côte, et que ne soufflant pas plus loin, les nuées qui s'arrêtent sont dissipées par l'action du Soleil et tombent en pluies fort épaisses. Les mêmes vents pendant les trois premiers mois de l'Été s'étendent quelquefois jusqu'à Manta, la pointe de Santa Elena, Cap Blanco, et quelquefois ne vont point jusqu'au Cap Saint François, suivant qu'ils ont plus ou moins de force sur la Côte de Panama.
Dans l'intervalle du même tems, il regne géneralement à Malpelo un vent d'Est-Nord-Est, qui est doux et reglé ; mais entre Malpelo et Buonaventura, le vent devient Nord ; et depuis Puerto Quemado jusqu'à l'Isle Gorgone, il est géneralement Nord-Ouest, Ouest-Nord-Ouest, et Ouest, avec des pluies très-abondantes.
Ainsi pendant les trois premiers mois de l'Été, rien n'est si varié que le tems, dans ces differens lieux. Mais dès les premiers jours d'Avril, la pluie commence à tomber dans le Golphe et sur la Côte de Panama. Les vents doux y prévalent, avec des calmes fréquens, on les appelle Virazones ; ils sont Sud, Sud-Ouest, Sud-Sud-Ouest, et quelquefois Nord-Ouest, presque toujours accompagnés de violentes pluies. Cette variété de calmes, de vents doux, changeans, incertains, dure jusqu'à la fin du mois de Juin, qui est aussi celle de l'Été.
Au mois de Juillet commencent les vents que les Espagnols nomment Vendavales, et qui durent jusqu'à la fin de Decembre. Ils sont Sud et Sud-Ouest, avec de fortes pluies, du tonnerre et des éclairs. Leur plus grande furie est au mois de Septembre, d'Octobre et de Novembre ; mais alors même, Panama et ses environs reçoivent d'assez beaux jours de ceux de Sud-Ouest, qui sont aussi moins nuisibles à la navigation. Quelquefois ils se changent en Nord et Nord-Est, avec des pluies impétueuses, sans s'étendre à plus de vingt lieues dans la Mer.
Pendant la même saison, il s'éleve quelquefois des vents d'Ouest et d'Est-Sud-Ouest, qui poussent les Vaisseaux sur les Côtes du Perou. Les nuits sont sujettes au vent du Nord-Ouest, accompagnés de grosses pluies, mais leur durée est fort courte. Lorsque le vent du Nord s'est établi à Panama, le calme regne ordinairement depuis le Cap Saint François jusqu'au Cap Blanco ; et lorsque l'Été commence à Panama, l'hyver commence à Guayaquil, où il pleut alors pendant cinq mois ; c'est-à-dire depuis le commencement de Janvier jusqu'à la fin de May. Les vents y soufflent de l'Isle de Santa Clara, vers la Rivière ; le tonnerre et les éclairs y sont surprenans, particuliérement sur les montagnes de Cuenca, qui sont sur la droite en remontant la Rivière ; ce qui n'empêche pas qu'ordinairement le tems ne soit calme et serain. Au long de la Rivière Guayaquil, l'Été commence au mois de Juin, et les pluies cessent. Mais le vent d'Ouest, que les Habitans nomment Chanduy, souffle alors avec beaucoup de violence.
Le Cap Blanco jouit d'un air fort serain pendant quatre mois de l'année, qui sont Janvier, Février, Mars et Avril. Tous les autres mois sont sombres et orageux, et les courans prennent alors leur direction de ce Cap vers le Sud.
La connoissance des courans est d'une nécessité si indispensable pour la navigation, qu'il est surprenant qu'on n'y apporte pas plus de soin dans les Cartes Marines. On ne conçoit point assez comment la force de l'eau triomphe de l'art et du veut. Un Pilote qui croit naviguer en droite ligne vers le lieu auquel il veut aborder, est étonné de se trouver insensiblement vis-à-vis d'une autre Côte, sans s'être appercu de rien qui l'ait pû détourner de sa route. Je ne parle pas des courans impetueux, dont le danger frappe la vûë. Il y en a de si imperceptibles, que leur réalité n'étant prouvée que trop souvent par les effets, on est porté à croire que le mouvement se passe quelquefois dans l'interieur de l'eau, tandis que la surface est tranquille. On a les latitudes pour guider la course ; mais a-t-on toujours la lumiére du Soleil pour les prendre, et qu'a-t-on trouvé jusqu'à présent qui puisse y suppléer dans les tenebres ?
Dans la Mer dont je parle, et qui est aujourd'hui si fréquentée, aussitôt que le Soleil a passé l'Equinoctial vers le Sud, ce qui fait commencer l'Été dans les parties méridionnales, l'eau commence ses courans, Sud et Sud-Ouest, depuis le Cap Saint François au long de la Côte, et les étend en largeur jusqu'à trente et quarante lieues dans la Mer. De même, lorsque le Soleil passe l'Equinoctial vers le Nord, les eaux se meuvent dans le sens contraire, c'est-à-dire que les courans sont Nord et Nord-Ouest au long des mêmes Côtes et dans la même largeur.
Observez que comme le mouvement vers le Sud commence au Cap Saint François, le mouvement vers le Nord, commence au Port de Saint Marc d'Arica. L'un et l'autre semble tirer sa force du rivage, du moins dans la plûpart des lieux ; car il y en a d'autres où l'on remarque absolument le contraire.
Depuis le Cap Saint François jusqu'à Malpelo, il est certain que la direction des courans est à l'Est et à l'Est-Sud-Est vers l'Isle Gorgone, et la Baye de Bonaventura. C'est ce qu'on remarque encore plus fréquemment en hyver. Dans d'autres tems ce mouvement cesse quelquefois tout-à-fait.
De Malpelo jusqu'au Cap Morro de Puercos, l'eau n'a jamais de courant sensible.
De l'Isle Gorgone jusqu'au Cap Saint François, le courant prend rarement sa direction vers le Sud-Ouest. Elle est ordinairement vers le Nord-Ouest. Quelquefois elle cesse tout-à-fait, et l'eau n'a point d'autre agitation que celle des vents.
De l'Isle de Gorgone au Cap Morro de Puercos, l'Hyver comme l'Été, le courant est aussi vers le Nord-Ouest.
Lorsque le vent de commerce prévaut, les courants, entre Morro de Puercos et Malpelo, sont vers le Sud-Ouest.
Cette variété dans les mouvemens de la Mer est un secret de la Nature que la raison humaine est incapable de pénétrer ; mais elle est prouvée par une expérience si constante, que les Pilotes devroient avoir les yeux toujours ouverts pour en découvrir toutes les différences.
Fin du Second Tome.Chapitre suivant : APPROBATION.