MÉMOIRE DU CAPITAINE BEST.
DEux Voyages qu'on avoit fait successivement au Nord, dans l'espérance de trouver quelque ouverture qui conduisît à la Mer du Sud, et de pénétrer jusqu'au Catay par cette route, n'avoient encore procuré que la connoissance de plusieurs Terres ignorées ; mais le mauvais succès de ces deux entreprises, et les dangers terribles qu'on y avoit essuyées, n'avoient pas refroidi l'ardeur des Matelots, ni diminué les espérances de la Cour. Les derniers Avanturiers avoient rapporté une grande quantité de pierres minerales, où quelques veines jaunes qu'on y voyoit briller, faisoient esperer de trouver de l'or. Soit qu'ils fussent persuadés de la réalité de ce trésor, soit que ce fût une amorce pour exciter leurs Compatriotes à favoriser leurs projets, l'opinion qui s'en répandit servit beaucoup à répandre la même ardeur dans toute la Nation. La Cour nomma des Commissaires pour examiner la matiére minerale, et leur rapport, vrai ou feint, fit recevoir ces nouvelles espérances comme une religion. Enfin la Cour, après avoir fait toutes sortes de caresses au Chevalier Frobisher, et à ses Compagnons, résolut d'envoyer un plus grand nombre de Vaisseaux à la découverte, et de leur faire prendre la route du Nord-Ouest. On fit faire une maison portative qui pouvoit se démonter, et l'on régla que cent hommes, dont quarante seroient Matelots, trente Soldats, et le reste pour les Mines, hyverneroient dans ce Pays-là, et feroient provision de marcassites pour l'année qui suivroit leur hyvernement. On leur donna un Chef, des Rafineurs, des Boulangers, des Charpentiers ; et tous ceux-ci furent compris sous le nom de Soldats.
La Flote, qui fut de quinze Vaisseaux, mit à la voile le 31 de Mai, avec on vent si favorable que le 6 Juin nous étions déja sur les Côtes d'Islande, à la hauteur du Cap Cleare. Nous fîmes route au Nord-Ouest avec un vent médiocre. La force du Courant nous fit dériver, suivant notre calcul, beaucoup plus au Nord que nous ne le souhaitions. On jugea que ce Courant portoit aux Côtes de Norvegue, et aux parties les plus Septentrionales. Il ressembloit à celui que les Portugais trouverent au Sud de l'Afrique, et qui les porta du Cap de Bonne Espérance au Détroit de Magellan. Ce Courant ne passe point dans le Détroit, parce que la Mer y est trop pressée ; mais il revient du Sud au Nord dans le Golfe de Mexique, d'où étant repoussé par les terres, il reprend son cours au Nord-Est. Du 6 au 20 de Juin nous naviguâmes sans voir de terre, et sans rencontrer aucun autre animal vivant que quelques oifeaux. Le 20 à deux heures du matin notre Amiral cria terre. C'étoit celle d'Ouestfrise, qui fut nommée cette fois-ci Ouest Angleterre. L'Amiral débarqua avec quelques Volontaires. Il prit possession de ce Pays au nom de la Nation. On y découvrit un fort bon Havre pour nos Vaisseaux, et quelques Cabanes des Habitans du Pays, construites à peu près comme celles qu'on avoit vûes dans les premiers voyages. Ces Gens sauvages et farouches, s'imaginant sans doute qu'ils étoient seuls au monde, ne nous virent pas plûtôt paroître qu'ils se mirent à fuir, abandonnant leurs Cabanes, et tout ce qui étoit dedans. Nous y trouvâmes entr'autres choses une espece de tiroir avec des clous, des harangs, des feves rouges, des planches de sapin assez bien faites, et plusieurs autres choses qui portoient des marques d'industrie ; d'où nous conclûmes que si les Sauvages ne sont pas plus adroits que ceux des autres Pays, ils doivent être en commerce avec quelqu'autre Peuple plus poli qu'eux.
Nous ne leur prîmes que deux chiens, que nous amenâmes ; et pour échange on leur laissa des sonnettes, de petits miroirs, et quelques bagatelles de verre. On pourroit croire que cette Ouestfrise, que nous nommâmes Ouest Angleterre, ne fait qu'un même Continent avec le Meta incognita, par le côté de cette derniere Terre qui regarde le Nord-Est, et qu'elle peut même être jointe au Groenland. Cette conjecture est fondée sur la ressemblance des Habitans d'Ouestfrise avec ceux de Groenland, et sur ce que leurs Cabanes, et leurs armes ne se ressemblent pas moins.
Nous remîmes à la voile le 23 et nous prîmes avec un bon vent vers le Détroit, auquel M. Frobisher avoit donné son nom. Le trente nous vîmes des Baleines en si grand nombre, que nous les prîmes pour des Marsoüins. Un de nos Vaisseaux passa à pleines voiles sur un de ces monstrueux animaux, mais non sans danger, puisqu'il demeura d'abord comme échoué sur son corps, sans aucune sorte de mouvement. La Baleine se haussant ensuite, fit rejaillir l'eau d'un grand coup de queüe, et replongea aussi-tôt. Deux jours après ayant trouvé un très monstrueux poisson mort et flottant sur l'eau, nous fûmes persuadés que c'étoit celui sur lequel le Vaisseau avoit sillé. Le 2 de Juillet, nous eûmes la vûe de Queens Fore-land, que M. Frobisher avoit découvert dans son premier voyage. C'est un Cap fort haut qui est à la bouche du Détroit auquel il avoit donné son nom. Après avoir sillé toute la journée au travers des glaces, nous voulûmes entrer le soir dans le Détroit ; mais nous le trouvâmes absolument fermé par les glaces, accumulées à l'entrée, qui formoient comme une multitude de Montagnes. Dans les efforts que nous fîmes pour gagner un Havre, nous perdîmes de vûë deux de nos Vaisseaux, la Judith et la Minerve, et nous passâmes vingt jours sans en avoir aucune nouvelle.
Le sort du Denis fut beaucoup plus triste. Il fut brisé par les glaces à la vûë du reste de la Flotte. Tout l'Équipage se sauva dans la Chaloupe, mais nous perdîmes avec ce Vaisseau une partie de la maison portative qui étoit destinée pour hiverner.
Un affreuse tempête qui suivit cette perte nous fit apprehender la même infortune. Nous étions environnés de glaces qui ne nous permettoient pas de retourner et beaucoup moins d'avancer. Dans cette situation nous essuiâmes en pleine Mer un orage du Sud-Ouest. Il fut terrible par la nécessité où nous étions continuellement de nous défendre contre le choc des glaces. Nous ne pouvions nous en garentir que par des cables, des planches et des paillasses dont nous armions les flancs des Vaisseaux. Il y falloit joindre le secours des piques, des planches et des crocs pour detourner l'impétuosité des coups. Encore y en eut-il de si violens que des planches de trois pouces d'épaisseur furent coupées plus net qu'elles ne le seroient avec la hache. La pression des glaces qui nous serroient de tous côtés éleva plusieurs de nos Bâtimens au dessus de l'eau. Nous passâmes quatorze heures dans cette effrayante situation. Enfin l'obscurité se dissipa, et le vent d'Ouest-Nord-Ouest chassa les glaces. Tout le monde apporta ses efforts à relever les Mats et à radouber les Vaisseaux ; après quoi l'on resolut de tenir la Mer jusqu'à ce que le Soleil et le vent eussent achevé de fondre les glaces.
Nous tournâmes le 7 de Juillet vers la terre que nous prîmes pour la Côte Septentrionale du Détroit. On crut que ce pouvoit être le North Foreland. Mais le brouillard et la neige ne nous permettoient pas d'en porter un jugement certain.
Notre situation fut dangereuse pendant vingt jours que le brouillard nous cacha notre route. Nous avions été poussés au Sud-Ouest par un courant du Nord-Est ; et lorsque nous nous croyions au Nord-Est du Détroit de Frobisher, nous nous trouvions au Sud-Ouest de Queen's-Fore-land.
Ici nous découvrîmes une pointe, que nous prîmes mal-à-propos pour le Mont Warwick dans le Détroit. Cependant les plus habiles de nos Matelots ne purent se persuader qu'en si peu de tems on se fût si fort avancé. Les courans étoient à la vérité plus sensibles, et faisoient tourner nos Vaisseaux comme des tourbillons. Mais M. Beare, Lieutenant de l'Anne, qui avoit dressé dans les deux voyages précédens une Carte exacte des Côtes, ne put se reconnoître ; et notre premier Pilote, homme fort entendu, déclara que la terre que nous découvrions ne pouvoit être dans l'interieur du Détroit.
Le brouillard et la neige continuant d'obscurcir le jour, on balança si l'on ne devoit pas retourner au travers des glaces, pour chercher une Mer libre, ou se livrer au courant pour se laisser porter dans une Mer inconnue. Le Vice-Amiral, à bord duquel étoit notre premier Pilote, et deux autres Vaisseaux perdirent la Flotte de vûë et prirent le parti de tenir la Mer. L'Anne qui s'égara seul, fit la même chose, et rejoignit néanmoins la Flotte aussi-tôt que le tems fut éclarci. L'Amiral et toute la Flotte, à la reserve des trois Vaisseaux égarés firent plus de 60 lieues en se flattant toujours d'être dans le Détroit. Mais la neige ou le brouillard, qui recommençoient sans cesse, nous déroboient à tous momens les uns aux autres. L'Amiral auroit avancé à tout hazard, s'il n'eût eu des ordres précis de ne pas s'éloigner de sa Flotte ; car il ne doutoit pas que cette route ne pût le conduire dans la Mer du Sud.
Il remarquoit, en avançant, que la Mer s'élargissoit et qu'on y rencontroit moins de glaces, parce que la force des courans les écartent à l'Est et au Nord. Suivant le rapport de quelques-uns de nos gens, ils trouverent à plus de 60 lieues dans ce prétendu Détroit, une terre peuplée, fertile en pâturage, abondante en gibier et en bétail. Ils trafiquerent même avec les Habitans du Païs, des couteaux, des sonettes, des miroirs, etc. pour des Oiseaux, et de la Pelleterie. Leur désir auroit été d'enlever quelques Sauvages, mais ils ne purent en engager un seul à se laisser approcher, et leur traite se fit en laissant sur le bord de la Mer ce qu'ils vouloient donner en échange. Après une navigation de plusieurs jours, l'Amiral jugea que son devoir le rappelloit vers sa Flotte. On fit voile entre une Côte qui est le derriere du Continent de l'Amérique et la terre de Queen's-Fore-land. Mais en faisant route dans ce parage, on remarqua une espece de Baye qui s'étendoit jusqu'au Détroit de Frobisher. On y envoya le Gabriel, pour essaïer si l'on pouvoit la traverser d'un bout à l'autre et rentrer ensuite par l'autre côté dans le Détroit. Cette entreprise réussit, et l'on ne put douter après cela, que Queen's-Fore-land ne fût une Isle. Il y a beaucoup d'apparence qu'une partie de ces terres sont aussi des Isles. Enfin comme la saison demandoit qu'on cherchât serieusement les Havres, où nos Vaisseaux devoient se délivrer de leur charge ; nous reprîmes vers l'entrée du Détroit de Frobisher par un tems extrêmement obscur, à travers diverses terres, et entre des Rochers à fleur d'eau ; c'est-à-dire dans un continuel danger. L'Anne tourna pendant plus de vingt jours autour de Queen's-Fore-land pour découvrir le Havre où nous devions relâcher, sans pouvoir s'ouvrir un passage au travers des glaces.
Il eut enfin le bonheur d'arriver le ving-trois de Juillet à Haltons-Headland, dans le Détroit, où nous étions à l'ancre au nombre de sept Vaisseaux. Le François nous rejoignit auffi le 24. Il nous donna des nouvelles du Vice-Amiral, du Bridgewater, et des deux autres qui nous manquoient. Le Gabriel étoit entré dans le Détroit de Frobisher par une autre ouverture que nous, où il avoit trouvé le courant si impétueux que sans un vent favorable, il ne l'auroit pas surmonté. Le 27 nous vîmes arriver le Bridgewater près de nous, en si triste état que pour le tenir à flot on en tiroit par heure une prodigieuse quantité d'eau. Nous apprîmes de lui que le Détroit étoit barricadé par les glaces, et que le passage étoit impossible pour nous rendre à la Baye de Warwick.
Ce rapport jetta une consternation incroiable dans tous les Équipages. Les plaintes et les murmures s'étant bien tôt fait entendre, l'Amiral qui sçavoit combien j'étois attaché à notre entreprise, me chargea de ramener les Mutins à la soumission. Mais sans me soucier des murmures, je fis donner brusquement le signal pour se rendre à bord, à quoi l'on obeit avec joie, dans l'opinion que c'étoit un ordre pour le retour. L'Amiral par mon conseil mit aussi-tôt à la mer. En dérivant à petites voiles vers les glaces, il y trouva heureusement un passage. La Flotte suivit sans rien distinguer à la route ; et le 31 de Juillet, après mille inquiétudes et mille fatigues, l'on se vit enfin réunis au lieu qu'on cherchoit. À l'entrée de la Baye de Warwick, l'Amiral fut heurté si violemment par un glaçon, qu'après avoir sauté de dessus ses ancres, il s'y fit une large voie d'eau. Le Lieutenant Amiral, commandé par M. Fenton, arriva dix jours après les autres.
Tous les Officiers étant à terre, on tint conseil sur l'ordre qu'on devoit observer, et sur le lieu qu'on choisiroit pour bâtir un Fort et une maison. Le second jour d'Août, après avoir fait débarquer les Soldats et les Travailleurs, on en fit la revûë et l'on publia au nom de l'Amiral Frobisher le resolutions du Conseil. Mais sur l'examen qu'on fit ensuite de ce que chaque Vaisseau avoit apporté pour l'édifice de la maison, il se trouva qu'il n'y avoit de matiére que pour deux côtés. Outre ce qui s'étoit perdu dans le Denis, il avoit fallu employer diverses planches, des appuis, des poteaux et d'autres pièces de bois contre le tranchant des glaces. Dailleurs l'absence de 4 Vaisseaux qui nous manquoient encore, retardoit nécessairement le travail, parce qu'ils avoient à bord les meilleurs Ouvriers, et la plus grande partie des provisions de bouche. On reconnut après un calcul exact, que si les 4 Vaisseaux ne reparoissent pas, on n'auroit point assez de boisson pour les cent hommes qui étoient destinés à passer l'hiver dans le Païs. Je m'offris d'hyverner à toutes sortes de risques avec soixante hommes. On appella les Maçons et les Charpentiers, qui demanderent neuf semaines pour construire un logement capable de mettre soixante hommes à couvert. Ils supposoient même qu'on pût leur fournir assez de bois. Mais comme on ne pouvoit retarder le départ de la Flotte plus de 26 jours, l'Amiral conclut qu'il falloit renoncer au dessein de faire une habitation, et cette résolution fut enregistrée pour en rendre compte à la Cour et à la Compagnie de Commerce. Le 6 d'Août trois de nos Vaisseaux gagnerent avec beaucoup de peine la pointe de Leycester, dans l'espérance de trouver le côté méridional du détroit sans glaces ; mais ils furent pris d'un calme qui leur ôta le pouvoir d'avancer, et bien-tôt ils se trouverent plus engagés que jamais dans les glaces, qui étoient sans cesse amenées par le courant.
Tant de disgrâces, les dangers continuels dont on étoit menacé, et l'impossibilité de s'arrêter plus long-tems dans une Mer où les cordages durcissoient tellement par la gelée qu'on ne pouvoit plus faire la manœuvre, sembloient faire une loi de prendre incessament d'autres resolutions. On proposa au Conseil de chercher un Port dans le Détroit, pour rétablir les Vaisseaux et l'Équipage, et de retourner ensuite en Angleterre. Mais cet avis me parut si honteux que je le combattis de toute ma force, en protestant que je demeurerois plûtôt seul que de me couvrir d'opprobre par un retour si précipité. Je representai aussi que chercher un Port dans un lieu si dangereux, c'étoit augmenter le danger ; qu'il falloit pour cela ranger longtems les Côtes, et que si l'on avoit le bonheur d'éviter les rochers qui y étoient en grand nombre, on n'échapperoit pas si près du rivage à la fureur des glaces, que les courans et les marées y jettent continuellement. Dailleurs que faire dans un Port, où l'on courroit risque d'être renfermé tout l'hyver ! L'air étoit déja si froid qu'il menaçoit d'une violente gelée. Mon sentiment fut donc qu'il valoit mieux tenir la Mer, et continuer, suivant les occasions, nos recherches et nos découvertes. J'avois dans mon Vaisseau une Chaloupe de cinquante tonneaux en fagots, qui avoit été destinée pour ceux qui devoient hyverner. J'offris de la monter, et de m'en servir pour essayer de franchir les glaces. Je promettois de courir au long de la Côte, et de chercher si les Vaisseaux qui nous manquoient n'auroient pas trouvé quelque abri où ils étoient peut-être à se radouber. Enfin je m'en tins à la résolution de croiser le plus longtems qu'on pourrait dans le voisinage de la haute Mer, parce qu'il y avoit moins à craindre des glaces ; et si l'on vouloit chercher un bon moüillage, je soutins qu'il falloit laisser ce soin aux Chaloupes, sous la conduite de deux ou trois de nos meilleurs Pilotes, mais que les Vaisseaux ne devoient plus s'exposer au risque de s'écarter les uns des autres.Malgré la vérité de ces raisonnemens, qui fut reconnue du plus grand nombre, l'Ipswich nous quitta la nuit suivante pour retourner en Angleterre. Mais je ne laissai pas d'éxécuter ce que j'avois proposé. J'allai, avec la Chaloupe et le Canot de la Lune, vers les Isles qui sont situées au-dessous de Hatton's-head-land. Il fallut beaucoup de précautions et d'adresse pour nous défendre des glaces. Enfin je trouvai un ancrage qui me parut assez bon, dans une grande Isle dont la terre est noirâtre, et ressembloit beaucoup à celle d'où l'on avoit tiré de la matiére minerale. Je ne perdis pas un moment pour en faire mon rapport aux Équipages, et j'engageai deux de nos Vaisseaux à venir tenter l'avanture. Nous trouvâmes en effet dans l'Isle une si prodigieuse quantité de mineral, que si la bonté eût répondu à l'épreuve qu'on prétendoit en avoir faite à Londres, il y auroit eu de quoi satisfaire les plus avides. Une découverte qui nous parut si heureuse fit donner mon nom à l'Isle, avec l'addition d'un mot qui marquoit mon bonheur, Best-Blessing. Mais la joie que tout le monde en ressentit fut troublée par le malheur de l'Anne, qui en entrant dans le Havre échoua sur un rocher à fleur d'eau. On le délivra néanmoins d'un si grand danger, et pendant que les Travailleurs se hâtoient de recueillir le plus de matiére minerale qu'il leur fût possible, les Matelots n'épargnerent rien pour radouber et calfeutrer les Vaisseaux. J'entrepris de faire monter la Chaloupe que j'avois apportée en fagot ; mais il se trouva qu'il ne nous restoit plus assez de clous et de chevilles de fer pour achever cette ouvrage.
J'avois heureusement un Forgeron dans mon Équipage, quoique je n'eusse ni enclume ni marteau. La nécessité excite l'industrie. Deux petits soufflets tinrent lieu d'un grand ; une piece d'artillerie servit d'enclume, les pincettes, les grils, et les pêles furent employées à faire des cloux et des chevilles de fer. Tandis qu'on poussoit cet ouvrage, je pris avec moi quelques-uns de mes gens, et j'allai au Cap de Hatton's-head-land, qui est la partie la plus élevée de tout le Détroit, dans le dessein de monter au sommet, et non-seulement d'y découvrir, autant qu'il seroit possible, s'il restoit beaucoup de glaces dans le passage, mais encore d'y lever le plan de toutes les parties basses de cette Côte. Je n'eus pas autant de peine que je l'avois apprehendé à gagner le sommet du Cap. Dans l'a saison où nous étions encore, tandis que la Mer étoit remplie de glaces, les terres étoient découvertes, et dans un grand nombre d'endroits elles ne se sentoient plus des rigueurs de l'hyver précedent. Nous trouvâmes en chemin quantité de cette matiére qu'on croyoit propre à donner de l'or. Étant arrivé le 13 d'Août au sommet du Cap, j'y fis dresser une Croix de pierre, pour marquer qu'il y étoit venu des Chrétiens. Après avoit levé mes plans, sans avoir tiré beaucoup d'éclaircissement de ma situation pour ce qui concernoit les glaces, je ne pensai qu'à rejoindre nos Vaisseaux. Mais en descendant au long d'une forêt de sapins, nous vîmes venir à nous un grand ours blanc, qui sembloit chercher sa proye. Noue pensâmes si peu à l'éviter que souhaitant au contraire d'en faire notre nourriture, nous nous disposâmes a l'attaquer. L'entreprise n'étoit pas téméraire puisque j'avois six hommes avec moi.
Cependant il se défendit avec tant de force et de furie que deux de mes gens furent blessés, et qu'après avoir essuyé cinq ou six coup de feu, il paroissoit encore en état de se faire redouter ; mais un coup de pique, la seule que nous eussions avec nous, l'abbatit à nos pieds ; et le bras de celui qui l'avoit frappé fut si vigoureux, que le tenant ferme contre la terre au bout de sa pique, il nous donna le tems de l'achever avec nos autres armes. Comme nous n'avions qu'à descendre, il nous fut aisé de faire rouler ce monstrueux animal jusqu'au rivage, et de le mettre dans la Chaloupe. Les vingt hommes dont mon Équipage étoit composé eurent de quoi se nourrir de sa chair pendant plusieurs jours.
Le 18, ayant trouvé à mon retour la Chaloupe montée par l'industrie de mes Matelots, je résolus de m'y hazarder avec les plus résolus, pour trouver, au travers des glaces, le moyen d'entrer dans le Détroit de Frobisher. Tout le monde s'efforça de me faire abandonner cette entreprise, et les Charpentiers mêmes qui avoient monté la Chaloupe me protesterent qu'ils ne s'y hazarderoient pas eux-mêmes, parce que ce petit Bâtiment n'étoit lié qu'avec de mauvaises chevilles de fer. Leur témoignage refroidit ceux qui devoient m'accompagner. Je n'aurois pas voulu moi-même qu'on eût pû m'accuser d'obstination et d'imprudence. Ainsi me tournant vers mon Lieutenant, et mes plus fideles Matelots, je leur representai que l'honneur ne nous permettoit pas d'abandonner légerement notre entreprise ; qu'il falloit du moins retrouver notre Amiral, dont nous n'avions point eu de nouvelles depuis plusieurs jours ; qu'avec le grand dessein de trouver une route à la Mer du Sud, qui faisoit l'attente commune de toute l'Angleterre, nous avions le motif de nous enrichir par le mineral que nous avions découvert, et qu'il falloit nous donner le tems de recueillir ; qu'à la vûe seule il paroissoit plus riche que celui dont on avoit déja fait l'essai à Londres, quoiqu'au fond il pût fort bien être vrai que l'un et l'autre ne fussent que des pierres inutiles ; mais enfin que le bon sens nous obligeoit de ne pas négliger de si belles apparences.
Et m'adressant ensuite aux Charpentiers, je les sommai publiquement de me dire en conscience si la Chaloupe étoit assez forte pour s'y pouvoir hazarder. Après s'être consultés un moment, ils me répondirent qu'oüi, pourvu qu'on évitât les glaces, et qu'il ne s'élevât point d'orage.
Il ne m'en falloit pas davantage, et je m'apperçus aisement que la reponse des Charpentiers avoit rendu le courage à mes Matelots. Ceux mêmes de quelques autres Vaisseaux s'offrirent à partager avec moi les perils et la gloire de mon entreprise, et Jean Gray Pilote de l'Anne, declara genereusement que rien ne seroit capable de l'en empêcher. Je partis enfin dans la Chaloupe, accompagné de dix-neuf personnes, avec des vivres et d'autres provisions. Mon Vaisseau que je laissai à l'ancre, demeura sous la conduite de mon Écrivain, rien n'ayant pû engager mon Lieutenant et mon Pilote à me voir partir sans me suivre.
Il fallut ranger d'abord la côte en ramant l'espace de trente lieues, c'est-à-dire jusqu'à l'endroit le plus dangereux du Détroit. Nous passâmes alors à l'autre bord, et le suivant au Nord, nous tinmes route vers l'Isle Comtesse dans la Baye de Warwick, esperant ainsi découvrir l'Amiral et les autres Vaisseaux qui nous manquoient, ou trouver quelques debris de leur naufrage. Ce ne fut pas sans risque que nous traversâmes vers l'autre rivage. La force du courant nous fit dériver avec tant de vitesse, que la nuit suivante nous fûmes obligés de mouiller entre des rochers, près de la Côte brisée de l'Isle de Gabriel, un peu au-dessus de la Baye de Warwick. Nous trouvâmes près du rivage des pierres élevées en Croix, signe qu'il y étoit venu des Chrétiens.
Le 22 d'Août nous eûmes la vûe de la Baye de Warwick. Nous descendîmes à terre pour nous en assurer encore davantage, en la reconnoissant du sommet d'une Colline. Nous continuâmes de ranger la Côte du Nord ; mais en passant sous une montagne, nous apperçûmes de la fumée, et lorsque nous fûmes plus près du Rivage, on distingua des hommes qui faisoient voltiger une espece de drapeau. L'usage des naturels du Païs étant de nous donner ces figures quand ils apperçoivent quelque Chaloupe, nous fûmes portés à croire que c'étoient des Sauvages. On découvrit ensuite quelques tentes, et l'on distingua la couleur de ces drapeaux qui étoient blancs et rouges. Cependant comme on ne voyoit ni Vaisseau ni Havre à quatre ou cinq lieues à la ronde, et que d'ailleurs on ne s'imaginoit pas qu'aucun de nos gens eût pris cette route, on ne sçavoit à quel jugement s'arrêter. Je résolus, à tout hazard, de descendre à terre avec la meilleure partie de mes gens, et si c'étoit des Sauvages, de fondre brusquement sur eux ; non pour leur causer aucun mal, mais dans l'espérance d'en saisir quelqu'un au milieu du désordre, pour les engager au contraire à traiter sans crainte avec nous. Aucun de nos Vaisseaux n'avoit encore pû parvenir à commercer personnellement avec eux, et nous admirions néanmoins la bonne foi avec laquelle ils n'avoient pas manqué d'apporter des équivalents pour nos marchandises dans les lieux où nous leur en avions laissées.
Notre incertitude ne dura pas longtems. C'étoient les gens de l'York, notre Vice-Amiral, qui se hâterent de venir au-devant de nous. On s'embrassa tendrement, avec toute la joie qu'on devoit trouver à se revoir, après avoir essuyé tant de dangers. Leur Vaisseau étoit depuis peu de jours dans un fort bon Havre, qu'ils avoient découvert sur cette Côte, et s'étant hazardés à pénétrer plus de dix lieues dans les Terres sans avoir pû joindre un seul Sauvage, ils y avoient trouvé une mine qu'ils avoient foüillée fort heureusement.
Ils m'assurerent que le Chevalier Frobisher étoit dans la Baye de Warwick. Je pris le parti de le chercher aussi-tôt, pour lui faire voir le mineral que j'avois découvert dans l'Isle Best-blessing, et dont j'avois apporté des montres. La route me fut si facile, que ne perdant point la terre de vûe, rien ne m'empêcha d'y descendre à chaque occasion que j'eus de voir quelque Hute des Sauvages, et d'esperer de pouvoir les y joindre. Après l'avoir tenté deux fois inutilement, je me déterminai enfin, aux premières Hutes que j'apperçus, à demeurer caché le long du rivage jusqu'à l'entrée de la nuit ; et suivant dans l'obscurité la route que mes yeux s'étoient tracés pendant le jour, je gagnai, avec dix de nos gens, une Hute dont je me flattai que les Habitans ne pourroient pas m'échapper. La porte en étoit fermée. J'avois apporté une chandelle et tout ce qui étoit nécessaire pour allumer du feu. Mais ayant frapé modestement à la porte aussi-tôt que j'eus de la lumiére, je fus obligé de redoubler mes coups pour m'assurer que la Hute étoit sans Habitans, puisqu'il ne s'y faisoit aucun bruit, et qu'elle tardoit si longtems à s'ouvrir. Il ne fallut pas de grands efforts pour l'enfoncer. Nous n'y trouvâmes personne ; mais quelques instrumens de fer, et quantité de pieux qui paroissoient avoir été travaillés nouvellement me firent juger que les Sauvages y étoient venus pendant le jour. Je résolus d'y passer le reste de la nuit, dans l'espérance qu'ils y reviendroient le lendemain, et qu'ils ne pourroient point nous échapper. En effet, un quart d'heure après la pointe du jour, nous vîmes, par un trou que nous avions menagé dans le mur, deux hommes qui s'approchoient, avec une femme qui portoit un enfant dans ses bras. Nous les laissâmes venir si près, qu'étant sortis brusquement à leur rencontre, ils prirent en vain la fuite pour se dérober à nous.
Nos caresses les firent bien-tôt revenir de leur effroi. Ils étoient vêtus de peaux de chiens marins. Nous les conduisîmes à la Chaloupe, où tout l'Équipage s'empressa par mon ordre de les traiter avec amitié, et lorsqu'on les eut fait bien boire et bien manger, je remis l'un des deux hommes sur le rivage avec plusieurs petits presens, dans l'espérance qu'il retourneroit aussi-tôt vers les gens de sa Nation. Mais, soit que la femme et l'enfant fussent à lui, et que cette raison le retint, soit qu'il fût arrêté par d'autres motifs que nous ne pûmes pénétrer, il ne s'éloigna pas d'un seul pas, comme s'il eut attendu pour partir qu'on lui rendît les autres. Je balancai si je ne les emmenerois pas tous trois. Enfin je leur rendis la liberté, et je me figurai que s'il restoit quelque espoir de tirer d'entre leurs mains cinq hommes qu'ils nous avoient pris dans les navigations précedentes, c'était par la douceur qu'ils pourroient s'y laisser engager. Mais je ne voulus point m'écarter sans avoir retourné vers leurs Hutes. Celles que nous avions vûes n'étoient que des especes de tentes qui leurs servent dans la belle saison. M'étant avancé avec la meilleure partie de mes gens, je découvris une douzaine de ces misérables, qui prirent la fuite à notre approche. Nous apperçumes leurs Habitations d'hyver, ou plûtôt leurs trous, que nous ne pûmes regarder sans surprise et sans compassion. Ce sont des lieux souterrains qui ont deux toises de profondeur sous terre, et qui sont rondes comme nos fours. Ils sont si près les uns des autres qu'on les prendroit pour des tanieres de renards, ou pour des trous de lapins. Les Sauvages les creusent tellement par dessous que l'eau qui vient d'enhaut s'y écoule sans les incommoder. Leur situation est à l'abri des vents, et l'entrée regarde le Sud.
Les parois de ces logis souterrains sont comme incrustés d'os de baleine depuis le bas jusqu'au haut, et l'ordre en est aussi industrieux que celui de nos aix. Les ouvertures sont fermées exactement par des nerfs, qui joignent des peaux de chiens marins au lieu de tuiles. Ces maisons n'ont qu'un appartement, dont la moitié plus élevée d'un pied que l'autre est pavée de larges pierres, et l'autre, qui est couverte de mousse, sert aux fonctions du menage. Tout ce que nous y apperçumes me fit juger qu'ils y vivent comme des bêtes, et qu'ils séjournent dans un même lieu jusqu'à ce que l'extrême saleté les en chasse. Nous y trouvâmes plusieurs arcs, et nous en emportâmes quelques-uns. Ils ont pour armes, avec l'arc, la fronde et le dard. Leurs arcs sont de bois, de la longueur d'une aulne d'Angleterre. Ils sont renforcés par des nerfs, et les cordes sont aussi de nerf. Leurs fléches sont de trois pièces : le devant et le derriere est d'os, le milieu de bois, et la longueur est de deux pieds. Chaque fléche a deux plumes taillées sur le devant du tuyau, et pour la décocher ils font reposer le plat de la plume sur le bois de l'arc. Elles ont trois différentes têtes, de pierre, ou d'os, ou de fer en forme de cœur ; ces têtes sont aiguisées des deux côtés, et fort pointues. Elles sont peu fermes, parce qu'elles sont mal jointes à la fléche ; ce qui les rend peu dangereuses si elles ne sont décochées de fort près. Leurs dards sont de deux sortes. Ils en ont à diverses pointes qui avancent par-devant. Le milieu est d'os. Ils ont des instrumens de bois qui leur servent à lancer ces dards avec beaucoup de vîtesse. L'autre espece est plus grande, et ressemble assez à nos épées.
Ils chassent aux oiseaux et aux autres bêtes avec leurs autres armes, et prennent le poisson au dard. Cependant tous ces instrumens sont si mal faits qu'ils ne peuvent s'en servir qu'avec peine ; et pour le fer dont ils les garnissent, je m'imagine qu'ils sont en commerce avec quelque Nation qui leur en fournissent. Ils ont sur la tête une espece de capuchon long et pointu. S'ils veulent marquer de l'amitié à quelqu'un, ils lui font présent de la pointe de ce capuchon. Les hommes ne le portent pas tout-à-fait si pointu que les femmes. L'un et l'autre sexe porte la même chaussure, qui va jusqu'aux genoux sans aucune ouverture. Elle est de cuir, et les femmes en mettent deux ou trois paires l'une sur l'autre. Ils portent dans ces chaussures leurs couteaux, leurs aiguilles, et les autres petits instrumens de la même espece ; et pour empêcher qu'elles ne tombent, ils y passent un os qui les soutient, depuis le talon jusqu'au genou. Ils préparent leurs peaux avec le poil. Elles sont douces et unies. En hyver, et dans le tems humide, le poil est en dedans. Telle est leur parure. On n'a pû sçavoir encore quelle est leur Religion, ni s'ils en ont une. On ignore aussi s'ils sont Antropophages ; mais ils mangent crues toutes les sortes de viande qui leur servent d'alimens, chair et poisson. Je ne découvris aucun de leurs Bateaux au long de cette Côte ; mais j'en ai vû dans plusieurs autres occasions. Ils en ont de deux sortes, qui sont de cuir, garnis en dedans de planches quarrées, jointes par des courroies avec beaucoup d'industrie. Les grands ressemblent à nos Bateaux à rame, et peuvent tenir seize, dix-huit, et même vingt personnes. Ils mettent vers la proue une voile de boiaux de bêtes, cousus fort proprement ensemble. L'autre sorte de Canots est si petite qu'ils ne contiennent qu'un homme.
En général les Pays qui environnent tous ces Détroits sont hauts et pierreux. On y voit dans toutes les saisons des Montagnes couvertes de neige. Il n'y a presque rien de plain et d'uni, et point du tout d'herbe, excepté un peu de mousse qui se trouve dans les lieux bas et humides. À la réserve du sapin on peut dire aussi qu'il n'y a point de bois, et que le Pays est sans arbre et sans plantes. Mais il n'en est pas moins rempli de gibier. On y trouve des ours blancs en grand nombre, des loups, des cerfs à peu près de la couleur de nos ânes, et dont le bois est beaucoup plus large et plus élevé qu'aux nôtres. Leur pied a sept ou huit pouces de tour, et ressemble à celui de nos bœufs. On y trouve des liévres, des perdrix, etc. Il n'y a point de Rivière, ni d'eau courante dans le Détroit de Frobisher, et dans la Baye de Warwick, ce qui n'est pas surprenant puisque le froid y durant sans cesse pendant les quatre saisons de l'année, endurcit et resserre tellement la terre que les eaux ni peuvent avoir d'issuë comme dans les autres Pays, ni former un bassin et se répandre dans un lit. Dans plusieurs endroits la terre se trouve gelée à quatre ou cinq brasses de profondeur, et les pierres attachées si fortement ensemble qu'on ne peut les séparer qu'a coups de marteau. Cependant une partie des neiges fond en Eté, et coule des montagnes dans des cavités, comme dans un vivier ou dans un marais. À la longue elles s'y imbibent dans la terre.
Je trouvai l'Amiral vers le soir du même jour. Son Vaisseau étoit en fort bon état, par le soin qu'il avoit pris de le faire radouber. Il avoit ramassé beaucoup de matiére minerale. Il me donna ses ordres, dont le principal étoit de nous rassembler tous à Haton's-head-land, où j'avois laissé mon Vaisseau.
Mais il parut fâché que j'eusse rendu la liberté aux trois Sauvages que j'avois eus dans ma Chaloupe. Son désir auroit été non-seulement d'en emmener quelques-uns en Angleterre, mais de s'en servir pour apprendre leur langue, ou leur donner quelque connoissance de la nôtre. Il en paroissoit de tems en tems, et l'on en avoit vû jusqu'à sept ou huit Barques à la fois, qui rodoient sans doute pour surprendre ceux de nos gens qui travailloient aux mines. On se flatta de pouvoir les surprendre avec les Chaloupes, car ils se gardoient bien de paroître lorsqu'ils decouvroient un gros Bâtiment. Mais avant que nos Chaloupes se fussent rassemblées, ils furent avertis de ce mouvement par d'autres Sauvages qu'ils avoient postés sur les hauteurs ; ils prirent la fuite, et laisserent près de leurs trous un des plus grands Javelots dont ils ayent l'usage. Cette défiance, qui leur avoit appris à fuire dès qu'ils nous soupçonnoient de vouloir nous approcher, venoit sans doute, de la pensée, que nous cherchions à vanger la captivité ou la mort de nos cinq hommes.
Je me rendis le 24 à Haton's-head-land, où je trouvai mon Vaisseau chargé, et prêt à faire voile. Les autres Navires n'avoient pas négligé non plus leur carguaison, et quoique les plus sensés d'entre nous ne pussent se persuader qu'une matiére si commune dans des lieux maltraités de la nature, pût nous rendre tous les trésors qu'on nous avoit fait esperer, la simple imagination d'un si grand bien animoit tout le monde au travail et nous faisoit regreter toutes les pierres minerales que nous ne pouvions emporter. Je retournai le 28 à la Baye de Warwick. Ou y tint conseil à bord de l'Anne, et l'hyver qui commençoit sensiblement à s'approcher, nous forçant de penser au départ, on prit des mesures pour la conduite qu'on tiendroit dans un autre voyage.
La maison qu'on avoit apportée en fagot étoit enfin achevée dans l'Isle de Warwick, où Fenton avoit voulu qu'elle fût bâtie. Nous avions jugé à propos qu'elle le fut à chaux et à sable, afin qu'étant plus capable de résister aux injures de l'air, on pût voir l'année suivante si les neiges, les glaces, et les Sauvages mêmes l'auroient épargnée. Il nous paroissoit toujours d'une importance extrême d'apprivoiser ces hommes farouches et brutaux ; et pour les rendre plus dociles à notre retour, nous laissâmes dans la maison un grand nombre de bagatelles, comme des couteaux, des sonettes, des figures d'hommes, de femmes et de Cavaliers, en plomb, des miroirs, des pipes, des colliers de verre, et des sifflets. Nous y fîmes faire un four, où nous voulûmes qu'il restât du pain, afin qu'ils en pussent goûter. Le bois que nous avions apporté pour bâtir un Fort fut enterré dans un lieu que nous couvrimes avec beaucoup de soin. Et quoique le fond du terroir, tel que je l'ai représenté, ne pût être que fort sterile, nous ensemençâmes quelques endroits moins pierreux, de froment, de pois et d'autres grains, pour essayer ce que la terre pourroit produire. Outre les raisons qui ne nous avoient pas permis de bâtir le Fort, on comprend bien que le plus puissant motif pour s'établir sous un climat si triste étant les espérances qu'on fondoit sur le mineral, le doute qui nous restoit de sa valeur diminuoit le penchant qui nous y auroit arrêtés si nous avions eu plus de certitude ; surtout lorsqu'étant tous chargés, nous nous sentions le même empressement pour aller faire la vérification de notre matiére à Londres. Aussi M. Frobisher ne remit-il pas plus loin à nous assembler.
Il nous dit qu'il auroit souhaité que nous eussions pû étendre beaucoup plus loin nos découvertes, et qu'il prévoyoit que cet honneur nous seroit ravi par des Avanturiers plus heureux ; mais que les obstacles qui nous avoient empêchés jusqu'àlors, devant augmenter incessamment par les brouillards, les neiges, les orages et les glaces que l'hyver alloit redoubler, il falloit se contenter cette année d'avoir chargé si heureusement les Vaisseaux ; d'autant plus que si nous avions le malheur d'être surpris par les vents contraires, nous devions nous attendre à périr de froid, de faim et de misere. Son discours et la résolution de partir furent encore fortifiés par la perte de l'Anne, auquel les rochers et les glaces firent huit ouvertures qu'il fut impossible de réparer. Le mouvement que cette disgrâce causa parmi les autres Vaisseaux, excita sans doute la curiosité des Sauvages. On en vit un s'approcher dans un canot, et l'Amiral qui avoit encore quelques-uns de ses gens sur la Côte dont on l'avoit vû partir, ne douta point qu'ils n'y fissent attention, et qu'ils ne trouvassent le moyen de prendre le canot par derriere. En effet nous fimes partir une Chaloupe avec dix Rameurs, qui rangerent quelque temps le rivage, et qui parurent tout d'un coup entre la terre et le Sauvage. La facilité qu'il avoit de passer sur les glaçons, tandis que la Chaloupe en étoit souvent arrêtée, n'auroit pas laissé de le sauver de nos mains, si deux gens de la Chaloupe désespérant de le prendre n'eussent pris le parti de lui tirer chacun leur coup de fusil, donc ils l'abbatirent. Ils nous amenerent le canot avec le corps de ce misérable, qui étoit encore dans son trou. Ces petits canots, qui sont de cuir, n'ont qu'une petite ouverture au milieu, pour la place d'un homme assis. Cette ouverture est entourée d'une bourse qui se lie au travers du corps, de manière que les vagues peuvent passer sur la tête du Sauvage, sans que le canot se remplisse d'eau. Ils ont des avirons plats par les deux bouts ; ce qui leur sert comme de balancier, sans lequel ils auroient peine à se tenir dans leur situation.
Aussi le canot étoit-il panché sur le côté en arrivant à nous. L'Amiral le fit prendre pour l'emporter en Europe. Mais il se fâcha beaucoup contre ses gens qui avoient usé de cette violence. Cependant avant que de partir, il voulut faire encore une nouvelle tentative pour surprendre quelque Sauvage. Ne pouvant douter qu'il ne s'en trouvât plusieurs dans le lieu d'où le mort étoit parti, il me pressa d'y aller sur le champ avec ma grande Chaloupe. J'exécutai ses ordres, quoiqu'àprès l'experience que j'avois déja faite, j'espérasse peu de reussir. Je descendis à terre, et je m'avancai plus d'une lieue dans les terres, sans rencontrer une seule créature vivante. À mon retour mes gens tuerent un Cerf qui se leva subitement devant nos pieds et qui fut abbatu aussi-tôt de plusieurs coups de fusil.
Enfin nous sortimes de la Baye de Warwick le 1 de Septembre, et tous les autres Vaisseaux se rassemblerent autour de nous le jour suivant. Le temps devint si fâcheux, que nous fumes exposés à mille nouveaux dangers au travers des rochers et des glaces. Une partie de la Flotte se dispersa et ne se rejoignit qu'à Londres. J'eus le bonheur de ne pas m'éloigner de l'Amiral, mais nous fumes poussés par un vent fort impétueux vers la terre ou l'Isle de Frisland. Nous ne la reconnûmes qu'à notre hauteur, qui étoit de 60 degrés et demi. Les montagnes y sont entiérement couvertes de neiges, et toutes les Côtes de glace, comme d'un boulevart qui ne permet pas d'en approcher. On prétend que cette Isle est aussi grande que l'Angleterre et que les Habitans y sont fort bons Chrétiens. Elle fut découverte au quatorziéme siécle par deux freres Venitiens, Nicolo et Antonio Zeni que la Tempête poussa des Côtes d'Islande en Frisland, où ils firent naufrage.
Ils en ont laissé la Relation ; et ce qu'il y a de certain, c'est que nous trouvâmes la disposition des Côtes tout-à-fait conforme à leur cartes. Il est fort remarquable que dans cette Mer, on trouve des Isles de glace de plus d'une demi-lieue de tour, extrêmement élevées, et qui ont 70 ou 80 brasses de profondeur dans la Mer. Cette glace, qui est douce s'est peut-être formée dans les Détroits des terres voisines, ou peut-être sous le Pole, d'où les vents et les courans l'ont détachée.
M. Frobisher qui avoit une parfaite connoissance de tous les effets de la nature par l'excès du froid, et qui avoit passé l'année précédente jusques dans la Mer du Nord qui est derriere les Détroits d'où nous venions, m'a dit plus d'une fois, que ces Isles ou montagnes de glace étoient si mobiles, que dans les temps orageux, il en avoit vû qui suivoient la course d'un Vaisseau comme si elles eussent été entraînées dans le même sillon. Par cette raison, il ne les craignoit jamais que lorsqu'il avoit le vent contraire, parce qu'alors la détermination des vagues les amenoit à sa rencontre ; et dans les Tempêtes, son principe étoit de se laisser toujours entraîner par le vent, dans quelque lieu qu'il pût être jetté. Cependant le dernier Orage que nous essuiâmes en sortant de la Baye de Warwick le fit changer de méthode, au mepris des glaçons qui nous choquoient avec la derniere violence ; et la raison qu'il en eût, c'est que le vent nous poussant directement à l'Ouest, [Il ne faut pas manquer d'avertir à la fin de ce recit, que toute espérances fondées sur la matiére minerale s'en allerent en fumée ; ce qui fait croire avec beaucoup de raison, que la Cour de Londres n'avoit eu que le dessein d'encourager les Capitaines et les Matelots, en paroissant satisfaite des premières épreuves.] nous courions risque d'être jettés dans une Mer inconnue, dont nous ne serions jamais sortis avant l'hyver.
Aussi les efforts qu'on fit pour suivre ses ordres servirent-ils à disperser toute la Flotte, qui ne se rejoignit qu'en Angleterre, après mille affreux dangers.
Telle étoit la relation que M. Best, petit-Fils de celui qui l'avoit écrite, présenta aux Directeurs de la nouvelle Compagnie. Cette Mer à l'Ouest, où son Ayeul avoit craint d'être jetté, étoit celle qui conduisoit directement à la Baye de Hudson. Ainsi, peu s'en fallut que M. Frobisher ne l'eut découverte 30 ans avant M. Henry Hudson, et même avant les Danois qui prétendent y être entrés les premiers. Il ne sera pas inutile pour la perfection de ce morceau d'Histoire, de joindre ici ce qu'on trouve de plus certain touchant ce voyage des Danois.
On ne marque point l'année de leur entreprise ; mais il suffit de sçavoir qu'elle est entre le dernier voyage de Frobisher et celui de Hudson. Après avoir navigué longtems en droite ligne, vis-à-vis de leurs Côtes, ils arriverent au travers de milles périls à l'entrée d'un Détroit, qui est aujourd'hui celui de Hudson, et dont l'Écrivain qui me sert de Guide ne donne pas la même mesure que nos Anglois. Voici la description qu'il en fait. Il a, dit-il, 120 lieues de long, et 16 ou 18 de large. Il est bordé des deux côtés par des rochers escarpés d'une hauteur prodigieuse, tous entrecoupés de collines sombres, où le soleil ne communique jamais sa lumiére. La neige et les glaces s'y voyent toute l'année ; ce qui cause des froidures terribles, et si l'on ne profitoit pas des tems où elles sont moins fortes, il seroit impossible d'y entrer. On ne peut y passer que depuis le 15 de Juillet jusqu'au 15 d'Octobre.
Encore dans ces saisons-là est-on obligé de donner dans des bancs de glaces, et l'on ne s'imagine pas aisément comment un Navire peut s'y faire passage ; car elles sont quelquefois si pressées les unes contre les autres, qu'autant que la vûë peu s'étendre, on ne voit pas même une goutte d'eau. On se grapine, c'est-à-dire qu'à force de crocs on appuie les Navires contre les glaces, et lorsque par la force des vents ou par la violence des courans, il se fait quelque ouverture aux glaces, alors on met les voiles au vent pour se faire un passage avec de long bâtons ferrés qui servent à pousser ou à écarter les glaces. Mais malgré tous ces efforts on reste quelquefois un mois entier sans pouvoir avancer.
Quoique les Côtes du Détroit soient un Païs tout-à-fait inculte, et le plus sterile de tous les Païs du monde, il y a cependant des Sauvages qui habitent ces malheureux déserts. On les nomme Esquimaux. Ils ont cela de commun avec le Païs qu'ils occupent, qu'ils sont si farouches et si intraitables, qu'on n'a pu jusqu'à présent les engager dans aucun commerce. Ils font la guerre à tous leurs voisins, et lorsqu'ils tuent ou prennent quelques-uns de leurs Ennemis, ils les mangent tous crus et en boivent le sang. Ils en font même boire à leurs enfans, qui sont à la mammelle, pour leur communiquer dès leur plus tendre jeunesse la barbarie et l'ardeur de la guerre.
Ils sont presque toujours sans feu, à cause de la rareté du bois. Le froid y est cependant excessif dans quelque saison que ce soit. Ils logent pendant l'hyver dans le creux des rochers, où ils se renferment avec leurs familles, et couchent tous ensemble, sans distinction de sexe et de parenté.
Ils n'y restent pas moins de huit mois sans voir l'air, ni rien qui approche de la lumiére. Pendant les trois ou quatre mois d'Été, ils ont la précaution d'amasser de la chair de Baleine et de Vaches marines, dont il se trouve une grande quantité dans tous ces Païs-là. Ils vont à chasse et tuent des animaux de toutes les especes. Ils n'ont pas l'usage du fer, à moins qu'ils ne surprennent quelques-unes de nos Chaloupes. Après avoir déchiré et mangé nos pauvres Matelots, ils se servent de ces petits Bâtimens pour aller d'un lieu à l'autre, et lorsqu'ils les voyent hors de service ils les brisent afin de profiter des cloux, qu'ils forgent entre deux cailloux pour leur usage. Ils ont des canots de leur propre invention, [On en a vû ci dessus la description.] qui leur servent à passer d'un côté à l'autre.
Cette farouche Nation differe des autres en ce que communément les autres Sauvages n'ont point de barbe, et que ceux-ci au contraire en ont jusqu'aux yeux ; cette abondance de poil, qu'ils ne coupent jamais, les rend si affreux qu'ils ont moins la figure humaine que celle d'autant de bêtes farouches. Ils n'ont que les bras et les jambes qui leur donnent quelque ressemblance avec les autres hommes.
À l'extrémité de ce Détroit du côté du Nord, il y a une Baye que nous nommons Baye de l'Assomption, dont on n'a pas encore de connoissance certaine. Quelques-uns de nos Navigateurs s'étant engagés insensiblement dans cette Baye, environ quarante lieuces, ils s'apperçurent que leurs Boussoles n'avoient plus leurs proportions ordinaires ; ce qui fait juger qu'il y a infailliblement quelque mine le long de cette Baye, qui attire l'Aiman de tous côtés.
On croit qu'il y a une communication du fond de cette Baye au Détroit de Davis. C'est de la même Baye que sortent presque toutes les glaces qui se déchargent par le Détroit de Hudson. On ne sçait point encore comment toutes ces glaces se forment. Il y en a de si grosses que leur superficie au dessus de l'eau surpasse l'extrémité des Mats des plus gros Navires. Nous avons eu la curiosité de sonder au pied d'une glace qui étoit échouée. On y fila cent brasses de lignes, sans trouver le fond. Plus avant, du côté de l'Ouest, il y a une grande Isle que les François ont nommée Phelipeaux, où il y a quantité de Vaches marines ; et sans doute que si la saison permettoit d'y descendre, on pourroit y ramasser beaucoup d'yvoire. Les dents des Vaches marines ont une coudée de long, et sont grosses comme le bras, d'une yvoire presqu'aussi belle que celle de l'Elephant. Cette Isle n'est point élevée comme toutes les terres du Détroit. Elle est au contraire fort platte ; et son rivage sabloneux forme un aspect tout-à-fait agréable.
Mais pour revenir aux Danois, après avoir passé tout le Détroit, continuant toujours leur route vers le Nord, ils aborderent enfin la terre ferme, près d'une Rivière que l'on a nommé la Rivière Danoise et que les Sauvages nomment Manotcousibi, qui signifie Rivière des Étrangers. Là ils mirent leurs Vaisseaux en hyvernement, et s'y logerent le mieux qu'ils purent, n'ayant aucune expérience du Païs, et ne se défiant pas du froid extrême qu'ils avoient à combattre. Enfin, ils essuierent tant de misere et de souffrances, que la maladie s'étant mise entre eux, ils moururent tous pendant l'hyver, sans qu'aucun Sauvage en eût connoissance.
Le Printems étant venu, les glaces déborderent avec leur impétuosité ordinaire. Elles emporterent le Vaisseau Danois avec tout ce qu'il contenoit, à la reserve d'un canon de fonte d'environ huit livres de balles, qui y resta, et qui y est encore tout entier, excepté le tourillon de la culasse que les Sauvages ont cassé avec des pierres. Ces Barbares furent extrémement surpris l'Esté suivant, lorsqu'en arrivant dans ce lieu ils virent tant de corps morts, et des hommes ausquels ils n'en avoient jamais vû de semblables. La terreur s'empara d'eux, et les obligea de prendre la fuite. Mais lorsque la peur eut fait place à la curiosité, ils retournerent dans le lieu où ils s'attendoient à faire un riche pillage. Malheureusement il y avoit de la poudre, dont ils ne connoissoient pas les propriétés. Ils y mirent imprudemment le feu, qui les fit tous sauter, brûla l'édifice des Danois et tout ce qui étoit dedans, de sorte que ceux qui vinrent après eux ne profiterent que des cloux et d'autres ferremens qu'ils ramasserent dans les cendres.
La Rivière Danoise dans son embouchure n'a pas plus de 500 pas de largeur. Elle est fort profonde ; ce qui forme un grand courant, lorsque la Mer entre et fort rapidement à toutes les marées. Ce Détroit n'a pas plus d'un quart de lieue de long, après quoi la Rivière s'élargit et devient fort navigable pendant l'espace de 150 lieues. Tout le Païs est presque sans bois, hors les Isles dont cette Rivière est toute entrecoupée. Au bout des 150 lieues, il y a une chaîne de hautes montagnes qui rendent la navigation impossible plus loin, à cause des chûtes d'eau qui s'y rencontrent ; après quoi elle reprend sa forme ordinaire.
À 15 lieues de la Rivière Danoise on en trouve un autre qui est remplie de Loups marins, et qui en tire son nom.
Entre ces deux Rivières, il y a une espece de Bœufs qu'on nomme Bœufs musqués, parce qu'ils sentent si fort le musc que dans certaine saison de l'année il est impossible d'en manger. La laine de ces animaux est fort belle, [Leurs Peaux se peuvent passer, et sont très belles, quoique diverses Relations assurent qu'elles sont trop foibles pour souffrir l'apprêt. Il seroit a souhaiter qu'on fût mieux informé de leur bonté, car le nombre de ces animaux est réellement prodigieux.] et plus longue que celle des Moutons de Barbarie. Quoiqu'ils soient plus petits que nos Bœufs, ils ont les cornes beaucoup plus grosses et plus longues. Leurs racines se joignant sur le haut de la tête, forment un espece de bourlet et descendent à côté des deux yeux, presqu'aussi bas que les Nazeaux. Ensuite le bout remonte en haut, et forme une espece de croissant. Il y en a de si grosses qu'on en voit de séparées du crâne qui pesent ensemble 60 livres. Ils ont les jambes si courtes, que leur laîne traîne par terre lorsqu'ils marchent ; ce qui les rend si difformes qu'on a peine à distinguer d'un peu loin de quel côté ils ont la tête. Il n'y a pas une grande quantité de ces animaux, et les Sauvages les auroient d'autant plûtôt détruits, s'ils s'étoient avisés d'en faire la chasse, qu'ayant les jambes très-courtes, on les tue dans les tems de neige sans qu'ils puissent fuir. Il y a dans le même Païs une mine de cuivre rouge, si abondante et si pure, que sans le passer par la forge, les Sauvages ne font que le frapper entre deux pierres, tel qu'ils le recueillent dans la mine, et lui font prendre la forme qu'ils veulent lui donner.
Les Nations qui habitent de ce côté-là sont d'une physionomie fort douse et fort humaine ; mais le Païs est d'ailleurs fort ingrat. Il n'y a point de Castors ni d'autres pelleteries. Ils ne vivent que de Poissons, et de Cerfs qu'on nomme Cariboux. Les Lievres y sont beaucoup plus grands qu'en France. Ils sont blancs l'hyver, et gris l'Été : leurs oreilles sont fort grandes et toujours noires. Leur poil ne tombe point, comme aux Lievres de l'Europe ; de sorte que des peaux d'hyver on feroit de fort beaux manchons.
En suivant la Mer vers le Nord, on trouve un autre Détroit, dont on découvre facilement les terres d'un bord a l'autre. Mais on n'a pû jusqu'à présent pénétrer jusqu'au bout. Les glaces y sont prodigieuses, et les courans insurmontables. Il y a beaucoup d'apparence que ce bras de Mer communique à la Mer de l'Ouest. Ce qui donne lieu à cette conjecture, c'est que lorsque les vents soufflent du Nord, la Mer dégorge par ce Détroit avec tant d'abondance que l'eau s'éleve dans toute la Baye de Hudson dix ou douze pieds plus que la hauteur ordinaire. Les Sauvages racontent qu'après avoir marché plusieurs mois à l'Ouest-Sud-Ouest, ils ont trouvé la Mer, sur laquelle ils ont vû de grands Navires, avec des hommes qui ont de la barbe et des bonnets, et qui ramassent de l'or sur le bord de la Mer, c'est à dire sans doute à l'embouchure des Rivières.
Il y a fort loin dans les terres une Nation nombreuse, qu'on appelle les Plats-Côtés, qui n'a point d'autres ferremens que ceux qu'elle est venue ramasser dans les débris de l'incendie des Danois, ou qu'elle a ravis aux autres Sauvages qui y étoient venus avant elle.
Ils se croioient bien payés de la fatigue d'un long voyage, lorsqu'ils avoient pû recueillir trois ou quatre petits clous longs comme le doigt, et tout mangés de rouille. Les Esquimaux du Détroit de Hudson y alloient aussi dans la même vûë ; et cette avidité commune pour le fer des Danois, a donné lieu à plusieurs batailles sanglantes.
Au reste, en prétendant que les Danois ne sont entrés qu'après nous dans la Baye de Hudson, nous ne désavouons point que notre premier Établissement n'ait été posterieur à leur infortune. Ce fut Nelson, comme je l'ai déja remarqué, qui bâtit le premier un Fort dans la Rivière à laquelle il donna son nom, et que les François ont nommée depuis la Rivière de Bourbon. Il y arriva d'abord en Automne et fit sa descente dans cette Rivière du côté du Nord. Tous les Sauvages s'étoient déja retirés dans la profondeur des Bois. Nelson s'apercevant qu'il étoit trop tard pour se procurer la connoissance du Païs, et craignant de s'exposer au même malheur que les Danois, dont on ne dit pas néanmoins comment il avoit appris l'avanture, se contenta de planter un poteau auquel il arbora les Armes d'Angleterre pour titre de possession, avec un grand carton sur lequel étoit dessiné un Navire. Il pendit aussi à une branche d'arbre une grande chaudiere pleine de petites marchandises, dont les Sauvages profiterent à leur retour. Comme ils étoient déja instruits de la nature de ces denrées par l'avanture des Danois, ils ne douterent pas que les mêmes Étrangers qui avoient quitté leur Païs en y laissant un si riche dépot, ne revinssent l'année suivante. Ils attendirent jusqu'à la dernière saison. En effet les Anglois arriverent, et trouverent ces Sauvages, qui les reçurent humainement et qui les conduisirent dans les Isles où ils bâtirent le Port Nelson, c'est-à-dire à sept lieues dans la Rivière.
Ce fut-là, comme on l'a rapporté, que M. des Groseliers fut surpris de trouver des Anglois lorsqu'il y vint de Québec, et que s'étant emparé du Port Nelson, il en fut mal recompensé par les François.
Quoique nous ayons joui paisiblement de nos droits depuis le Traité d'Utrecht, il s'est passé plusieurs années pendant lesquelles on n'a pas vû renaître l'ancienne ardeur pour le commerce de ces rudes climats. Le gout de la Pelleterie étoit déchû en Angleterre. Celui des nouvelles découvertes étoit encore moins ardent, et l'on étoit assez occupé du soin des anciennes Colonies. Celle de la Georgie a fait une nouvelle diversion du Côté méridional. Mais il faut espérer que ce qui commence à paroître utile sera poussé avec une chaleur proportionnée aux avantages qu'on s'y propose. D'ailleurs, puisqu'il n'y a que la force des obstacles qui ait refroidi l'espérance de trouver par le Nord-Ouest un passage à l'autre Hémisphere, il se trouvera peut-être quelqu'un qui joindra plus de bonheur à la hardiesse et qui réussira dans l'entreprise que tant d'autres ont manquée. Il est certain que M. Frobisher qui a tenté le premier ce grand dessein n'avoit point alors d'autre vûë. Il en avoit parlé pendant quinze ans à tous ses amis ; il avoit sollicité tous les Marchands de Londres ; enfin lorsqu'Ambroise Dudley Comte de Warwick lui fournit les moyens de l'executer, il partit de Londres sans aucun projet de commerce, et poussé par la seule espérance de trouver le passage qu'il vouloit chercher. Pourquoi ne se trouveroit-il personne aujourd'hui qui se sente le même courage, lorsque la moitié des difficultés est vaincue, et que s'il en reste encore de fort grandes, la vraisemblance du succès n'en subsiste pas moins toute entiere ?
Dans le dernier voyage de Frobisher, le Bridgewater, un des Vaisseaux de sa Flotte, qu'il avoit laissé en danger à son départ de la Baye de Warwick, fut contraint de prendre sa route du côté du Nord par un passage inconnu, très-dangereux et plein de rochers au-dessus de Bearbay, d'où il passa néanmoins fort heureusement dans la mer du Nord, cette Mer qui est derriere le Détroit de Frobisher, dans laquelle Frobisher, comme on l'a dit, et d'autres après lui ont navigué, et où l'on a découvert une grande terre qui s'avance dans la Mer. Le Bridgewater découvrit au Sud-Est de Frisland, à 57 dégrés et demi de latitude, une grande Isle inconnue auparavant. Cette Isle, dont il rasa la Côte pendant trois jours, lui parut fertile et agréable. Rien ne l'auroit empêché de pénetrer plus loin, si les vivres ne lui eussent manqué. Il n'avoit plus de glaces à combattre. On n'étoit qu'à la fin du mois d'Août. Le chagrin que le Capitaine et les Gens de l'équipage ressentirent de se voir forcés à retourner par les plus courtes voiës, leur fit tenter une descente dans l'Isle, pour y chercher de quoi ravitailler leur Vaisseau. Ils la trouverent sans Habitans, et sans autre créature vivante que des Oiseaux et des Serpens. Le courage des Matelots alla jusqu'à leur faire essaïer si les Serpens ne pouvoient pas leur servir de nourriture. Ils en tuerent quelques-uns, dont ils firent manger la chair à un chien qu'ils avoient à bord. Le chien s'en remplit d'autant plus avidement qu'on avoit pris soin de la faire cuire, pour lui ôter par le feu tout ce qu'elle pouvoit perdre de sa qualité venimeuse. Mais au bout d'un quart-d'heure il enfla prodigieusement, et peu de tems après il mourut dans des convulsions fort violentes.
Les gens du Bridgewater tuerent d'abord facilement une assez grande quantité d'Oiseaux. Ensuite ces animaux effarouchés par l'odeur et par le bruit de la poudre, se retirerent dans l'épaisseur des bois.
Les arbres ressembloient à ceux de l'Europe et portoient des feuilles fort vertes. L'herbe étoit fort abondante dans les Prairies, et les montagnes couvertes d'une sorte de mousse. Il y avoit des restes de glaces, qui firent juger à nos Anglois que l'hyver y devoit être assez rude ; mais ils jugerent aussi qu'il n'y pouvoit pas être fort long, puisque les feuilles y étoient d'une grandeur à faire croire qu'elles étoient ouvertes depuis long-tems, et d'une force qui leur persuada qu'elles étoient encore éloignées de leur chûte. Mais quoiqu'ils reconnussent divers arbres à fruit, tels que des Poiriers, et même des Noyers dont l'écorce et le bois sont plus tendres, ils n'y découvrirent ni noix ni poires, et le seul fruit qu'ils trouverent fut aux Chênes et à d'autres arbres où il n'est d'aucun usage. Quoiqu'ils eussent raison de croire que l'Isle n'étoit point habitée, puisque le côté qu'ils parcoururent, et qui leur parut le plus agréable, étoit désert, ils virent en differens endroits des arbres coupés et les vestiges de plusieurs pieds ; ce qui leur fit croire qu'il devoit se trouver à peu d'éloignement quelque terre ou quelque autre Isle peuplée, dont les Habitans passoient quelquefois dans celle-ci. Enfin la nécessité força le Bridgewater de remettre à la voile.
Les Anglois ne sont pas les seuls qui ayent tenté de trouver un passage du côté du Nord. On trouve ce projet dans plusieurs Relations Françoises et Hollandoises. Non-seulement les Vaisseaux de ces deux Nations l'ont entrepris par la Mer, mais depuis que les François sont en possession du Canada, ils ont cherché le moyen de pénétrer au travers du Continent jusqu'à la Mer du Sud par la communication des Rivières.
N'ôtons point au célebre M. Cavelier de la Salle le mérite qu'on a voulu lui donner de n'avoit entrepris tous ses voyages en Amérique, que pour y répandre la Religon Chrétienne. «Il résolut, dit l'Auteur d'une fort belle Relation, d'entrer dans ces terres jusqu'alors inconnues pour faire connoître aux Habitans malgré leur barbarie, la vérité du Christianisme et la puissance de notre grand Monarque. Plein de cette idée il vint à la Cour pour la communiquer au Roi qui ne se contenta point d'approuver son dessein, mais qui lui fit expédier des ordres avec tout ce qui étoit nécessaire pour les exécuter.» Celui qui commence ainsi sa Relation [Relation de la Louisiane, et du Mississipi, imprimée à Amsterdam en 1720.] étoit un Officier, homme d'esprit et d'honneur, qui accompagnoit M. de la Salle, et qui partit de France avec lui le 24 Juillet 1668 pour le suivre dans tous ses voyages.
Cependant un Missionnaire,[Voyage en un plus grand Païs que l'Europe, ou troisiéme Relation du Pere Hennepin, publié dans le même Recueil.] qui ne paroît pas moins honnête homme, et qui avoit comme, d'Officier le mérite d'être temoin oculaire, s'explique en ces termes : «J'ai demeuré près de trois ans en qualité de Missionnaire, avec le Sieur Robert Cavelier de la Salle, natif de Rouen, dans le Fort de Frontenac, dont il étoit Gouverneur et propriétaire. Pendant ce séjour nous nous occupions souvent à lire les voyages de Jean Ponce de Léon, de Pamphile Narvaez, de Cristophe Colomb, de Ferdinand Soto, et de plusieurs autres, pour nous préparer aux découvertes que nous avions dessein de faire. M. de la Salle étoit capable des plus grandes entreprises, et mérite avec justice la qualité de célebre Voyageur.
En effet il s'est épuisé pour achever la plus grande, la plus importante, et la plus traversée découverte qui ait été faite de notre siécle. Il a conservé son monde dans des Païs où tous ces grands Voyageurs ont péri, à la réserve de Christophe Colomb, sans avoir remporté aucun avantage de leur entreprise, quoiqu'ils y ayent employé plus de deux cent mille hommes. Jamais personne, avant M. de la Salle et moi, ne s'est engagé dans un tel dessein avec si peu de monde. Notre première pensée, lorsque nous étions au Fort de Frontenac, avoit été de trouver, s'il étoit possible, le passage qu'on cherche depuis longtems à là Mer du Sud, sans passer la ligne Equinoctiale. Quoique le fleuve de Mississipi n'y conduise pas, cependant M. de la Salle avoit tant de lumiéres et de courage qu'on esperoit de le trouver par ses soins. Je ne doute pas qu'il n'eût réussi dans son dessein si Dieu lui eût conservé la vie. Mais il fut massacré dans cette recherche ; et il semble que Dieu ait permis que je survêcusse au Sr de la Salle afin que je fournisse au Public le moyen de trouver le chemin de la Chine et du Japon par le moyen de ma découverte».
Mais je n'ai fait cette remarque que pour relever les affectations des Voyageurs, car il importe peu quel étoit le principal motif et la première pensée de M. de la Salle, lorsqu'il paroît constant qu'il y joignoit du moins la vûë et l'espérance de découvrir un passage au Sud. Il est plus difficile de pénétrer ce que le Pere Hennepin a voulu dire, lorsqu'il se vante d'avoir fourni au Public par sa découverte le moyen de trouver le chemin de la Chine et du Japon. S'il n'entend par sa découverte que celle du grand fleuve Mississipi, sur lequel il s'attribue la gloire d'avoir navigué le premier, on sent combien il est demeuré loin de son projet, puisqu'il reste de là une immense partie du Continent à traverser.
Et l'on ne peut croire qu'il ait supposé autre chose, puisqu'après avoir rapporté dans la même Relation les circonstances tragiques de la mort de M. de la Salle, il ajoute ; «Nos découvertes nous ayant fait connoître la plus grande partie de l'Amérique Septentrionnale, je ne doute point que si l'on nous y renvoyoit pour achever ce que nous avons si heureusement commencé, on ne développât enfin ce qu'on n'a pû éclaircir jusqu'à présent, quelque tentative qu'on ait faite pour cela. Il a été impossible jusqu'ici d'aller au Japon par la Mer glaciale. On a tâché plusieurs fois d'en faire le voyage, mais on n'a pû y réussir, et je suis moralement assuré qu'on n'en pourra jamais venir à bout, qu'au préalable on n'ait découvert le Continent tout entier des terres qui sont entre la Mer glaciale et le nouveau Méxique.»
Il ne parle donc de sa découverte que comme d'un premier dégré qu'il a cru nécessaire pour aller plus loin, dans la supposition que l'entreprise soit en effet possible, mais qui n'a rien ajoûté jusqu'à present à la certitude de la possibilité. Dans un autre lieu, il dit, «que le Pays des Illinois est le centre des découvertes qui peuvent conduire à la connoissance d'un passage au Sud, et qu'il faut que les Princes qui travailleront à cette entreprise s'assurent de ce vaste Continent par des Forts et par des Colonies, qu'ils établiront de lieux en lieux.» Des indications si vagues sont-elles dignes d'un homme à qui l'on ne peut refuser l'honneur d'avoir fait des voyages fort utiles dans le Continent de l'Amérique.
La difficulté se réduit donc toujours, ou à trouver le passage par les Détroits des Mers glaciales, ou à découvrir, dans le Continent, des Rivières dont la communication puisse conduire jusqu'aux rivages du Sud. On a publié à Londres, depuis quelques années, un Voyage de quelques Anglois de la Virginie, qui prétendent avoir traversé tout le Continent au travers des Terres. Quand le succès de cette entreprise seroit bien vérifié, leur Relation ne serviroit qu'à satisfaire la curiosité des Lecteurs, et l'on ne voit point qu'on en puisse tirer d'autre fruit. Il est question de trouver une voie qui soit propre au Commerce, sans quoi il sert peu de nous apprendre qu'à force de marches et de fatigues on peut traverser le Continent. Cependant il est agréable de voir confirmer par le récit de nos Anglois ce que le Pere Hennepin, et d'autres Voyageurs nous racontent de la beauté des campagnes, de la fertilité des terres, et de la multitude des Nations différentes qu'on trouve au milieu du Continent. Ce ne sont point des Pays déserts et sans culture, tels que les François et les Anglois ont trouvé ceux où ils ont planté leurs premières Colonies. Des fruits et des grains de toute espece y enrichissent les campagnes. Plusieurs Peuples y sont policés, jusqu'à se vêtir d'étoffes très-fines. Ils ont l'usage des chevaux avec des selles. Leurs Villes sont bien bâties et réguliérement fortifiées. Enfin la nouvelle France, la Virginie et la Caroline semblent n'être, suivant ces Relations, que des limites stériles et désertes d'une immense étendue de Pays auquel toutes les faveurs de la nature ont été prodiguées ; à peu près comme la Moscovie et la Tattarie à l'égard de toutes les autres Parties de l'Europe.
Je ne citerai point la Relation de nos Anglois, parce qu'elle n'a point de caractère qui puisse forcer de la recevoir comme un Histoire véritable ; mais celle du Pere Hennepin, je parle de la troisiéme, étant l'ouvrage d'un Missionnaire, ne peut être regardée comme une fable, lorsqu'il prend toutes sortes de précautions pour en garantir la vérité. Voici quelques-unes de ses remarques.
«Après avoir cotoyé la plus grande partie du Lac des Illinois, nous vinmes aborder le 1 de Novembre de l'année 1679, à l'embouchure de la Rivière des Miamis, qui se décharge dans ce Lac. Ce Pays, situé entre le 35 et le 40 degré de latitude, confine d'un côté à celui des Iroquois, et de l'autre à celui des Illinois, à l'Orient de la Virginie et de la Floride. Il est très-abondant en toutes choses, en poissons, en bétail, et en toutes sortes de grains et de fruits... Nous partîmes de cette Contrée au commencement de Décembre. Il fallut conduire notre Équipage et nos Canots par des traîneaux. Après quatre jours de marche nous nous trouvames sur un des bords de la même Rivière, qui nous parut très-navigable. Nous nous y embarquames au nombre de quarante personnes. Nous la descendîmes à petites journées, tant pour nous donner le tems de reconnoître les Habitans et les terres, que pour nous fournir de gibier. Il est vrai que tout ce Pays est aussi charmant à la vûe qu'utile à la vie. Ce ne sont que vergers, bois, prairies ; tout y est rempli de fruits : en un mot, on y voit une agréable confusion de tout ce que la nature a de plus délicieux pour la subsistance des hommes, et pour la nourriture des animaux. Cette varieté si agréable, qui entretenoit notre curiosité, nous faisoit aller fort lentement.»
Dans un autre endroit : Plus avant ils trouverent une belle Rivière, plus grande et plus profonde que la Seine. Elle étoit bordée des plus beaux arbres du monde, comme si on les y avoit plantés exprès, et l'on y voyoit des prairies d'un côté et des bois de l'autre.
On la passa avec des Canaux, et on l'appella la Maligne. En passant ainsi au travers de ces beaux Pays, de ces campagnes et de ces prairies charmantes, bordées de vignes, de vergers, d'arbres fruitiers, et entr'autres de meurriers... «Après quelques jours de marche, on entra dans des Contrées encore plus agréables et beaucoup plus délicieuses, où nous trouvames une Nation nombreuse, qui nous reçut avec toutes sortes de témoignages d'amitié. Les femmes mêmes alloient embrasser les hommes qui étoient de notre Troupe. Elles les firent asseoir sur des nattes très-bien travaillées...» Beaucoup plus loin le Missionnaire rapporte qu'on trouva des peuples qui n'ont rien de barbare que le nom. Un de ces Sauvages, qui fut le premier qu'on rencontra, revenoit de la chasse avec sa famille. Il fit présent au Chef des François d'un de ses chevaux, et de quelque viande, le priant par signes d'aller chez lui avec tous ses gens. Enfin pour les engager mieux il leur laissa volontairement sa femme, sa famille et sa chasse, comme pour leur servir de gages, et cependant il se rendit au Village, pour faire sçavoir leur arrivée. Au bout de deux jours, il revint avec des chevaux chargés de provisions, et plusieurs Chefs des Sauvages qui l'accompagnoient. Ils étoient suivis de guerriers habillés fort proprement de peaux passées et ornées de plumes. On les recontra à trois lieues de l'habitation. Les François y furent reçus comme en triomphe, et furent logés chez le Grand Capitaine. C'étoit un concours surprenant de peuple, dont la jeunesse étoit rangée sous les armes. Elle se releva jour et nuit pour les garder, les comblant de biens et de toutes sortes de vivres. Ce Village, qu'on appelle les Cenis, est un des plus considérables de toute l'Amérique, par sa grandeur et par le nombre de ses habitans.
Il a bien vingt lieues de long au moins. Ce n'est pas qu'il soit contigument habité ; les maisons sont distribuées par dix ou douze, qui font comme des cantons, et qui ont chacun des noms differens. Elles sont belles, longues de 40 ou 50 pieds, dressées en manière de ruches à miel, et environnées d'arbres, qui se rejoignent en haut par les branches. Nous trouvames chez ces Cenis plusieurs choses qui viennent indubitablement des Espagnols, comme des piastres,et d'autres monnoyes, des cuilleres d'argent, de la dentelle de toutes sortes, des habits, etc. Nous y vîmes entr'autres une Bulle du Pape, qui exempte du jeûne les Espagnols du Mexique pendant l'Été. Les chevaux y sont si communs qu'on en donnoit un à nos gens pour une hache. Un Cenis voulut donner un cheval pour le capuchon d'un Pere Récollet de la Troupe ; parce qu'il en avoit envie.
Voici la Relation que l'Auteur fait d'une autre Nation plus éloignée, qu'il nomme les Tancas : «Je fus député avec deux guides, pour leur apprendre notre arrivée. Comme leur premier Village est au-delà d'un Lac qui a huit lieues de tour, à demi-lieue du bord, nous nous mîmes dans un Canot. Dès que nous fumes sur le rivage, je fus surpris de la grandeur du Village et de la disposition des cabanes. Elles sont disposées à divers rangs et en droite ligne autour d'une grande place. Nous en remarquames d'abord deux plus belles que les autres : L'une étoit la demeure du Chef, et l'autre le Temple. Les murailles en étoient hautes de dix pieds, et épaisses de deux. Le comble, en forme de dôme, étoit couvert d'une natte de diverses couleurs. Devant la Maison du Chef étoient une douzaine d'hommes armés de piques. Lorsque nous nous presentames, un Vieillard s'adressant à moi me prit par la main, et me conduisit dans un vestibule, et delà dans une grande salle en quarré, pavée et tapissée de tous côtés d'une très belle natte.
Au fond de cette salle, en face d'entrée, étoit un beau lit, entouré de rideaux, d'une étoffe fine, faite et tissue d'écorce de meurriers. Nous vîmes sur ce lit comme sur un trône, le Chef de ce Peuple, au milieu de quatre belles femmes, environné de plus de soixante Vieillards armés de leurs arcs et de leurs fléches. Ils étoient tous couverts de cappes blanches et fort déliées. Celle du Chef étoit ornée de certaines houpes d'une toison différemment colorée. Celles des autres étoient toutes unies. Le Chef portoit sur sa tête une thiare d'un tissu de jonc très-industrieusement travaillé, et relevé par un bouquet de plumes differentes. Tous ceux qui y étoient avoient la tête nue. Les femmes étoient parées de vestes de pareille étoffe, et portoient sur leurs têtes de petits chapeaux de jonc, garnis de diverses plumes. Elles avoient des bracelets tissus de poil, et plusieurs autres bijoux qui relevoient leur ajustement. Elles n'étoient pas tout-à-fait noires, mais bises, le visage un peu plat, les yeux noirs, brillans, bien fendus, la taille fine et dégagée, et toutes me parurent d'un air riant et fort enjoüé.
«Surpris, ou plûtôt charmé des beautés de cette Cour Sauvage, j'adressai la parole à ce vénérable Chef, etc. Après m'avoir attentivement écouté, il m'embrassa, et me répondit d'un air doux et riant... qu'il auroit le lendemain l'honneur de voir notre Chef, et de l'assurer de son amitié. Là dessus je lui offris une épée damasquinée d'or et d'argent, quelques étuis garnis de rasoirs, cizeaux et couteaux, avec quelques bouteilles d'eau-de-vie. Je ne sçaurois exprimer avec qu'elle joie il reçut tous ces petits présens. Je m'apperçus cependant qu'une de ses femmes, maniant une paire de cizeaux, et en admirant la propreté, me sourioit de tems en tems et sembloit m'en demander autant.
Je pris mon tems pour m'approcher d'elle. Je tirai de ma poche un petit étui d'acier travaille à jour, où il y avoit une paire de cizeaux et un petit couteau d'écaille, et feignant d'admirer la blancheur et la finesse de sa veste, je lui mis finement l'étui dans la main. En le recevant elle serra fortement la mienne. Une autre de la compagnie, qui n'étoit pas moins propre, ni moins agréable, nous étant venu joindre, me fit comprendre en me montrant les attaches de sa juppe, que je lui ferois plaisir de lui donner des épingles. Je lui en donnai un rouleau de papier garni, avec un étui d'éguilles, et un dez d'argent. Elle reçut ces colifichets d'un air fort joyeux. J'en donnai autant aux deux autres. La mieux faite, et celle qui paroissoit la plus aimable, ayant pris garde que j'admirois le collier qu'elle portoit au cou, le détacha adroitement et me l'offrit d'une manière tout-à-fait polie. Je me défendis quelques-tems de l'accepter ; mais le Chef lui ayant fait signe de me le donner, je ne pus me dispenser de le recevoir, à dessein de le présenter à notre Chef. Pour lui marquer ma reconnoissance, je lui donnai dix brasses de rasade bleue, dont elle me parut aussi contente que je le fus de son présent. Cependant, comme le jour déclinoit, je voulus prendre congé du Chef de cette Nation ; mais il me pria fortement d'attendre au lendemain, et me remit entre les mains de quelques-uns de ses Officiers, avec ordre de me faire bonne chere. Je n'eus pas beaucoup de peine à me rendre à ses offres, et l'envie que j'avois d'apprendre leurs mœurs et leurs maximes me fit demeurer avec plaisir. On me conduisit d'abord dans un appartement meublé à peu près comme celui du Prince. On m'y donna une collation mêlée de gibier et de fruit.
Je bus même quelques liqueurs.
Pendant ce tems-là je m'entretenois avec un Vieillard qui me satisfit sur tout ce que je lui demandois. Pour ce qui concernoit leur politique, il me dit qu'ils ne se gouvernoient que par la seule volonté de leur Chef, et qu'ils le révéroient comme leur Souverain ; qu'ils reconnoissoient ses enfans comme ses légitimes Successeurs ; que lorsqu'il mouroit, on lui sacrifioit sa première femme, son Maître-d'Hôtel, et vingt hommes de sa Nation, pour l'accompagner dans l'autre monde ; qu'on prend soin pendant sa vie, non-seulement de nettoyer les chemins par lesquels il passe, mais de le joncher d'herbes et de fleurs odoriferantes.»
Ce que l'Auteur ajoûte de la Religion et des usages des Tancas ne marque pas moins une Nation riche et policée. En parlant du Temple, qu'on lui fit voir : «Le dedans, dit-il, m'en parut très-beau. Je n'en pus voir que la voûte, au haut de laquelle étoient suspendus les corps de deux aigles déployées et tournées vers le Soleil. Je demandai à y entrer ; mais on me dit que c'étoit-là le Tabernacle de leur Dieu, et qu'il n'étoit permis d'y entrer qu'à leur Grand-Prêtre. J'appris aussi que c'étoit-là le lieu destiné pour la garde de leurs trésors et de leurs richesses, c'est-à-dire, des perles fines, des pièces d'or et d'argent, des pierreries, etc. Après avoir vû toutes ces curiosités, je pris congé de ceux qui m'accompagnoient, etc. Quelque-tems après nous vîmes le Chef arriver dans une Pyrogue magnifique, au son du tambour et de la musique de ses femmes. Les unes étoient dans sa Barque, les autres voguoient à côté de la sienne.... Après ces protestations d'amitié de part et d'autre, on se fit des présens réciproques.
Le Chef des François lui offrit deux brasses de rasade et quelques étuis pour ses femmes. Il donna à son tour six de ses plus belles robes, un collier de perles, une Pyrogue, toute remplie de munitions et de vivres.»
Mon dessein, dans ces extraits, que je crois dignes de foi par l'opinion que j'ai du caractere des Écrivains, est de faire remarquer plus particuliérement que je ne l'ai déja fait, qu'au fond il pourroit bien être du Continent de l'Amérique comme de celui de l'Europe, où plus on pénétre, plus on trouve d'opulence et de politesse ; de sorte que, de l'aveu de tout le monde, la France, l'Angleterre, la Hollande et l'Allemagne, qui sont réellement au centre, l'emportent assez clairement sur toutes les autres Nations. Ainsi quand l'espérance de trouver la Mer du Sud par la communication des Rivières, comme on a déja trouvé le Golphe du Mexique par celles d'Ouabache et de Mississipi, ne suffiroit pas pour faire entreprendre sérieusement de pénétrer cette vaste étendue de Païs, d'autres vûes presqu'aussi importantes pour le Commerce, et la seule curiosité même devroient porter les François et les Anglois, que cette entreprise semble regarder par la situation de leurs Colonies, à pousser de ce côté-là leurs découvertes.
Chapitre suivant : DESCRIPTION DE LA NOUVELLE ESPAGNE,