Les trains de l'aube
Quatre heures du matin. Gamins turbulents et trafiquants de tout poil doivent tous s’être enfin glissés dans leurs draps. Il est temps de les en sortir. La justice est de retour dans les zones de non droit. Le ministère de l’intérieur l’a déclaré. Le quartier est bouclé par les militaires. Ils ont pour consigne de tirer sur toute personne tentant de franchir leur cordon de sécurité. La police ensuite vide tous les appartements tandis que la gendarmerie inspecte les caves et les locaux de service. Des armes et des marchandises illégales sont ainsi saisies en grandes quantités. Les habitants sont conduits devant de longues files où des policiers procèdent à leur identification. Sans papiers et clandestins sont emmenés avec leurs familles vers des semi-remorques aux parois rigides renforcées. Un père hurle que ses enfants sont français, puisque nés dans l’hexagone. Mais en vain. Ils embarquent avec lui. Le préfet est présent et rend compte en temps réel à son ministre de tutelle. Quatre mille habitants, deux mille cinq cent expulsions prévisibles selon les statistiques en cours basées sur les premiers de chaque file. Au fur et à mesure, les policiers raccompagnent les français de souche à leurs appartements, en leur expliquant que demain, leur porte forcée sera changée et que le quartier assaini sera prochainement réhabilité puisque plus sûr. Les français naturalisés, pris en flagrant délit d'hébergement de clandestins, sont contraints avec femme et enfants mais sans bagage de monter eux aussi dans les sinistres fourgons.Une noria avec la gare voisine s’organise. Un train sombre, autrefois train de banlieue, repeint et barricadé aux fenêtres, se remplit wagon par wagon.
Le jour se lève sur une banlieue quasi-déserte, tandis que le train démarre pour un trajet sans arrêt jusqu'à sa destination finale. Le même scénario se déroule à Paris, Marseille, Lyon, Bordeaux, Strasbourg…
Tous les trains sont censés se rendre au centre de rapatriement de Bourges, seul centre national chargé des expulsions, mais aujourd'hui, seul celui de Lyon ira alimenter cette vitrine. Pas les autres. Des voies désaffectées menant à des mines de charbon abandonnées dans le Nord Est, ont depuis peu retrouvé leur brillant d’antan. En Bretagne, ce sont d’anciens puits d’extraction de l’uranium qui attendent les convois. Dans le Sud Est, le terminus se situe quelque part dans le bassin houiller des Cévennes.
À l’arrivée les attend un sinistre comité d'accueil.
On ordonne aux hommes de se mettre immédiatement au travail. On leur distribue pelles et pioches puis ils prennent les ascenseurs.
Femmes et enfants sont conduits dans leurs quartiers d’habitation, en fait de grands bâtiments sans fenêtre, de forme semi cylindrique, éclairés par des tubes fluos aveuglants.
Sous un minimum de plusieurs dizaines de mètres de terre, les détonations en longues rafales des mitrailleuses 12,7, les hurlements de leurs victimes, les rires des bourreaux échappent aux oreilles des premiers voisins à une vingtaine de kilomètres, comme aux familles restées en surface.
Pour elles, avant l’heure du repas du soir promis depuis le matin, une forte concentration de monoxyde de carbone (inodore et mortel) est injectée dans les bâtiments cloisonnés via les bouches d’aération. Tous s’endorment tranquillement sans méfiance et sans cri.
Les corps rejoignent ensuite ceux des hommes en bas. Tous sont entassés contre un mur de parpaings obstruant la galerie, criblé d'impacts et maculé de taches de sang. Puis un nouveau mur plongeant les dépouilles dans l'oubli est monté. Ces centres ne reçoivent qu’un train par semaine, afin que leurs occupants se réjouissent de ce travail peu contraignant et si utile à une société menacée par l'invasion de hordes d'immigrés économiques.
Peu de monde sait. Juste les conducteurs de train, le personnel présent dans les mines, à peine une centaine dans chacune, quelques fonctionnaires au ministère de l’immigration, dont le ministre, qui font disparaitre les traces administratives établies sur place par la police, le président, son premier ministre et le petit comité d’industriels qui a monté toute l’opération et qui finance le mouvement pseudo néo-nazi fournissant les effectifs nécessaires à sa réalisation. Personne dans le pays ne remarque rien, et personne ne s’offusque des « rafles matinales ».
Les médias s’étendent sur les témoignages des habitants restants, heureux de profiter de la réhabilitation de leur environnement. Ils montrent aussi aux téléspectateurs désinformés les images d’une France qui émerge enfin de son marasme économique et social, grâce entre autres aux quarante cinq heures de travail hebdomadaires.
Des élections présidentielles se profilent à l’horizon. Le président en exercice compte organiser un référendum avant, pour pouvoir changer la constitution et lui permettre de se représenter tant que l’opinion publique le lui permettra. Celle-ci, toute à sa compassion pour son dernier divorce d’avec une ex-animatrice vedette et si reconnaissante des dernières simplifications administratives, devrait répondre favorablement, surtout qu'aucune opposition digne de ce nom subsiste. Quarante pour cent des votants ont plus de soixante ans et conservent le droit de travailler tant qu'il leur plaira afin d'améliorer le montant de leur retraite pour le jour où ils devront se résoudre à cesser totalement leur activité professionnelle.
Il est encore des gens qui ne veulent pas de l’immigration choisie et qui ne se contentent pas des bons résultats obtenus contre l’immigration illégale. Selon eux, le taux de chômage à trois pour cent dans tous les secteurs permet aux patrons de ne pas augmenter les salaires. C’est d'ailleurs bien pour ça que cette immigration persiste. L’argent n’a pas d’odeur, et rien ne transpire à l’air libre des relents putrides qu'exhale le dernier mur transpercé par les balles de 12,7, donnant aux agonisants qui s'écrasent contre lui dans un ultime sursaut de fuite, un avant-goût de leur destin final au pays des droits de l'homme.