Le lien
Le vent du Nord entre dans les terres faisant battre les oriflammes dressées sur les remparts de la cité corsaire. Son souffle est violent, glacial en ce mois de janvier… mais peu lui importe à dire vrai. Elle fixe avec détermination le firmament ne se souciant ni des lieux qui l’entourent, ni des âmes qui pourraient l’aborder. Son cœur l’attend, vibre, tressaute, s’accélère à la seule pensée de, ne serait ce, que l’apercevoir.Les embruns fouettent l’ovale parfait de son visage tendre, alors que son épaisse chevelure rousse bat, tel le pavillon pirate que l’on craint sur les hautes mers. Elle se met sur la pointe des pieds, s’appuie sur le granit des remparts, son regard d’un vert profond se perdant vers l’horizon. Tout le monde la connaît, ce qui lui confère le droit de monter sur le chemin de ronde… Un petit privilège qui ne parvient, cependant pas à calmer la peur qui l’habite en cet instant.
Combien il est difficile de l’attendre ? De ne pas voir le majestueux gréement entrer dans le port ! Rentrera-t-il de ses combats où sera-t-elle veuve à 20 ans déjà ?
Elle secoue la tête d’un geste vif, ne veut surtout pas penser à cette éventualité ? C’est certain… il rentrera… elle a prié pour que cela soit. Lentement, comme un pantin de bois, la voilà qui avance pas à pas. Ses joues sont rosies par le froid accentuant la beauté de as peau de soie translucide. Avec assurance, elle descend les marches pour rejoindre la foule et le joyeux brouhaha. La cité est en effervescence. Des navires sont revenus de terribles batailles, les cales remplis, ras la gueule de soierie, or et bijoux, ainsi que victuailles. Les temps sont difficiles et chaque bataille gagnée face aux anglais est à fêter… demain étant pour le moins incertain.
La jeune Malouine fixe sans vraiment les voir, les femmes de petite vertu. Celles-ci ricanent de façon triviale, collant leur bas ventre à celui de matelots en mal de libations charnelles. Elle ne peut pourtant pas retenir un petit sourire, au vu de leurs jeux impudiques. Que penserait donc les nobles dames de ses actions sans pudeur, alors qu’elles se cachent, elles mêmes, derrière de faux semblants pour faire pire et pour plus d’argent ? Elles ne se mélangeraient pas à ses hommes sales, les pelisses couvertes de rhum et dont les rires gras écorcheraient leurs délicates oreilles.
Le dégout, cependant, s’accroche au cœur de la jeune femme à la vue du sourire lubrique édenté d’un homme appuyé lourdement sur son hallebarde. Il ne lui reste que quelques dents gâtées et noires. C’est l’un des gardes posté devant les lourdes portes de la cité. Ce soir, il laissera place aux chiens affamés de la Tour du guet, alors que chacun s’enfermera chez soi, au bruit des portes que l’on scellera pour la nuit. Un frisson de frayeur la traversa, au souvenir du matelot imprudent qui sortit de son auberge et qui fut dévoré par les féroces gardiens, quelques jours plus tôt.
Ses pas la conduisent vers le port… un petit sourire tendre étire soudain ses lèvres pulpeuses, illuminant le ciel de sa propre lumière. Sa main délicate se porte alors à son cou pour effleurer le lien d’amour qui l’unit au capitaine qu’elle attend. Une petite clochette ciselée en argent.
Un lien… doux et fort… qui malgré les longues distances, la rage des combats, les dangers de mer en colère, ne pouvait jamais se défaire. Il ne pouvait en être autrement. Alors qu’elle était venue au monde et posée dans un berceau empli de paille, fille de tavernier, pirate en cavale, son capitaine avait montré à son égard, un respect qu’elle n’avait pas l’habitude de revoir, elle, que l’on ne cherchait qu’à trousser dans un coin sombre de ruelle. Son caractère de chatte sauvage et indomptable l’avait sauvé plus d’une fois, ainsi que la dague que son vieux marin de père lui avait offert et appris à se servir. Lorsque le noble sir vint à la connaitre, il du apprendre à l’apprivoiser. Il l’avait alors faite femme devant Dieu et les hommes, se moquant de l’étiquette que lui imposait sa condition.
Elle sourie, toute à ses souvenirs, alors qu’un petit mousse crasseux la bouscule. Tout gêné, il baisse la tête en murmurant des excuses. Il vient de la reconnaitre.
« M’dame… votre époux… le loup… il est rentré… les cales du "Diaoul " (le diable en français) sont remplies pour le roi »
Elle sent son cœur qui s’échappe. Le voir… Il lui faut le voir et se rassurer. D’un geste tendre, ébouriffe la tignasse du gamin et sans hésiter accélère le pas. Le trois mats se dresse fièrement. On peut voir ici et là, les cicatrices laissées par les batailles. Tous les marins sont à pied d’œuvre , déchargeant les trésors sous les hurlements du contremaitre.
Des larmes montent à ses yeux. Mais… où est-il ? Elle a beau le chercher, il semble ne pas être sur son bateau. Un mouvement, pourtant, attire son regard et naît eu milieu des diamants qui perlent ses joues, un sourire radieux.
Fier et droit, il se tient sur le bastingage. Le soleil couchant lui donne un air conquérant et merveilleusement indécent. Son sourcil gauche brun se soulève, alors qu’il la voit à son tour. Les traits de son visage tanné par le soleil et la mer s’adoucissent sous la lueur d’un sourire malicieux et complice.
Elle pleure de le savoir en vie, remercie en des prières muettes les cieux et la mer de ne pas le lui avoir pris, et comme par magie, il est là… près d’elle. La saveur de sa bouche est sa plus belle récompense. Il prend le temps de la retrouver, de la redécouvrir, se moquant de qui pourrait les contempler, puis avec une infinie tendresse, il se recule légèrement, s’agenouille, le regard émerveillé.
Il vient de poser ses deux mains sur ce ventre arrondi et murmure un « je vous aime » presque religieux, d’une voix brisée par l’émotion.