Isalana
Je suis une chatte européenne bichrome, noire et blanche, née un beau jour de printemps voici 5 révolutions terrestres. Je me souviens de la chaleur de ma mère. De mes frères et sœurs, de nos jeux : papatte–avant–toi, se–jeter–sur–la–meilleur–tétine ou encore courir–après–truc–qui–bouge. J’ai été séparée, adoptée, trahie, abandonnée, recueillie, j'ai joué mon rôle de chaton dans cette grande farce qu'est la vie avec les Hommes. Tout était déjà tracé, écrit.Car on m'a confié une mission : veiller sur un humain. Cet humain, c’est mon locataire. Mon Homme.
Il se nomme Moham Bensaïd. Ça, c'est ce qui figure sur ses papiers–formulaires multicolores que vous affectionnez tant, les humains. Pour vous, Moham est peut–être un numéro de sécu, de rue, de fichier compte client, de code bancaire, de carte bleue, une déclaration de revenus, une cible commerciale, un client de tranche d'âge 18–25. Pour moi, il est les mains qui courent le long du dos, la nourriture à profusion, l'envahisseur de mon espace, le membre unique de mon culte. Je suis sa Déesse. Vous en doutiez ? Il m'apporte des offrandes en nourriture et en eau ! Enfin... la plupart du temps... car il doute parfois de moi. Alors il me chasse, me reproche ses malheurs, mon inutilité, mon cout et mon regard inquisiteur.
J'attends qu'il me pardonne. Une faiblesse généralisée s'est emparée de mes muscles, conséquence de l'exploit–grimpette. Je m'allonge, tâte l'écorce, écarte les pattes et reprend des forces. L'acacia me prêterait–il une partie des siennes ? Oh, non ! Il est si faible, cet arbre. Seul. Survivant. Un peu comme mon maitre.
L’odeur des pots d’échappement remonte parfois jusqu’à moi. Je déteste ces relents qui noircissent ma fourrure et lui donnent un gout ignoble. Vous ne comprenez rien, vous, les humains. Pourtant, voici bien longtemps, j’étais l’une d’entre vous. Dans cette même ville, Sari, je tenais une petite librairie en quartier latin, héritée de mes parents. Faire de l'argent était simple alors ! Le pays de Franque, pansé de ses blessures, se relevait d'une longue guerre contre son voisin, la Dalmane. Tout à reconstruire, aussi, je profitais largement des visites d'étudiants de la Korbonne, toute proche, pour remplir mes poches. Moi ? Une petite femme blonde d'un mètre soixante, portant frange, bigoudis et longues robes. Née Isabelle Delande, jamais mariée, car un beau mois de mai 1968, jeune et jolie vierge célibataire, je reçus un pavé en pleine tête !
Aïe !!
Quelle douleur !
Un voile noir, des chandelles, les étoiles, et un immense tunnel. Coincée entre deux eaux, j'avais tenté de m'en extraire tandis que la force implacable du courant m'entrainait vers une lumière blanche aveuglante. Plus je m'y laissais porter, plus une sensation d'incroyable bien–être m'enveloppait. Une voix m'attirait, si douce, si belle, que j'aurais fait l'impossible pour la rejoindre ! Alors que mon bras droit disparaissait au cœur du halo, je reculais. Cela me rappelait quelque chose... un témoignage dans l'un de mes livres... La culture me sauvait ! Qu'allai–je faire ? Abandonner la vie ? Jamais ! J'avais le choix. La lumière et la voix si douce, mais inconnue.
Ou les ténèbres, et ma bonne vieille famille terrestre. Moins une ! Rejoindre la lumière inconnue, c'était recommencer un nouveau cycle. Rester dans les ténèbres, continuer à vivre, à se relever de chaque échec, à se battre pour devenir ce que l'on veut être, et j'atteindrais un jour peut–être une autre lumière. J'avais pataugé à contre–courant en y jetant toutes mes forces. Je me raccrochais à la voix de ma mère, de mon père, du beau brun à lunettes qui passait me voir tous les vendredi soirs... Centimètres par centimètres, chaque goutte de sang versée par mon corps m'affaiblissait un peu plus, mais j'y étais presque. Un doigt vers les ténèbres. Glissade. Nouvelle sensation. Une double présence dans mon dos ? Curieuse impression d'être observée, espionnée, jugée... par deux entités inconnues qui dialoguaient !
– T’as frappé trop gentiment, elle va sortir du coma !
– Mon Dieu, je l'ai prise pour une contractuelle avec sa jupe marine plissée !! Et j'ai tué la petite libraire !! Pardonnez moi !
– T'es déjà pardonné, mon pote, il était prévu que cette personne meure aujourd'hui de ta main, à 9 heures moins deux minutes.
– J'ai tué ! ! J'ai tué ! !
– Je te rassure, là, elle est juste en train de se vider de son sang sur les pavés. Par contre, toi, t'es refroidi, mon pote. Les CRS ont riposté dans ton dos.
– Vous n'avez pas de cœur ! Démon !
– Effectivement, je n'en ai plus. Si tu avais bossé une flopée de millénaires à ma place, tu comprendrais de quoi je parle... Hôlà, elle se dépêche la petite Isabelle ? On a une mission urgente à lui confier ! J'te jure... Faut tout faire soi–même, dans ce bordel astral... D'ailleurs, il est temps que tu partes, mon pote !
Un souffle de vent frais me traversa de part en part, comme si un fantôme me passait au travers. Curieux. Que faire ? Répondre à ces... entités ? Je ne savais ni qui ils étaient ni s'ils m'entendaient ! Pourtant...
– Vous êtes qui ? ? ?
La réponse émana du vide :
– Toujours la même question ! Certains m'appellent Charon, d'autres Anubis, d’autres encore l’Oiseau des âmes, parfois l’Ankou... En vérité, je te le dis, je ne suis qu'un fonctionnaire de l'Etat Astral, pour te servir. Ou pas. Jamais d'augmentation. Ni de RTT. Jamais relayé. Pfft ! Quand au gars que je viens d'expédier au repos des âmes, il t'a tuée avec un pavé comme prévu dans le formulaire–destin bleu B126 avec les volets détachables, celui que tu as signé lors de ton précédent passage dans l’au–delà. Tu te souviens ?
– Non ! J'exige une explication ! !
– Te trouves–tu en position d'exiger quoi que ce soit ? Gnark–gnark–gnark...
– Espèce de ...
– J'ai eu droit à tout : fils de chacal, perfide, démon... Que veux–tu savoir, petite dame ?
– Où suis–je ?
– Dans les coulisses du théâtre de la vie, entre la Terre et l'au–delà. Vous appelez ça le coma, je crois. La vie, c'est la scène, où tu t'agites en jouant ton rôle. Quand à la salle de repos des acteurs, tu vas bientôt l'atteindre, ma petite dame.
– Pourquoi me tuer ? J'aimais tellement ma petite librairie, mon quartier latin, les étudiants... c'est injuste !
– Tu gagnes au change, ma petite dame ! Bon, si on t’a rappelée, c’est parce qu’on a une mission d’interim terrestre urgente à te confier.
– C’est ça oui, vous commencez par me tuer et vous me demandez de travailler pour vous ? Ne me prenez pas pour une conne, même si je suis blonde ! Je vais sortir de ce coma et continuer à tenir ma librairie.
– Ton plan me semble compromis, ma petite dame...
– Arrêtez de m’appeller ma « petite » dame ! L’entité souleva un pan de mon tunnel comme on lèverait un rideau de théatre. En dessous, une Xidroën Déesse ambulance s’immobilisait à côté de mon corps ensanglanté. Un brancardier et un médecin en descendirent pour hisser ce qui me restait de ma présence physique sur la tablette matelassée à roulettes. J’entendis leur dialogue tandis qu’Anubis–Charon–l’Oiseau des âmes ricanait à mon oreille. Le brancardier, gros quadragénaire à moustache, s’inquiétait :
– Oh putain, tu crois qu’elle est morte ?
– « On dirait, je ne sens pas de pouls ! » répondit le médecin.
Je traversais le rideau pour m’immobiliser au dessus de ces hommes et de mon corps. Aucun ne semblait me voir, j’étais devenue un fantôme pour eux.
– Youhou ! Je ne suis vivante ! Je suis là ! Emmenez moi à l’hôpital !
– A la morgue ?
Je passais au travers du brancardier.
– Ouais. Dis, t’as l’air un peu pâlot, Patrick.
– C’est rien, juste un coup de froid.
Je passais une nouvelle fois au travers de Patrick et celui–ci ne se rendit compte de rien.
Juste d’un petit coup de froid, apparemment. L’entité moqueuse s’approcha de mon corps étendu sur le brancard, en extirpa un objet et me le tendit. C’était un morceau de corde.
– Tu vois Isabelle, ça, c’est le fil de ta vie. Et il est coupé.
– « Ha non alors ! » Je lui repris le fil et me rendis compte qu’une corde de même taille pendait de mon nombril. Je suis une excellente couturière, je n’ai qu’à repriser !
– C’est pas comme ça que ça marche. Comme la naissance tu vois... tu repriserais un cordon ombilical ? Et bien, le fil de la vie ne se reprise pas non plus.
– Ecoutez, Charon–Anu... Au moment où je prononçais le mot « Charon », l’entité informe prit les traits d’un vieillard en manteau noir. Lorsque j’enchaînais sur Anubis, il se transforma en chacal. Je conclus avec « l’oiseau des âmes » et ne fut pas surprise de percevoir la silhouette d’un grand rapace voler à mes côtés.
– Vous êtes polymorphe ? Je vous prend au mot : Disons Saint–Pierre, Gargouille, Dragon...
– Tu te trouves drôle ? J’adopte la forme la plus proche des croyances de mon interlocuteur, madame. Or, tu as une qualité rare : tu connais plusieurs mythologie et religions et n’es spécialisée en rien. C’est pourquoi je puis être Charon, Anubis ou l’Oiseau des âmes pour toi. Quelle est ta préférence ?
– J’ai un faible pour la mythologie grecque...
– Soit. Appelles–moi Charon.
Il reprit l’apparence du vieillard à capuchon noir, appuyé sur un bâton noueux. D’un claquement de doigts, il invoqua une petite barque à rames de 2 places et m’invita à l’arrière, face à lui. Je m’asseyais dans l’embarcation, heureuse de ne pas sentir la pression du bois vermoulu sous mon âme.
– Je ne vous fait pas confiance... vous êtes le Dieu des morts, après tout. Votre boulot consiste à faucher la vie des gens...
– Et à les guider vers leur prochaine vie. Si je n’étais là que pour tuer des vivants, vous seriez déjà nombreux à vous ennuyer en coulisses. C’est un peu simpliste de me juger comme la vilaine méchante grande faucheuse en guerre contre les gentils anges de la vie et du bien. D’ailleurs, on est potes, eux et moi. On bosse ensembles.
– C’est ça oui...
– Peux–tu imaginer la vie sans la mort ?
– La vie éternelle, facilement, oui. La vie sans le meurtre, la maladie et les catastrophes naturelles aussi.
– Ma chère, l’éternité, c’est chiant, surtout vers la fin. J’en sais quelque chose.
Toi aussi, puisque tu m’as signé ce contrat lors de ton dernier passage par mes services. Alors cesse d’être de mauvaise foi et lis–le, si tu doutes.
Il lâcha les rames et ressortit le fameux contrat de sa poche.
- « Contrat de vie à durée déterminée... est entendu que le fonctionnariat de l’au–delà pourra rappeler le présent signataire en cas d’urgence pour le plan Gaïa–Force. » C’est quoi, ce plan Gaïa–Force ?
– Un truc super–ultra important.
– Qui consiste à ..?
– Sauver le monde.
– Rien que ça ?
– Tu n’es pas la seule concernée. Le plan Gaïa–Force inclut 2 millions d’âmes sur les 5 milliards et quelques, je ne sais plus, qui peuplent la Terre.
– Helàà ! Une minute ! Ce n’est pas mon nom ! Ce contrat est signé « Isalana » Moi, c’est Isabelle Delande !
– Je t’ai dit de cesser la mauvaise foi... Isabelle Delande, c’était le nom de ton corps dans ta précédente vie.
Isalana, c’est celui de ton âme, ton nom éternel, c’est donc sous ce nom que tu signes tes contrats, ma chère.
Le frêle esquif avançait rapidement sur la marée astrale. Peu à peu, mes souvenirs me revinrent. Charon avait raison, je cherchais désespérément une raison de refuser sa mission car je savais à quoi m’attendre. Charon n’est–il pas celui qui fait traverser l’Enfer ? Une gigantesque forme blanche, menaçante, se dressa à la proue de notre petit navire.
– Charon ? Faites gaffe ! ! Vous foncez dans... un énorme bateau ! Vous êtes fou de ramer de dos !
– Ce n’est que le chalut de l'âme, le M.S. Thanatos, on se connait bien...
– On va se fracasser dessus ! !
La petite barque prit brusquement un creux pour plonger sous la coque du chalutier. Elle remonta à tribord du grand vaisseau et Charon en profita pour saluer ses occupants.
– Refaites ça et je vous...
– Haha ! C’est le problème de la tripotée d’humains qui s’agitent ici bas. Ils pensent en longueur, en largeur, rarement en profondeur. Il serait temps que vous arrêtiez de voir en 2 dimensions pour vous ouvrir à la troisième... Bref, je crois qu’on arrive, ma petite Isalana. – « Petite »... Vous me gonflez avec ça !
- Ahum... et je t’invite à prendre un thé, si tu le veux bien...
La barque accosta dans un grand port de nuages. Charon la fit disparaitre d’un claquement de doigts pour m’inviter dans...
– Les Champs Elyséens, puisqu’on tripe mythologie grecque, autant y aller jusqu’au bout. Nous sommes parvenus au repos des âmes, et ça, c’est le café céleste. Super fréquentation, tout est gratuit. Wep, on a modernisé depuis les temps mythologiques, que veux–tu... Assieds–toi, voilà la carte des boissons. Tu préfères quoi ..? Citron, Ambroisie, Soma, framboise... ?
– Je choisis de m’assoir à table en face d’un vrai Dieu grec et non d’un vieillard encapuchonné et vouté, si vous permettez.
– Exigeante hein... Je suis La Mort, madame, aussi, je ne me changerai pas pour tes beaux yeux, que tu as fort beaux, je dois avouer.
– Ambroisie, Soma, et petits gâteaux, s’il vous plaît...
– Ambroisie, Soma et Haoma blanc, c’est la même chose. Le Soma est juste un peu plus épicé. Dis, tu me laisses ramer tout le trajet et maintenant, je fais le service ! Tu n’as donc aucune pitié pour un pauvre vieillard ?
– Pauvre vieillard parce que vous le voulez bien, Charon !
A moins que vous préfériez l’Ankou, Anubis ou l’Oiseau des âmes ?Il se transforma trois fois et je pouffais de rire en le voyant approcher le comptoir à grands battements d’ailes. Il en revint avec un plateau d’argent en équilibre sur son aile droite, puis redevint Charon pour me servir prestement avec élégance.
– Jolie technique...
– Quelques millénaires de pratique, ma pet... hum, dame.
Il s’assit en face de moi, auréolé de son sourire narquois. Autour de nous, d’autres âmes prenaient le thé en compagnie des fonctionnaires régulateurs de l’au–delà. Je commençais à prendre gout aux plaisirs et délices sensationnels de ces lieux.
– Parlons un peu de cette mission que vous me proposez, Charon... Je vous préviens, je connais les règles ! Tant que je n’ai pas signé le nouveau contrat de vie, vous ne pouvez pas m’expulser des Champs Elyséens.
– Bonne mémoire, ma ... dame. Tu accepteras l’offre que je vais te faire, car c’est une rareté, une perle, je te jure !
– Viens en aux faits, vieil arnaqueur...
– Tu sais qu’entre chaque réincarnation, tu perds tous les souvenirs de tes précédentes vies ?
– Oui. Je viens de m’en rendre compte... Je me rappelle subitement avoir vécu en plein de lieux sous un tas d’apparences différentes.
– C’est une loi inviolable pour tout être terrien... sauf...
– Oui ?
– Pour la mission que je te propose...
Il posa le contrat sur la table, entre les tasses.
– Tu auras le droit de conserver tous les souvenirs et les connaissances que tu auras glanées ici et durant tes précédentes vies.
– Heiinnnnn ? Sérieusement ? Je me tus brusquement. Charon devait sous–estimer les conséquences d’une telle offre. La connaissance de centaine de vies me rendrait capable de tout ! D’écrire une série de livres pour décrire tout le fonctionnement de l’au–delà, de devenir une médium réputée, la meilleure médecin du monde, la première femme Pape, l’Impératrice d’Europe...
– C’est une fleur que je te fais pour contrebalancer ta mort au pavé.
Je parcourus le contrat des yeux, ignorant les claquement d’ongles de Charon et les palabres des autres âmes au repos.
– Hum... Je dois réapparaitre sur Terre en 2001 ? Ça me laisse un bon moment pour profiter de la mort... elle n’est pas si urgente que ça, votre mission !
– Tu as droit à une formation jusqu’au 2001 terrestre. Crois–tu qu’on te confierais une mission sans t'entrainer ? Nous t’apprendrons tout ce que tu devras savoir pour ta nouvelle vie... yark yark !
Avant que j’atteigne les petits caractères du bas, Charon ôta le contrat de la table des négociations.
– Je vais te présenter à Bastet, elle sera ta première enseignante... héhé !
– J’ai pas signé le contr...
– On s’en occupera plus tard !
( A suivre)