In Libro Veritas

La Noosphère et Cuite (en cours)

Par Tsaag Valren

Cette oeuvre est mise à disposition du public sous un Contrat Creatives Commons (by-nc-sa)

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Course

Course ! Tout commence par une course. J'existe parce qu'un spermatozoïde a été le plus rapide, le plus fort, parce qu'il a trouvé le chemin, la bonne trompe de Fallope. Tout être vivant est vainqueur avant tout. Des courses. Un panier à la main, à remplir pour se nourrir. Des courses. Un hippodrome. J'étais si jeune, quand j'ai vu 15 chevaux pur–sang numérotés courir stupidement en cercle. Pour gagner quoi ? La course ! Je m'interdis de la perdre ! La mort me poursuit. Comment c'est arrivé ? Fort stupidement. Je suis à la rue depuis plusieurs jours. Mon locataire refuse de me laisser rentrer, ou alors, il traverse l'une de ses énièmes phases "ours des cavernes". J'ai frappé la maudite porte de l'appartement, des heures. J'ai demandé pardon. Je me suis allongée sur le paillasson, j'ai attendu que le sommeil me prenne, car qui dort dine.

Une faim violente, insidieuse, m'a réveillée. J'ai hurlé des excuses une dernière fois. Pure perte. Mon locataire se terre dans MON appartement ! Incroyable... mais vrai.
J'ai descendu les escaliers en spirale. La concierge de l'immeuble, réveillée par mes cris, m'a jetée un regard furibond, une vieille chaussure, et une grosse pierre. J'ignore pourquoi elle me déteste à ce point. J'ai fui, dans la rue. Tôt le matin, j'ai croisé des contribuables en route pour leur travail. C'est à peine s'ils m'ont adressé un regard morne. A peine s'ils sont vivants.

Le spectacle que j'offre est donc si commun, pour qu'aucun ne réagisse ? J'ai SI FAIM ! Je me jetterais sur le premier, la première... Poubelle ! Des emballages plastiques. Du pétrole raffiné. Puant. Berk ! Stupide que je suis ! Vendredi, jour des plastiques !
J'ai beau posséder plusieurs vies, je me suis demandée, en cette instant, si l'une d'elles ne va pas s'achever ici sur le trottoir, dans l'indifférence générale.
Course !
Les mâchoires de la mort claquent. Je bondis, aussi haut que possible, et dévie ma trajectoire pour surprendre mon poursuivant. Il glisse sur le macadam, perd un temps précieux. Je slalome pour éviter une neugeot 306. Il s'en est fallu de peu.

Pourquoi la mort me poursuit ? J'y arrive. Mon poubellaller éventé, j'ai cherché un autre moyen de me nourrir. J'aurais pu attendre sur le trottoir, faire les yeux doux, pour qu'une personne avec un cœur s'arrête. Non. Trop faim. Je me suis assise, j'ai respiré. Profondément. Une odeur de poulet, ténue, m'est parvenue. Mon estomac m’a guidée jusqu'à un jardin d'enceinte Sarisien mal entretenu. Hautes herbes, arbustes privés de taille depuis des années, déjections un peu partout...

Ce dernier détail aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Mais la voix de mon estomac a été la plus forte. Des os de poulets par terre !! Tant de viande, accrochée dessus ! Quelle aubaine ! J’ai nettoyé et croqué la viande blanche, heureuse de m'en rassasier. J’ai brisé les os pour me délecter de la moelle.
Enfin.
Un grincement.
La porte d'un vieil appartement s'est ouverte, sur ma gauche. La puce à l'oreille, raté, et paf ! Le sac à puces aux trousses ! Un énorme rottweiler noir et feu, baves aux babines, s'est jeté à ma poursuite ! Son maître l'a rappelé, en pure perte. J'ai fui, aussi vite que possible, dans la rue, sous le regard amusé des passants.
Amusé, oui !
Ils se gaussent de mon malheur, rient de ma fuite, parient sur la mort ou sur moi comme ils joueraient au PMU ! Mes forces déclinent. Mon corps réclame de la nourriture, mes poumons de l'oxygène ! Je perçois le souffle canin, la brûlure de mes muscles se fait insupportable... Instinctivement, je prend le chemin de l'Avenue de Persailles, où vit mon locataire. Je croise une flopées de poubelles à plastiques. Des humains, par dizaines. Des pots de fleurs aux fenêtre. Je prie mon Dieu, s'il m'entend, de m'accorder une vie plus longue. Il me reste tant à explorer en compagnie de mon Homme, dans l'appartement... J'oblique à droite, angle de rue. Frôlement d'incisives. Haleine de chien. Il me faut un miracle, vite ! Un poteau téléphonique ? Non. Impossible. Enfin !! J'aperçois le salut à 100 mètres devant moi ! Un acacia, premier et dernier épargné par la confrérie des conducteurs de poids lourds en colère qui se font des arbres avec leurs bahuts. Je puise dans mes dernières réserves.
Quelques passants semblent réagir à la présence du rottweiler. Ils s'écartent. Qui sait, ce montre de mort pourrait les poursuivre eux aussi ? Cela m'arrangerait ! L'arbre se rapproche à vitesse fulgurante. Je n'aurai pas de seconde chance. Je rassemble mes ultimes forces dans mes membres postérieurs. Détente.
 Saut formidable, je m'envole littéralement vers l'écorce amie de l'acacia. Pourvue qu'elle ne soit pas recouverte d'un de ces étranges produits glissants !
Pas de seconde... Bingo ! Mes griffes agrippent l'écorce rugueuse, je rebondis et prend place sur la première branche, hors d'atteinte. La mort tourne, impuissante, au pied de mon ami l'arbre. J'exulte ! Je savoure ma victoire, à défaut de la moelle de poulet. Un humain épuisé rejoint mon bourreau canin en ahanant, le frappe d'un coup de longe de cuir, l'engueule, l'attache et l'éloigne de moi. J'ai gagné ! 

Le rottweiler a disparu, enlaisserré de près par son maître. Précédé par un humain... Quels faibles, ces chiens ! Du jour où le premier loup s'est approché d'un feu de camp pour quémander de la nourriture, il a signé sa mise en esclavage ! Je suis fière d'être libre, jamais je ne me livrerai à bassesses de bassets pour nourriture, toit et soins !
Quoique... Les tortillements et hurlements de mon estomac vide deviennent violents. Si je pouvais manger l'arbre... Pouah ? Quelle idée ! Un acacia survivant plantraité en cage par les humains, c'est toxique, forcément !

La faim avant la fin ? Je m'allonge, je me calme. Quelques moineaux cuicuitent au dessus de ma tête. Pour une fois, je voudrais les dévorer de suite sans m'amuser de ces passereaux entre mes pattes. Mes quatre membres pendent le long de la branche. Repos, il est temps que je me présente à vous...

Chapitre suivant : Isalana