Histoire
« Pour elle, la nuit a toujours été quelque chose de mystérieux, sensuelle et mortelle. C'est ce que découvrit Henry Tiggs lorsque celle-ci referma ses bras sur lui. Son contact était glacé et il pouvait sentir la chaleur de son corps sortir de celui-ci. La vie le quittait peu à peu mais il n'était pas effrayé car il avait accompli son devoir et il savait qu'il allait pouvoir quitter ce monde en paix avec lui-même. » - Fin, fit l'officier Paul Weavy en refermant son classeur.
Rebecca, sa fille, avait remonté la couverture jusqu'à la moitié de son visage et le regardait avec des yeux passionnés. Sa mère était arrivée dans l'encadrement de la porte et se dirigea vers Rebecca pour lui souhaiter une bonne nuit. - Ton père t'as encore raconté une histoire terrifiante à ce que j'ai pu entendre.
- Non, c'était zoli mais... triste. Sa voix étranglée, trahissait l'assiduité de son écoute.
- C'est elle qui a voulu que je lui raconte cette histoire. - Si tu écrivais des histoires romantiques, sans cadavres, elle ne ferait pas de cauchemars.
- J'aime les histoires de Papa. Paul se leva et embrassa le front de sa fille avant de rejoindre son épouse dans le couloir.
- Dors bien ma petite Elfe, lui murmura-t-il en fermant la porte de la chambre.
- Tu ne devrais pas lui lire ce genre d'histoires. Tu vas la traumatiser.
- Ce ne sont que des histoires !. - Je sais, mais elle est petite et depuis que tu écris ces contes elle ne veut plus entendre que ça !
- Et alors ? Tu as honte de ce que j'écris ? Tu préfères « Ils vécurent heureux et eurent beaucoup d'enfants » ? - Non, mais... oui ! Pour une petite fille c'est mieux !
- Et après elle sera une femme au foyer qui s'occupera des couches de monsieur le prince et des pantoufles des bébés ?
- D'accord, tu as toujours raison... Je n'insiste pas, dit-elle en disparaissant dans la salle de bain. Paul détestait quand elle faisait cela. Il ne savait jamais si elle fuyait la conversation ou pour faire autre chose. Dans les deux cas, c'était un besoin urgent. Il s'allongea sur le lit et somnola jusqu'à ce qu'il soit bousculé par sa femme qui rentra dans le lit en maugréant : - La place est libre.
Il se leva et d'une démarche de zombie, alla se laver avant de revenir à la même cadence cadavérique vers son maître du soir, le lit. Il n'entendit pas sa femme se lever ce matin, là. Ce fut le bruit du choc de la tête d'une mésange charbonnière contre la vitre de la chambre qui le réveilla. Il s'étira pendant que l'oiseau, qui s'était réfugié dans la branche d'un des sapins environnants, secouait la tête. Il était de patrouille cette nuit. Les nuits étaient calmes dans cette partie de la ville, ce qui lui laissait le temps d'écrire. Il relut quelques unes de ses nouvelles, en essayant de vouloir en corriger les fins afin qu'elles soient plus dans la norme de son épouse. Mais non! Paul n'allait pas se renier.
« Elles les aiment pas et alors ? ! » Il posa son cahier à côté de lui et passa ses mains sur son visage. Le réveil sonna. C'était l'heure. Il laissa un mot à sa femme et se rendit au poste de police pour s'équiper.
Il commença sa patrouille à vingt heures, alors que la nuit était déjà bien avancée. Il se gara non loin d'une église et attendit un éventuel appel. Il aimait ce lieu. Le clocher qui se découpait devant la pleine lune, les grilles du cimetière au loin, le tout donnait à Paul l'inspiration pour écrire des histoires de fantômes. Sa radio s'exprima, trahissant le moment de création de l'artiste : - Une agression en cours sur la rue de Locarno. Le véhicule le plus proche doit s'y rendre immédiatement.
- Central, ici officier Weavy. Je me rends sur le lieu. Over. - Compris officier. Over
Paul démarra en trombe, toutes sirènes hurlantes. Il connaissait bien cette rue. Elle était très longue et passait au milieu de la forêt. Elle pouvait être dangereuse du fait du brouillard, parfois persistant et traître. Il s'engouffra dans la forêt et vit une voiture garée sur le bas-côté, les feux de détresses étaient allumés. Il s'arrêta derrière et appela le central pour signaler l'accident. Le brouillard avait déjà envahi la majeure partie de la route. Paul sortit de la voiture avec sa lampe torche et s'avança en éclairant la voiture. Sa marche était rythmée par les lumières clignotantes des feux de la voiture. Il appela mais personne ne répondit.
Il grimaça à la vue du sang sur le siège avant du chauffeur. Il toucha le sang. Il était encore chaud. Du coin de l'œil, il aperçut, sur la banquette arrière, une fille recroquevillée sur elle-même, serrant de toutes ses forces un téléphone portable. Elle frissonnait. Ses long cheveux blonds étaient presque blancs et elle était habillée d'un chemisier vert sur un jeans déchiré bleu azur. Ses vêtements étaient recouverts de sang. - Ça va petite?
Pas de réponse. Paul tendit sa main, mais la fille se blottit contre la portière en le regardant d'un air effrayé. - Ne t'inquiète pas. Je suis un gentil.
Il montra l'insigne sur sa poitrine et ajouta « Tu vois ? » Elle hocha positivement de la tête. Elle appuya sur la poignée de la porte et sortit de la voiture. Paul se redressa, satisfait de sa manœuvre psychologique. Un lourd bruit de chute se fit entendre sur le toit de sa voiture de patrouille. Il se retourna lentement dans sa direction et vit une silhouette humanoïde très large et extrêmement poilue se dessiner en contre-champ des lumières bleue et rouge de sa voiture. « Ça » grognait « Ça » n'était pas content Instinctivement, il tira sur cette forme noire qui gémit lorsque les balles la touchèrent. La silhouette glissa maladroitement du toit et s'écroula lourdement sur le sol. Inanimée. L'officier se dirigea, le pistolet toujours sorti, vers la petite fille. Il eut juste le temps de l'apercevoir, s'enfuyant vers le bois immergé dans le brouillard. Il hésita deux secondes avant de courir après elle. La partie rationnelle de sa tête jetait dans son cortex tout ce qu'elle pouvait. Un tueur déguisé, un animal sauvage... Non, ses cris étaient humains, du moins vers la fin. La lumière de sa torche balayait devant lui et ses yeux essayaient de discerner une forme parmi le brouillard.
« Courir dans une forêt la nuit, je risque de me prendre une branche basse en pleine »... Un choc sourd sur sa tête ponctua sa phrase. Quand on parle du loup... Non d'une branche, je veux dire une branche. Il s'essuya le front et sentit le sang couler. Il commença à se relever quand il vit apparaître la petite fille. Telle une silhouette fantomatique, elle se dressait sur un rocher. Tremblante. Fixant Paul d'un regard terrifié.
- Petite, t'en va pas, fit-il dans un souffle Il s'appuya sur l'arbre qui l'avait traîtreusement frappé pour se redresser.Il s'avança vers elle et lui dit :
- Ça va aller. Quoique ce fut, c'est mort.
Elle sauta du rocher avec grâce, pour courir se serrer contre lui. Une force monta en Paul, lui redonnant courage, cette sensation qui pourrait vous faire soulever des montagnes, combattre des dragons. Un sentiment bien inutile pour retrouver son chemin dans une forêt en pleine nuit et plongée dans le brouillard.
Il détacha sa protégée de son torse et fut frappé par la froideur de son corps. Il enleva sa parka de policier pour la lui mettre sur les épaules. Elle fléchit sous le poids du manteau mais le remercia avec un sourire. - On va rejoindre la route. Et tu me raconteras tout ce qui s'est passé.
Il regarda le ciel. Le brouillard avait recouvert entièrement le ciel. « Tant qu'il ne pleut pas », se dit-il. Il avança prudemment dans une direction en tenant la petite fille par la main. Il entendit des bruits de feuillage sur son côté gauche puis droit et ensuite derrière. L'humidité du brouillard était en train de rentrer dans sa chemise. « Reste calme ». Il faut penser rationnellement. C'est un blaireau sûrement, c'est l'heure pour eux. De la sueur commençait à perler sur son front. L'humidité ambiante et la course effrénée allaient le clouer au lit pendant une semaine. Si bien sûr, il le revoyait. Il chassa cette idée en remuant la tête. Il allait le revoir son putain de lit. S'il lui arrivait quelque chose, Rebecca devrait entendre tous les soirs des histoires de princesses soumises à leur destin d'épouser des crétins de princes.Cette pensée le fit ricaner. Le chemin s'arrêtait brusquement. Était-ce un ravin ou simplement une légère dénivellation? Le rythme de son cœur s'intensifia, quand il entendit grogner derrière lui.
« Ça » n'était pas mort. « Ça » était derrière lui.
Il se mordit la lèvre inférieure et serra un peu plus fort la main de la petite. S'il avait été seul, il aurait sauté. Il entendait les bruissements se rapprocher. Il décida de longer cette absence de chemin. Il éteignit la lampe et s'agenouilla pour tâter le bord de ce qui pouvait être un précipice. Il en profita pour rechercher au fond lui-même la sensation qui lui avait fait penser qu'il pouvait être un héros.
La bonne nouvelle était que le chemin semblait descendre doucement, la mauvaise c'est qu'il ne s'en sentait plus capable. Ses jambes tremblaient et il ne pouvait se détacher de l'image de sa fille. Rebecca lui manquait tant. Il réussit à mettre une jambe le long du chemin. La pente ne semblait pas trop raide. Il prit la fille dans ses bras et descendit doucement. « Pas de gestes brusques, si je tombe elle tombe », pensa-t-il.
Il regardait en bas et voyait une pente se dessiner légèrement devant ses yeux. Il regarda vers le haut. Il la vit. Cette Nemesis que quatre balles n'avait pas arrêté. Son bourreau venait chercher son dû. Il accéléra en faisant attention à ces maudites racines et cette mousse imprégnée d'humidité, plus glissante que jamais. Il surveillait la forme gigantesque qui les toisait. Des petits nuages sortaient de son corps à intervalles réguliers. « Ça » est peut-être fatigué. « Ça » va peut-être faire demi-tour. Comme pour le faire mentir, la sombre bête commença lentement sa descente. Paul accéléra et la forêt devint de plus en plus claire, moins touffue, avant de s'ouvrir sur une clairière. Derrière celle-ci, un jardin avec une maison éclairée. Il n'en revenait pas. Arrivé en bas de la pente, il courut avec la petite fille dans ses bras jusque dans la maison. Il n'avait jamais couru aussi vite. Ses tempes battaient à un rythme effréné et il sentait sa gorge se serrer du fait de la froideur de la nuit. Il se jeta contre la porte de la maison. Elle grinça. La chaleur de la pièce l'envahit et il laissa choir l'enfant avant de se précipiter pour fermer la porte à clef. Il sentit une lourde poussée contre la porte, suivie d'un gémissement. Comme celui d'un chien à qui on refuse d'entrer.
La petite fille cria: - J'ai gagné !
Paul la regarda abasourdi. La fille le toisa du regard et lui dit avec un sourire : - Quoi? Qu'est ce que tu crois ? Je n'ai rien à craindre de mon chien, moi !
Paul sentit sa tête tourner. La fièvre avait monté mais elle était différente de la première. Il vit les ongles de la petite fille plus longs et porta instinctivement sa main au cou. Elle l'avait griffé.À la blancheur de sa peau et aux dents pointues qu'elle exhibait fièrement, le doute n'était plus de mise. Elle s'approcha de lui. Il ne sentait plus ses membres. Dans un ultime effort, il essaya de se relever, mais s'écroula par terre. Elle s'assit sur son ventre et prit le téléphone portable.
- Police ! Au secours ! Je suis poursuivie... Je suis prêt de la route des aiguilles. Faites vite ! sanglota-t-elle.
Elle raccrocha et se pencha vers Paul.
- Ils seront là bientôt. Cette course m'a donné faim, et à mon Hector aussi. Quand les ongles de la fille arrachèrent sa tête, Paul Weavy eut cette pensée stupide :
- Encore une histoire qui ne plaira pas à ma femme. « Fin » fit l'inspecteur Bruce Flerne en refermant son cahier sous l'oeil admiratif d'Angela, sa fille. « Il est temps d'aller se coucher ».
Léo Sigrann