Désert
Camille était morte. Je n'avais pas de kit médical - et puis je n'aurais pas su m'en servir - mais j'en étais sûre. Elle avait bien choisi son moment. Je m'assis sur le sol rocheux. Le soleil était déjà haut, nous n'avions plus d'eau depuis la veille au soir, et pour couronner le tout, j'étais maintenant seule.
Foutu désert. Je fouillai le sac de ma collaboratrice. Il était lourd, davantage que le mien, je devais faire le tri. Un instant, l'idée me vint qu'elle aurait pu cacher de l'eau, afin de la garder pour elle. Les objets s'entrechoquèrent vainement alors que je remuai le fond du sac.
Non. Son sac ne contenait que ce qu'elle m'en avait dit. Un GPS, quelques bouquins, des rations séchées... Sans eau, ça ne me servirait à rien.
J'essayai le GPS. Il n'avait plus beaucoup d'énergie, mais il fallait que je sache dans quelle direction marcher. J'activai encore une fois ma balise argos, et celle de Camille. Peine perdue, l'appareil n'émit même pas le « bip » réglementaire.
La chute de l'avion avait tout fichu en l'air. Le GPS s'alluma, et indiqua une oasis à environ cinquante kilomètres. Si je voulais avoir une chance de m'en sortir, il fallait que je me mette en route immédiatement. Je me redressai, et serrai les lanières du sac autour de mes épaules.
Rocaille.
Tout était jaune, blanc, beige et ocre, silice et chaleur. Même avec mes lunettes de soleil, je voyais le blanc, et il m'aveuglait. Mes lourdes chaussures de marche heurtaient les cailloux avec des raclements désagréables, provoquant l'envol d'une poussière sèche et astringente.
Blanc. Brun. Ocre. Beige. Orange. Jaune. Des aplats tranchant. Pas de gris, pas d'ombre. Plus le temps passait, plus le sable clair envahissait tout, même les rochers, qui disparaissaient sous sa masse dense et lourde. Ma gorge était sèche et mes lèvres craquelées, mais ma peau était couverte d'une pellicule de sueur collante, de l'eau que je perdais sans discontinuer. Le désert était un espace mort, sec, et son existence n'avait d'autre intérêt que de faire crever les gens assez cons pour marcher dedans.
Alors que le soleil avait bien entamé sa descente vers la terre, j'entendis comme un sanglot, sur ma droite. Une colline de sable m'empêchait d'en voir la source. Je gravis avec difficulté le versant éclatant d'une dune molle, pour dégringoler précautionneusement de l'autre côté. Il y avait bien quelque chose, mais je ne sus d'abord ce que je voyais. Juste un petit tas de sable brun. Non. Si. Non, un tas de chiffons. C'est tout? Non. Ça bouge. Il y a quelque chose dessous? Un animal, peut-être? Non, il n'y a pas d'animaux dans ce désert, sinon il ne s'appellerait pas « désert », n'est-ce pas ? Allons voir.
Je m'approche.
Doucement.
Je me penche. Et je vois. Une minuscule fillette, tout maigre, toute brune, d'une dizaine d'années, peut-être moins, avec des yeux immenses, qui pleurent sur une souris morte.
Erk, une souris morte ! La fillette lève vers moi ses yeux globuleux. Ils lui mangent le visage.
- Tu es perdue ? Elle s'essuie d'un revers de sa manche poussiéreuse, ce qui laisse des traînées sableuses sur ses joues déjà brunes, luisantes de larmes.
Elle fait « Non » de la tête. - Tu habites où ?
Soudain, l'espoir. Si elle n'était pas perdue, elle devait avoir des parents, une maison, une tente, de l'eau! Elle me regarda. Sa lèvre trembla comme elle se baissait pour ramasser le minuscule cadavre de rongeur, tout sec, tout terne, si insignifiant qu'il dépassait à peine de sa main d'enfant, et elle dit :
- Je ne sais pas. - Comment ça, tu ne sais pas ? Tu dois bien savoir où sont tes parents, non ? Ou alors tu es perdue !
Elle recommença à pleurer, pleurer de grosses larmes qui roulaient comme des billes et tombaient sur le sol avec un petit bruit mat.- Bon.
Je n'étais pas plus avancée. Je jetai un coup d'œil au GPS pour avoir la direction à suivre dans ce néant, puis repris ma route, m'enlisant à chaque pas dans un sable trop sec. Je n'avais pas d'eau, et donc pas de temps à perdre. En plus, mon GPS commençait à donner de sérieux. signes de faiblesse Je décidai de ne plus l'allumer que par intermittence, afin de m'assurer que je ne m'écarterais pas du chemin virtuel qu'il traçait entre l'oasis et moi.
Le temps passa. Le soleil approchait de l'horizon, qu'il allait franchir pour la deuxième fois depuis l'accident, et je frissonnai malgré la chaleur ambiante à l'idée de la nuit glacée qui allait suivre.
On marchait à côté de moi. La fillette était là, pieds nus. Je voyais bien maintenant sa maigreur épouvantable, ses traits tirés ses cheveux filasses pendants par mèches. Depuis combien de temps errait-elle, sans eau, sans rien ? À dire vrai, je m'en moquais, j'avais un problème autrement plus urgent à régler, celui de ma propre survie.
Je marchais sans rien dire, et elle me suivait à petits pas, serrant toujours dans sa main son repoussant cadavre de mulot, en continuant à pleurer. Elle reniflait aussi par intermittence.
Au bout d'un moment de cette marche presque silencieuse, irritée par la soif, par le soleil, par la faim et par les reniflements, je demandai d'une voix rauque:- C'était ta souris?
Elle me regarda et fit « Non » de la tête.
- C'était pas ta souris ?
- Non. - Pourquoi tu pleures alors ?
- Parce qu'elle est morte. Je levai les yeux au ciel. J'étais perdue en plein désert, et la seule personne sur qui je tombai était une gamine de moins de dix ans à moitié morte de soif qui pleurait non parce qu'elle était perdue, mais parce qu'elle avait trouvé le cadavre d'un rongeur.
Je continuai à marcher. Le soleil nous faisait des ombres démesurées, puis celles des dunes avalèrent les nôtres, et les étoiles apparurent.
J'avais très froid, et très mal à la tête. Je ne savais pas que l'on pouvait avoir soif à ce point. Mais je savais aussi que j'allais mourir si je ne continuais pas à marcher. Alors j'avançai, le pas rythmé par les petits reniflements du cadavre ambulant qui me tenait compagnie sans que je sache pourquoi. Elle pleurait toujours, ses larmes traçant dans le sable maintenant gris terne un chemin éphémère et dénué de sens. Tant d'eau gâchée. Elle avait au moins perdu l'équivalent d'un verre rien qu'en larmes.
- Arrête de pleurer. Ma voix était méconnaissable, parler m'avait fait mal. Ma langue était gonflée dans ma bouche. J'avalai avec difficulté une salive qui refusait de venir.
Boire.
- Arrête de pleurer je te dis !
C'était peine perdue. Comment un corps si petit et si desséché pouvait-il produire tant de larmes, alors que le mien peinait à sécréter un peu de salive ? Toute cette eau, gâchée à pleurnicher sur un animal crevé... Cette gamine allait mourir d'avoir trop pleuré. Je consultai mon GPS : je n'arrivai même pas à comprendre ce qu'il affichait. Je le remis dans ma poche.
Il faisait vraiment froid, maintenant. Je pensais que marcher allait m'aider à conserver la chaleur, mais non. La peau de mes bras me brûlait, elle était rouge. En prime, j'avais pris un coup de soleil carabiné. Je me laissai tomber sur le sable. Un gémissement lancinant me réveilla. J'ouvris avec difficulté un œil irrité par la poussière et le manque d'eau, et croassai un presque inaudible :
-Pourquoi tu pleures encore ? -J'ai cru que tu étais morte.
- Non, je dormais. - Tu vas mourir, comme la souris.
La nuit était bien noire. Ma gorge était en feu. Je m'assis. Ma tête me donna l'impression de vouloir exploser, et le monde se mit à tourner. J'avais tellement mal au cœur. Un pied et puis l'autre.
Debout.
Je pris la main de la fillette, une main osseuse, poisseuse de larmes et de morve. Je résistai à la tentation de lécher cette main pour récupérer un peu d'eau.
Un pied, puis l'autre. Nous n'allions pas mourir ici, gelées, brûlées, défigurées. Je lui souris faiblement, mes lèvres craquelées auraient saigné un peu si le sang à l'intérieur de mon corps n'avait pas été en train de sécher lui aussi.
- Avance. Elle obéit, et marcha à mon côté. J'ignorais comment elle tenait encore debout. En avant. Je voulus prendre mon GPS dans ma poche, mais je me rendis compte que je l'avais perdu. La peur me saisit.
Nous marchâmes en silence, pendant un temps infini. Le chemin de nos pas se perdait dans l'uniformité du sable beige, éclairé par la lune ronde derrière nous, œil dénué de bienveillance comme de malice, vide et morne, brillant de la lumière d'un autre, de l'autre côté du monde.
Nous trébuchions d'un pas dans l'autre, cahotions comme des marcheurs ivres dans le sable trop mou, sourd à nos plaintes, qui s'infiltrait, glissait partout, séchant inexorablement jusqu'aux mots dans nos bouches, des mots muets de rage et de peur, seuls à nous tenir debout. Des heures et des kilomètres s'écoulèrent, jusqu'à ce que je distingue une silhouette. Je n'étais pas sûre au départ que ce soit humain, mais c'était trop vertical pour être du sable, malgré la couleur.
Je lâchai la main de l'enfant qui me suivait toujours, et progressai avec une énergie renouvelée vers le salut. L'oasis, enfin ?
C'était bien humain, une femme couleur décor, dont on devinait à peine les yeux, cachés par son vêtement. Elle se tenait à quelques mètres d'un puits et nous regardait arriver sans que je puisse déchiffrer son attitude.
Nous courûmes vers le puits. Mes mains plongèrent dans l'eau fraîche du seau et j'en bus une longue gorgée. La fillette allongea la main à son tour. La femme, vive comme un serpent jaune et fielleux, accourut avec un cri, l'attrapa par les cheveux, la souleva du sol en hurlant et la jeta de côté.
Elle se tourna dans ma direction, haute, menaçante, en vociférant un charabia incompréhensible, dont je saisis pourtant le sens : nous n'étions pas les bienvenues. L'eau n'était pas pour nous, il nous faudrait nous battre. L'enfant au sol avait recommencé à pleurer - mais avait-elle jamais cessé ? - et ramassa sa souris qui avait roulé un peu plus loin, en deux morceaux.
L'autre folle me cria dessus, enragée, et m'attrapa le bras avec violence en désignant l'enfant d'un ton rageusement interrogatif. J'essayai de me défendre, mais sa poigne était trop puissante, et je ne pouvais que me tortiller comme une gamine prise en faute par la directrice de l'école. Ses ongles s'enfoncèrent dans ma chair, et j'étais trop déshydratée, trop faible pour résister. Elle me repoussa dans le sable. Il m'entra jusque dans la bouche.
Je m'essuyai de la manche. tandis que mon tourment me toisait de toute sa hauteur. Ma main se crispa sur le sable honni et, avec l'énergie du désespoir, je me relevai. Ce sable allait devenir mon allié, l'expression de ma rancœur. Viens vers moi. Je t'attends.
Elle fit un pas en avant, et je lui jetai une poignée de poussière dans la figure. Il s'infiltra par la fente de son vêtement au niveau des yeux. Je me jetai sur elle, comme un chat enragé, des ongles visant ses yeux. Nous roulâmes sur le sol ocre en poussant des vociférations d'animaux sauvages. Elle me griffa, m'envoya un coup de coude dans l'estomac, et d'une main chercha à m'étrangler.
Elle était assise au-dessus de moi, et m'immobilisait les bras avec ses genoux tandis que ses deux mains appuyaient sur mon cou. Elle était immense, et sa force infinie. Ma trachée allait céder d'un instant à l'autre. Je réussis à dégager mon bras droit, en suffoquant. Ma vue s'obscurcissait déjà. Mes doigts ne rencontrèrent que la poussière desséchée, pas de pierre. J'étais seule. J'envoyai une main crochue vers ses yeux. Son voile brun s'envola dégageant un visage haineux que je connaissais bien.
C'était le mien, souillé de larmes de sang. Elle me lâcha, et disparut de mon champ de vision alors que l'air pénétrait difficilement dans mes poumons. Je n'arrivais plus à bouger.
Du coin de l'œil, avant de perdre connaissance, je vis l'enfant s'abreuver au puits.
On me retrouva, quasiment morte de soif, près d'une oasis abandonnée. J'avais rampé jusqu'au puits et j'y avais bu de l'eau croupie qui m'avait donné de la fièvre, mais m'avait évité la mort par déshydratation.
Je n'ai jamais revu ni l'enfant ni la femme. Ont-elles jamais existé ? Mais maintenant, je peux pleurer Camille.
Aquilegia Nox
Chapitre suivant : Histoire