In Libro Veritas

Les lauréats du concours de nouvelles

Par Membre_du_jury

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Table des matières
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Révélation

    J’enfile ma combinaison cybernétique et pianote le code d’accès sur le clavier holographique. Mes mains tremblent un peu. J’ai le trac. Je ne comprends pas trop pourquoi finalement. Parce que je suis sûr qu’il ne va rien se passer. Rien d’extraordinaire en tout cas…
    L’ordinateur me demande de choisir un avatar. Tiens ? La censure a du passer par là, seules des tenues décentes sont proposées. D’habitude, j’aime bien prendre des apparences excentriques… Enfin bon, ça me changera un peu.
    Le compte à rebours est enclenché. Le temps de m’installer sur la console et me voilà embarqué pour le Nouveau monde, l’espace virtuel de SecondWorld…    SecondWorld, c’est deux millions de salariés et un chiffre d’affaire égal au dixième du PIB mondial. Un colosse qui tire les ficelles du monde et le fric des hommes frustrés de leur dure condition terrestre…
    Une orgie de couleurs intenses et tourbillonnantes m’accueille. Il me faudra deux ou trois minutes de flottement inconfortable et angoissant, comme à chaque fois, pour que mes sens s’accommodent à ce monde parallèle. Mais quel monde ! J’en suis abasourdi. Les éditeurs ont mis le paquet. Les décors numériques sont splendides, lumineux, colorés, scintillants. Grandioses ! Ils changent de la pâle caricature urbaine habituelle. Une immense voûte céleste d’un bleu azur et scintillant de mille étoiles surplombe une île centrale aux reflets dorés. Une multitude de chemins suspendus dans les nuées la rejoignent comme autant de cheveux blonds sur une tête ébouriffée. J’avance lentement sur mon pont céleste, m’imprégnant de l’ambiance divine du lieu et du moment.

    J’appréhende un peu aussi, même si personne ne sait vraiment ce qui va se passer… 
    Depuis que la fameuse nouvelle a déferlé sur cette fin de siècle, le monde est en émoi. On aurait annoncé une guerre nucléaire ou même l’arrivée d’extraterrestre que le choc n’aurait pas été aussi fort.
    La nouvelle est arrivée par mail, le 15 décembre 2100 à midi pile, heure GMT. Il n’y a pas une boîte aux lettres qui ne l’ait reçue, chacune dans sa langues, son dialecte.
    Avec un tel contenu et une telle ampleur, la nouvelle n’avait pas tardé à faire la une des journaux et à atteindre les contrées les plus sauvages et même celles hostiles aux intrusions d’Internet.
    Nul au monde ne peut aujourd’hui l’ignorer : « Dieu vient nous rendre visite ! »
    Je sais, ce n’est pas crédible. Et comme 93 pourcent des internautes, j’ai d’abord cru à une mauvaise farce ou à un de ces nombreux spams en quête du clic rémunérateur. Le message avait alors cliqué-glissé dans la poubelle.
    Puis, quand nos plus éminents spécialistes es informatique ont commencé à se pencher sur le phénomène et surtout à se contredire, le doute a ébranlé la raison. Même s’ils s’accordaient sur le côté farfelu du contenu, ils butaient sur le moyen mis en œuvre pour envoyer un mail aussi massivement, simultanément et surtout sans laisser la moindre trace d’un quelconque émetteur. Il n’en fallait pas plus pour que la rumeur sur l’authenticité du message s’emballe et qu’un souffle divin aère les esprits. Des camps se sont formés : d’un côté les incrédules, de l’autre les croyants. Et au milieu, ceux qui s’en foutent, ceux qui ne savent plus bien qui croire, ou les sceptiques, comme moi, qui préfèrent rester neutres. 
    Dans son message, le soi-disant dieu avait annoncé qu’il se rendrait sur terre pour Noël. La date n’avait surpris personne, le lieu du rendez-vous par contre… Même le pape, Jean-Paul V, voyait d’un mauvais œil l’arrivée d’une concurrence déloyale. Et pour cause, l’endroit élu était l’espace le plus commercial et le plus fréquenté du monde : le Nouveau monde !
    Je m’arrête pour observer autour de moi l’agitation mystique. Le flux d’avatars est impressionnant. Ils arrivent par milliers, par millions peut-être. Malgré l’incertitude du message et l’improbabilité d’une telle rencontre, personne n’aurait voulu manquer l’évènement. Qu’ils soient portés par de réelles convictions religieuses ou par une simple curiosité pour un phénomène qui de toute façon, quelqu'en soit l’issue, marquerait son temps, tous convergent vers un même et unique point.
    Sera-ce le plus grand canular du monde, une rencontre miraculeuse, l’apocalypse ? Ou bien la plus gigantesque et indécente opération marketing de tous les temps ?
    Je ne suis pas loin d’opter pour cette dernière hypothèse. Il faut dire que le nombre de consoles et de combinaisons SecondWorld
vendues ou louées ces derniers jours a dépassé les cinq cent millions !
    De près, l’île paraît infinie, de la taille d’un continent ! Les programmateurs ont réalisé des prodiges pour faire tenir tout ce monde dans un volume pas plus grand qu’un supercalculateur.

    Les avatars vont et viennent en tous sens. Il y en a de toute sorte, même si ce soir, ils sont beaucoup plus sages et sobres que d’habitude. Les gens déambulent, discutent ou recherchent la meilleure place. Mais bon sang, où et comment Dieu va-t-il apparaître ? 
    Minuit sonne, le 25 décembre commence par un silence inhumain. Le monde est figé. Dans l’attente de… de quoi au juste ?
    Mais rien ne se passe, si ce n’est les minutes…
  Alors des murmures reprennent pour virer rapidement au brouhaha.
    J’en vois qui prient, d’autres qui se disputent. Un court par-ci, un autre se repose par-là.
    - Excusez-moi, il paraît que ça va se passer au nord. Mais c’est où le nord ? me crie une grosse dame entre hystérie et panique.
    - Aucune idée. Mais on dirait que les gens se dirigent par-là.
    Avec un geste vague en guise de mensonge.
    Des rumeurs enflent, des avatars se bousculent, de la musique classique vibre aux éclats des jeux de lumière. Mais rien ne se passe…
    Les gens s’agitent, s’énervent. On commence à crier à l’arnaque, ou à rire, à pleurer aussi.
    À travers les visages des avatars, je lis la déception des hommes. Je perçois de la colère, de l’angoisse…
    Une heure… Puis deux… Trois… Ainsi s’incrémentent les heures, aussi lentement que dans le monde réel.


    Pour parer une potentielle amorce de révolte, SecondWorld a rouvert les boutiques et les stands de divertissement. Alors les heures se mettent à passer plus vite, aussi vite que les euros dans la poche des actionnaires. 
    Mais toujours rien d’extraordinaire ne se passe…
    ***
    Toute cette foule en mouvement m’impressionne. J’ai préféré rester au bord de l’île, en observateur. D’ici, au moins, le point de vue est panoramique.
    Accosté à la rambarde périphérique, mon regard s’évade à l’horizon. Une mer aux reflets d’argent côtoie un ciel aux couleurs de feu… Je me demande à quoi rime toute cette mise en scène. Comment a-t-on pu nous faire croire un instant que Dieu allait venir sur terre ? C’est débile cette histoire !
    Une tape dans le dos me fait sursauter.
    - Pardon, monsieur, tu sais où il est Dieu ?
    Je me retourne, prêt à renvoyer le perturbateur. Un jeune garçon me regarde, l’air désolé et gêné. Alors, ravalant mon agressivité :
    - Tu as perdu tes parents ? tentè-je
    L’enfant élude la question en me souriant et me regarde plus intensément.
    - Tu étais venu voir Dieu toi aussi ? me demande-t-il.
    Je hausse les épaules en guise de réponse.


    - Tu crois pas en Dieu ? C’est ça ? 
    - Comment peut-on savoir s’il existe ou s’il n’existe pas ? J’en sais fichtre rien, mon petit gars. Mais pourquoi tu me demande ça ?
    - Comme ça, pour savoir…
    Ce gamin est attachant. Ses yeux glissent sur le paysage extérieur.
    - C’est beau…
    - Oui, ça contraste avec l’agitation derrière nous. Mais dis-moi, quel âge as-tu ?
    - Je sais pas.
    - Tu rigoles ?
    A priori, il ne rigole pas. L’aplomb avec lequel il a répondu est désarmant. Je le dévisage. Son avatar frôle la perfection. Il doit avoir une douzaine d’années.
    - Comment t’appelles-tu ?
    - Jésus, me répond-il dans un naturel tout aussi déconcertant.
    Je suis médusé. Je n’apprécie qu’à moitié la blague. Mais, je sens que quelque chose ne colle pas.
    - Pilotage manuel !
    Le programme de navigation cybernétique me rend la main et une console de commande apparaît en hologramme devant moi. Je fixe le garçon droit dans les yeux.
    - Identification avatar.
    Trois secondes de calculs intensifs.


    - Échec à l’identification. Veuillez recommencer. 
    Je m’approche un peu plus du jeune avatar et nos regards ne peuvent se manquer.
    - Identification avatar !
    Trois nouvelles secondes de calculs intensifs.
    - Identification impossible. Avatar introuvable.
    - Merde ! C’est quoi cette connerie ?
    Celui qui dit s’appeler Jésus ne me lâche pas du regard. Il sourit.
    - Qu’est-ce que tu fais ? Pourquoi t’es fâché ?
    - C’est rien. Je voulais juste vérifier un truc en commande manuelle…
    Je ne suis pas à l’aise.
    - Qui es-tu ?
    - Je suis Jésus.
    - Jésus comment ?
    - Je sais pas.
    - Mais dans la vraie vie, en dehors du nouveau monde, tu es qui ?
    - Je sais pas.
    Il semble tout désolé de ne pas pouvoir me renseigner. Mais moi, ses réponses me donnent la chair de poule. Il sourit à nouveau et me demande :
    - Tu crois qu’il va venir Dieu ?


    - Ça m’étonnerait. J’ai l’impression qu’on s’est tous fait berner. 
    - Ils vont être tristes les gens s’ils ne voient pas Dieu ?
    - Bof. Ils oublieront vite leur déception, je crois. De toute façon, cette rencontre c’était du n’importe quoi… Il ne fallait pas en attendre grand-chose.
    Son sourire se fane un peu, tout en gardant un éclat insolite. Puis il reprend :
    - D’après toi, si Dieu vient, il viendra sous quelle forme ?
    - Je pense que les gens attendent de voir une sorte de vieillard avec une longue moustache blanche…
    - Oui, mais toi, comment tu l’imagines ?
    - Je n’en sais rien, mon petit bonhomme. Tiens, dis-moi, toi, comment tu l’imaginerais ?
    - Moi, je pense que s’il vient, il viendra sous la forme d’une révélation.
    - D’une quoi ?
    - D’une révélation.
    Je n’en crois pas mes oreilles. C’est tout bonnement inconcevable provenant de la bouche d’un enfant.
    - Qui es-tu ? répétai-je.
    Il ne répond pas mais me regarde droit dans les yeux, comme s’il me scannait, non pas mon avatar, mais ma propre âme. Je suis vraiment mal à l’aise.


    - Que me veux-tu ? 
    Il hésite :
    - Tu as raison… Une révélation, ça servirait à rien. Les croyants, eux, ils l’ont déjà dans leurs cœurs… Les non-croyants, ils la verraient même pas… Mais toi ? Tu la verrais ?
    Je n’ai pas le temps de répondre. Il vient de se redresser, stupéfié. Il scrute le centre de l’île. Je me tourne pour voir ce qui l’intrigue. La foule s’agglutine vers une sorte d’immense tour. En haut de la tour, une immense horloge affiche 23 heures 59. Une voix synthétique égraine le compte à rebours. Trois… Deux… Un… Zéro !
    - Dieu n’est pas venu, dis-je.
    Quand je me retourne, l’enfant n’est plus là.
    Dépitée, la foule s’agite dangereusement. Le mécontentement gronde, s’amplifie. Il ne s’est rien passé… Les décors numériques commencent à voler en éclat, des cris à s’élever…
    Et soudain, c’est le black out
    
    ***

     Il faudra plusieurs jours aux humains pour se remettre de leur gueule de bois. Le nouveau monde, après la déconnection massive décrétée d’urgence pour éviter l’émeute, n’a pas rouvert ses portes. Et n’est pas prêt de les rouvrir d’ailleurs ! Il est sous scellé… SecondWorld ne survivra certainement pas à ce qui est présenté par les médias et les gouvernements comme le plus grand
hold up du siècle. Même si aucune preuve objective n’a été découverte sur l’auteur des messages, et même si dans les faits, il n’y a pas eu infraction, SecondWorld est devenu le bouc émissaire d’un peuple en déroute. Les dirigeants de la société se défendent, proposent des dédommagements, crient au complot. Mais les populations abusées veulent un coupable. Il ne fallait pas jouer avec leur espoir ! 
    Les croyants ont repris leurs rites religieux millénaires et s’en contentent. Les non-croyants ont retrouvé leur monde matérialiste, ont investi d’autres mondes virtuels et continuent de consommer à tout va. Les sceptiques comme moi, en fin de compte, restent plus que jamais indécis.
    Car loin des sources officielles et bien que les derniers enregistrements de SecondWorld ne révèlent aucune présence anormale, il commence à se murmurer qu’un enfant de douze ans aurait été aperçu en plusieurs endroits du nouveau monde, le jour de Noël, juste avant minuit…

    Christian Epalle

Chapitre suivant : Une rencontre