In Libro Veritas

Les lauréats du concours de nouvelles

Par Membre_du_jury

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Table des matières
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Du sang dans la boue

    J’adorais le samedi. Surtout depuis que j’avais convaincu ma collègue Julie de venir courir avec moi en forêt. Elle donnait un coup de main à son paternel dans l’après-midi si bien que nous partions souvent lorsque la nuit était déjà tombée. C’était d’autant plus vrai que nous étions désormais en plein milieu de l’automne. La course à pied me servait d’exutoire. Je me retrouvais généralement seul pour traverser le territoire des sangliers et autres écureuils. C’est donc avec un profond soulagement que j’avais accueilli la venue de Julie. Sa longue chevelure blonde me laissait insensible. J’allais me marier dans trois semaines. Ce n’était pas ma motivation. La solitude pouvait s’avérer exaspérante au bout d’un moment. Particulièrement lorsqu’il s’agissait d’évoluer dans le noir absolu.
    Ainsi chaque samedi en début de soirée, nous nous rendions dans le domaine universitaire situé en pleine forêt. De nombreux chemins, macadamisés ou non, permettaient la pratique aisée de notre discipline favorite. Nous avions sensiblement le même niveau, ce qui rendait d’autant plus agréable nos sorties. À l’heure où nous y allions, les bois s’apparentaient à un royaume privé : bâtiments déserts, promeneurs bien au chaud dans leurs pénates, sportifs en train de nettoyer leur bécane…
    En ces lieux, nous croisions plus souvent une biche ou un sanglier effrayé qu’un humain…
    Du moins jusqu’à ce 12 novembre. La lune était dans sa phase anorexique. Les averses s’étaient invitées. Pas grave, on adorait la boue. Tous deux fans de films d’horreur de série B, nous appréciions les côtés excitants et merveilleux offerts par la futaie locale.
Pas besoin de plus pour exacerber nos fantasmes malsains. 
    Ce soir-là, j’avais été chercher ma collègue devant l’entreprise familiale. Je me garai à notre emplacement habituel. Désert, comme prévu. Vu le mauvais temps, je proposai à Julie d’emprunter les chemins asphaltés serpentant à travers bois. Tout en me traitant de gonzesse, elle insista pour prendre un sentier pourri. J’acquiesçai sans mot dire.
    Armés de nos lampes frontales, nous lançâmes nos premières foulées à l’assaut du circuit du jour. La pluie tombait lourdement. Les arbres, en grande partie orphelins de leur feuillage, ne protégeaient mentalement que les simples d’esprit. Julie dictait l’allure. Je restai dans son sillage en veillant à ne pas glisser sur un rocher vicieux ou sur une racine humide.
    C’est peu après avoir bifurqué sur la gauche que tout dérapa. Julie stoppa net. Je lui rentrai dedans et nous tombâmes l’un sur l’autre. En m’appuyant sur mon poignet douloureux, je me relevai tant bien que mal. Je réalisai alors pourquoi elle avait freiné subitement. En face de nous se tenait un mec pouilleux au visage noirci par la crasse. On aurait dit un homme des cavernes des temps modernes. Mon regard fut immédiatement attiré par la hache rouillée qu’il possédait dans sa main gauche.
    Un vif élancement me tenailla. Julie me serrait fermement le bras droit. J’entamai la conversation avec le mec à l’air patibulaire. Il ne bougeait pas, se contentant de me fixer avec ses yeux de malade. Ma collègue et moi effectuâmes de concert deux pas en arrière. L’homme fit de même dans notre direction. Je commençais à flipper quelque peu.     Comme il s’obstinait dans son mutisme, je l’informai que j’avais du pognon dans ma caisse. Si c’est ce qu’il désirait, je pouvais lui en fournir sans problème. Nouveau silence angoissant. Tandis que la buée s’invitait sur mes lunettes suite à ma respiration haletante, j’ordonnai calmement à Julie de déguerpir. Je me décalai légèrement afin de prendre la largeur du chemin étroit. L’enflure rencontrerait une opposition coriace s’il lui venait à l’idée de filer ma collègue. Elle partit. Le gars ne bougea pas. Naturellement, nous courions sans téléphone portable. Il faudrait bien dix minutes à Julie pour atteindre la bagnole puis appeler des secours. À moins que ce psychopathe des campagnes ne soit inoffensif. Après tout, c’était probablement un pauvre bougre étonné de croiser deux joggeurs. Si je mettais les voiles, il resterait penaud et retrouverait la quiétude que nous avions involontairement perturbée. Je pris néanmoins la décision de partir dans une direction opposée à celle de Julie au cas où il serait vraiment dérangé. De la sorte, elle serait en sûreté. D’un autre côté, si elle venait me chercher avec des flics, ils auraient du mal à me retrouver. Pas grave. L’important était qu’elle soit sauve. Pour le reste, je me débrouillerais. Je me concentrai intensément pour bien visualiser où je me trouvais. La sueur perlait sur mon front. Je respirai un grand coup et courus aussi vite que possible entre les sapins. Le sol était glissant mais ce n’était pas le moment de surveiller l’endroit où mes pieds se posaient. 
    Après une trentaine de secondes, complètement exténué, je ralentis l’allure et jetai un coup d’œil derrière moi. Je manquai de chanceler. Le taré se tenait face à moi. Putain, il courait vite, le gaillard.
Il fit un mouvement peu académique avec sa hache qui frôla ma figure. J’esquivai de peu le coup et fonçai vers le ruisseau qui coulait en contrebas de la clairière où nous nous trouvions. 
    Il n’y avait pas de sentier pour arriver à cet endroit. Il faudrait bien passer à travers les ronces jonchant ce parcours périlleux. Je courais toujours en short. Pas très malin ce soir…L’esprit occupé par mon sauvetage, je percevais tout de même la douleur qui accompagnait chacune de mes foulées. J’arrivai sur un grand devers. Et ce qui devait arriver arriva, je glissai sur un petit monticule de feuilles mortes. Je dégringolai cinq mètres en contrebas, stoppé par un bouleau. Une souffrance atroce me traversa le dos. Je ne parvenais plus à me relever. Je passai une main dans mes cheveux pour déceler d’éventuelles traces de sang. Rien. Pas même ma lampe ! Elle était tombée durant la chute. Je regardai aux alentours si je voyais un faisceau lumineux. Que dalle. Coincé entre l’eau et un mur de terre, il m’était impossible de voir où se trouvait l’autre fou. Inutile de préciser que j’étais à sa merci. Le bruit de la flotte couvrirait son approche. Avec un peu de chance il ne savait pas où j’étais tombé ou aurait peur de descendre jusqu’ici. Il courait vite mais ce n’était peut-être pas un acrobate. C’est étonnant comme on essaie de se persuader de certaines choses quand on est en mauvaise posture. Je me surpris même à demander assistance à Dieu.
    Examinant tant que possible les environs malgré ma posture délicate, je tâchai de surmonter ma douleur. Il faisait calme. Pourtant d’après les traces d’herbes retournées de l’autre côté du ruisseau, les sangliers devaient apprécier le site.

    Je m’appuyai sur l’arbre et réussis à me relever plus facilement qu’imaginé. J’avais pas mal d’égratignures mais rien de cassé. Du moins à première vue. Si je traversais la rivière, je m’éloignerais de la civilisation. Mais avais-je un autre choix ? 
    J’en venais presque à regretter d’avoir convié Julie à mes petites escapades du week-end. C’était elle qui nous avait entraînés dans cette direction ! Si on avait suivi mes conseils, on serait en train de s’étirer tranquillement avant d’aller prendre une douche salvatrice. Quelle connasse !
    L’endroit où je me trouvais était assez dégagé et, malgré la timidité de la lune, on pouvait distinguer les rochers jonchant le petit cours d’eau. Je m’approchai pour tenter de retrouver ma lampe. Sans succès. Je passai sur l’autre rive en marchant sur des grosses pierres. Le courant avait charrié pas mal de détritus à cet endroit : pneus usagés, ferrailles, sacs poubelles à moitié éventrés… Je cherchai à tâtons un objet susceptible de m’intéresser. Je trouvai deux bouts métalliques pouvant faire office d’objet contondant le cas échéant. Alors que je passais mon index dessus pour sélectionner le plus coupant, un bruit m’interrompit. Il y avait du mouvement de l’autre côté de la rivière, à une trentaine de mètres d’où je me trouvais. Mon arrêt signifia aussi le sien. Mes yeux s’étaient un peu habitués à l’obscurité mais mon regard était braqué vers un recoin lugubre. Une partie de mes amis m’avaient toujours affirmé que je deviendrais paranoïaque à force de mater des films d’épouvante. Ils n’avaient pas tort. Surtout ce soir.
    Et dire que ce psychopathe était peut-être en train de m’observer sans que je ne puisse le voir. La position à découvert augmentait ma peur. 
    Le froissement des branches reprit de plus belle. Vu mon état, je ne pensais pas être en mesure de courir rapidement. Je serrai très fort mon arme de fortune tandis que les battements de mon cœur s’affolaient de plus belle. Je n’allais quand même pas crever ici !
    Je pris mon courage à deux mains et fonçai à l’aveugle en direction des craquements. À peine avais-je mis un pied dans l’eau qu’un animal déguerpit du bosquet. Une petite biche. Ou un chevreuil. Je m’en foutais pas mal. Mais j’avais les pieds trempés désormais. Sans lumière, ça allait être coton pour m’y retrouver. La meilleure solution consistait peut-être à remonter prudemment vers la voiture. Je ne connaissais pas cette zone de la forêt. Vu mes blessures, je ne m’estimai pas capable de grimper la pente raide qui s’offrait à moi. Longer la rivière jusqu’à ce que je trouve un passage praticable, voilà ce que j’allais faire. Je marchai prudemment, comme les mecs dans les productions sur la guerre du Vietnam. Me manquait juste le camouflage et les flingues. À tout instant, le fils de pute pouvait surgir et me décapiter. J’avançais sans trop de succès depuis cinq minutes lorsque mes oreilles perçurent un bruit de pas peu discrets dans l’eau. Un pas de course.
    Je fis volte face et aperçus mon ennemi à la faveur de la faible lueur passant à travers les arbres. Conscient de l’inégalité de nos vitesses de course respectives, j’appelai à l’aide de toutes mes forces. Je compris alors que les acteurs jouaient fameusement bien la comédie quand ils se retrouvaient muets face à leur agresseur. Rien ne sortit de ma bouche. Dieu sait pourtant que j’eus souhaité cracher toutes mes entrailles. 
    Sans réfléchir, je flanquai mes mains sur la pente boueuse et m’agrippai à une racine. En une poignée de secondes, j’avais rampé jusqu’au sommet du monticule. L’instinct de survie était décidément une bien belle invention de Dame Nature. Je tentai de me relever mais tombai aussitôt. Mon adversaire empoignait vigoureusement mon pied gauche. Je l’atteignis au visage en me débattant. Dans les films, le gars se retrouve dans les vapes pour quelques secondes. Pas dans celui-ci apparemment. Il acheva son ascension et se redressa. J’étais couché sur le dos, exténué et résigné, en train d’attendre lamentablement un dernier châtiment. Le mec plaça ses jambes de part et d’autre de mon corps meurtri puis brandit sa hache en l’air. Son bras entama un mouvement dans ma direction. Il le stoppa net juste au moment où je fermai les yeux. Ce sadique poussa alors un énorme éclat de rire et recula d’un pas. Profitant de son relâchement, je me saisis de la barre métallique, rassemblai mes dernières forces et appuyai sur mes jambes. Le gars parut interloqué lorsque je lui enfonçai l’objet bien profondément dans le bide. Je balançai son corps dans le ruisseau en contrebas et sus enfin ce qu’éprouvaient les personnes insensibles. Il était peut-être mort. Peut-être pas. Il ne fallait pas compter sur moi pour aller vérifier si ce connard disposait d’un reste de souffle de vie.
    Partir vite. Loin d’ici. Atteindre ce foutu parking. Je fonçai à travers bois sans me retourner. Je ne prêtais plus attention à ce qui m’entourait. Les autres n’existaient plus. Le Canon de Pachelbel résonnait dans ma tête comme seule compagnie.     Ce trajet dura une éternité. Mais j’arrivai à bon port. Il y avait pas mal de monde. J’étais sous le choc. Les gens riaient. C’est en voyant Julie et mes copains une bière à la main que je fis le rapprochement avec mon enterrement de vie de garçon. 

    Vincent Cuomo

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