Un homme bon
Quel froid glacial pour saluer la fin de l’expectative ! Pas de flics à l’horizon. Pas âme qui vive, à part nous deux. Il patientait sagement, assis sur un vieux banc joliment tagué. La sérénité se lisait sur son faciès d’ange. Quelle dignité imposante pour affronter la mort ! UUUUU
L’homme en guenilles. C’est ainsi que m’avait surnommé le Père Nicolas dès notre première rencontre. Il paraît que je me baladais en chaussettes trouées malgré la pluie. Je sortais de quelques jours de prison et avais vite retrouvé le chemin de la dive bouteille. Musarder dans les ruelles sombres avait toujours constitué ma seconde nature. À cette époque, c’était devenu ma vie. Le dernier chapitre serait arrivé rapidement si une âme charitable ne m’avait offert sa protection. La vie ne fait pas de cadeaux, surtout aux gens qui sont nés sous une mauvaise étoile. Il faut de la chance, triompher à la loterie de l’humanisme pour s’en sortir. Ma poche souillée devait contenir l’un des rares billets gagnants. Je n’ai rien contre la tôle ou les asiles de fous mais je préfère nettement mon présent à la parodie qui m’était insidieusement offerte dans les autres scénarios. Mon ami Nicolas m’avait recueilli début décembre. Il chapeautait une organisation bénévole d’aide aux sans-abris. Je n’avais pas de chez moi. Je crois pouvoir affirmer que je n’en avais jamais eu. Ballotté de familles d’accueil en foyers selon le bon vouloir de ces imbéciles de juges, je m’apparentais à un bohémien de seconde zone. Ma mère séjournait en cabane pour un tas de délits mineurs. Je ne sais pas si elle avait tenu plus de six mois sans y retourner depuis qu’on lui avait enlevé ma garde.
Mon géniteur avait passé l’arme à gauche suite à une malencontreuse chute dans l’escalier. À être constamment saoul comme la Pologne, cet événement paraissait inéluctable. Qui aurait pu soupçonner un gamin de sept ans d’un délit aussi odieux qu’un crime prémédité ?Le Père Nicolas était un gars bien. Je me méfiais de ce genre d’individus. Les souvenirs de certains papas occasionnels remplissaient à foison mon cerveau agité. Les roustes, la délation, l’hypocrisie… je connaissais tout ce dont un homme soit disant en bon était capable. Mon capital confiance étant à jamais ébréché, il fallait beaucoup de patience pour m’apprivoiser. Tout le monde s’était cassé les dents jusqu’à ce que je croise la route de mon sauveur.
En un temps record, il me rendit ma dignité. Il me fit rencontrer Dieu. Sans insistance aucune. Nous étions libres. C’est la curiosité qui m’avait incité à pousser les portes de la chapelle un dimanche matin. Ce calme… Ce sentiment d’apaisement absolu… Ces chants de louanges éternelles… Une sensation toute neuve pour un citoyen de seconde zone tel que je l’étais à l’époque. Ma vie n’avait été que chaos jusque là. Un big bang perpétuel. Sans possibilité de résilier l’abonnement. Pourquoi les hommes s’évertuaient-ils à ériger la violence en modèle incontournable alors que la paix représentait l’unique source du bonheur véritable ? Petit à petit, je lus la Bible - la Holy Bible telle que je la nommais en hommage à mon amour des films hollywoodiens - et participai à la vie de la Communauté. Cela me faisait chaud au cœur de voir ce mélange de population, entre les vieux friqués et les pauvres bougres trop tôt abandonnés. Ma culture religieuse étant proche du zéro absolu, le père me donna l’équivalent de cours particuliers.
Bien vite, Jésus et toute sa clique rivalisèrent avec Mick Jagger et ses sbires dans mon esprit. Il m’initia également aux charmes de la confession. J’avais connu un paquet de psychologues tous aussi incompétents les uns que les autres. Discuter en tête à tête avec le boss était plus réconfortant. Plus utile surtout. Un seul intermédiaire, qui n’avait pas le droit de l’ouvrir en plus.Un jour, j’osai avouer pour mon paternel. Je respirai un grand coup et balançai la totale pendant près de quarante minutes. Le père Nicolas réprouvait le crime. De par sa fonction, il ne pouvait pas me dénoncer. Le secret de la confession me protégeait. Toutefois, j’avais paniqué quelque peu. Les hommes d’Église étaient censés jouir d’une vertu irréprochable mais il leur arrivait de commettre des péchés, comme tout un chacun. Mon nouvel ami n’était pas de cette trempe-là. Lui était infaillible. Il mettait un point d’honneur à disposer d’une réputation sans tache. La trahison ne viendrait pas de son côté. Sa discrétion n’avait d’égale que son humilité et sa chaleur humaine.
Il avait gagné ma confiance avec une rapidité déconcertante. Depuis ce jour, je n’hésitai plus à lui envoyer en pleine figure mes blessures béantes. Les confessionnaux sont des endroits qui feraient le bonheur des détectives privés et des paparazzi s’ils pouvaient parler.
Au fil des semaines, tout y était passé. Un déversement de sentiments haineux constituait le corps de mon discours décousu. Pas toujours évident de maîtriser son langage sous le coup de l’émotion… Certaines personnes en prirent pour leur grade. La plupart de celles ayant jalonné ma courte existence, à vrai dire.À commencer par ces deux fils de pute de juges qui m’avaient envoyé dans diverses familles d’accueil selon leur humeur du moment. Je les retenais ceux-là ! La seule chose qu’ils semblaient ne pas prendre en compte était le bien-être de l’enfant. Un comble… Vous parlez d’une justice... Les autres à qui j’envoyais une volée de bois vert furent deux de mes papas d’accueil. Pour donner des tripotées et des coups de bâton, ils détenaient de fameux diplômes mais pour le reste… Comment les services sociaux pouvaient-ils confier des jeunes à de tels individus ? Il y avait pourtant des enquêtes pour éviter des placements dans des environnements peu propices. Fallait croire que le système était bancal à maints égards. Si j’étais célèbre, je sacrifierais à la mode actuelle et j’écrirais un bouquin racontant ma jeunesse chaotique. Cela pourrait conscientiser certains milieux et améliorer les procédures actuelles. Mais mieux valait cesser de rêver debout.
L’abbé me confia que Dieu pouvait tout pardonner si je poursuivais ma rédemption. L’amour de notre Seigneur devait me permettre d’effacer les erreurs commises par les personnes que je détestais. La rancœur qui rongeait mon âme disparaîtrait progressivement. Un lien particulier s’était tissé entre Nicolas et moi. Il me trouva un petit job dans le resto d’une connaissance, ce qui me permit de rebondir dans la vie active. Il me fila même son numéro de téléphone portable. Même les curés vivent dans un certain confort moderne. De la sorte, je pourrais le joindre quand je le désirais. Il ne fallait pas qu’une ancienne brebis égarée quitte le droit chemin sur lequel elle s’était engagée. Le début du parcours était souvent semé d’embûches.
J’avais pas pu arrêter la clope. Pour le reste, je remplissais mon contrat : alcooliques anonymes et tout le bazar. C’était pas évident mais la présence du Christ contribuait au franchissement de beaucoup d’obstacles.
UUUUU
Hier, je flânais tranquillement en ville en jetant un coup d’œil distrait aux vitrines illuminées. Il était trop tôt pour me rendre au boulot. Je décidai de rentrer dans un bistrot pour boire un café serré. Je me fis plaisir et franchis la porte d’un établissement select. Soucieux de me faire le plus discret possible dans cet environnement étranger, je m’attablai dans un recoin sombre.
Mon champ de vision s’avérait intéressant. Trop peut-être. Je venais à peine de remercier la jolie blonde qui avait pris ma commande que je l’aperçus. Ce connard de juge Bistien. En train de descendre une bière trappiste avec un de ses collaborateurs… Mes muscles se contractèrent et ma respiration retrouva une cadence que je croyais à jamais oubliée. Je venais de passer plusieurs mois à tenter d’enfouir au plus profond de mes entrailles la haine qui me tenaillait. En dix secondes, la menace d’éruption devenait plus que réelle. Le pardon s’éloignait comme une fusée quittant sa plateforme de lancement. La vision de ce gros salopard avait balayé d’un revers de la main toutes mes croyances. Par correction, je déposai deux pièces sur ma table puis quittai ce lieu maudit.
Il était impératif que je parle au père Nicolas. Mes fragiles convictions venaient de voler en éclat. J’avais un immense besoin d’être rassuré sur la nature humaine et sur tant d’autres choses.Trois heures plus tard, il me reçut en confession. Je lui expliquai le fond de ma pensée, le rapport qu’il y avait avec ma jeunesse malheureuse. Une personne de valeur ne pouvait se permettre certaines choses, ce n’était quand même pas bien compliqué à admettre. Je lui annonçai que j’allais buter quelqu’un la nuit prochaine dans un recoin sombre du parc jouxtant l’église Saint-Jacques. Je ne vis pas la tête qu’il fit lorsque je lui assénai cette information. Je n’en avais rien à battre pour être honnête. En théorie, il ne balancerait pas l’affaire aux flics, il n’en avait pas l’autorisation. J’aimais encore bien ce test pervers pour vérifier si sa parole se révélerait fiable. On constaterait ce qui arriverait le moment venu. De mon côté, la messe était dite.
UUUUU
Encore déboussolé par mes retrouvailles fortuites avec le juge, j’avais fait un crochet par le centre des sans abris, juste après avoir téléphoné au père Nicolas. Combien d’existences Bistien avait-il brisées depuis que j’étais passé entre ses mains ? Je préférais ne pas y penser. Ma faculté d’oubli volontaire s’avéra une fois de plus excellente. Une demi-heure plus tard, le calme reprenait déjà ses droits dans mon esprit dérangé. Il convenait de raison garder, pour employer un vocabulaire digne d’un homme de loi. Un bref passage chez mes frères démunis me remettrait les idées en place. La vraie vie, c’était ici qu’on la trouvait. Un océan de fraternité au milieu de la misère pullulant dans les villes modernes. Voilà l’exploit qu’avait accompli mon sauveur en cet endroit. Un mec bien. Oui, vraiment.
Dans deux bonnes heures, j’aurais à nouveau le privilège de m’entretenir avec lui sur le sentiment de vengeance qui avait refait surface cet après-midi. Il parviendrait probablement, par de simples mots, à m’aiguiller dans la bonne direction. Il était doué dans son boulot. C’était probablement une espèce d’élu, le style de gars qui domine ses semblables sur leur terrain sans devoir se fatiguer et qui fait réellement l’unanimité autour de lui. Un champion du don de soi en quelque sorte.
En approchant de l’entrée du centre, j’aperçus de loin un SDF se faire violemment dégager à coups de pieds par deux malabars, sous l’œil complice du père Nicolas. Ce dernier lui cracha à la figure avec mépris lorsque le miséreux se retourna pour chercher du soutien. Quelques secondes plus tard, il tendit délicatement plusieurs billets à ses larbins. Cet homme si bon… Ce n’était pas possible. Lui aussi, comme les autres, comme mes papas de rechange… Je restai tapi discrètement derrière un véhicule gris avant de tourner les talons. C’en était plus que ne pouvait tolérer mon cerveau en ébullition.
Lors de ma confession, j’avais laissé à mon ami un choix honnête : la réputation ou la vie. C’est ça qui est bien avec les ordures dans mon genre. On ne craint pas la colère de Dieu. On sait qu’il n’existe pas.
Vincent Cuomo
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