Dimension Oméga
Prestissimo- Balaenoptera Celesta Je suis à la lumière ! Énergie et matières, êtes en moi, comme je suis en vous. Dans l’explosion primitive, je nais, maintenant et pour toujours. L’espace, le temps, ne sont qu’illusions pour mes nageoires fabuleuses. Le temps, mon océan battu par la houle titanesque. Cétacéleste. Je nage de toute ma puissance dans la marée quantique, explorant les dimensions fantasmatiques, infinitésimales ou gigantesques, et chaque battement de mes ailes infinies agite cette mer de soubresauts erratiques.
Ici et maintenant, ailleurs et avant après, qu’importe ? Le temps ne s’écoule pas, il se meut, dans toutes ses étranges directions, chaotique, brutal, grisant. Aucune limite, aucune barrière, aucun secret. Dans le maelström fractal, dans les tourbillons j’exécute des figures enchanteresses et dans mon sillage apparaissent des joyaux d’étoiles immenses, et puis des traînées multicolores, des nuages en peinture d’éther encore. Place à la baleine céleste en son royaume incalculable ! Largo - Nef Dernière
Nous sommes notre dernier espoir. Un point dans le désordre cosmique. Millénaire après millénaire, l’entropie a tout mangé de notre univers. L’énergie infinie des galaxies a expiré. Ont expirés les étoiles, les nébuleuses colorées, les nuées fabuleuses, les quasars tournoyants. La matière elle-même semble s’effilocher peu à peu dans la nuit, se réfugiant dans les ultimes trous noirs, au bord de l’agonie eux aussi.
Nous poursuivons notre course dans l’oubli. Bientôt nous ne serons plus, disparus au fond de l’éternité monstrueuse, quand notre matière, l’indestructible, pensions-nous, s’éteindra dans le néant. Finie l’éternité. Nous approchons de la frontière de la bulle du temps, prisonniers d’un instant que nous croyions sans fin.Nous sommes cent millions dans la Nef. À peu de chose près. Cent millions à avoir renoncé à notre corps. Cent millions d’intelligences, d’empathies, de sensibilités, maintenues en vie, dans la Machine, reliées, ouvertes, conscientes. Autant de cortex synthétiques pour assurer une harmonie fabuleuse à l’ensemble. Dans la Nef Dernière. Ultime projet de l’humanité unifiée… et moribonde. Un projet aujourd’hui à l’orée de son triste échec. Nous n’avons pas trouvé la dimension Oméga… C’est peut-être qu’elle n’existe pas… Juste dans notre rêve, notre espoir un peu fou que notre univers ne meure jamais.
La théorie, pourtant si belle, n’a pas trouvé d’écho et nul ne trouvera la dimension dernière, la porte du temps. Nous avons réussi, pari insensé, à décrypter toutes les autres, et des plus curieuses, les Mu et les Nu, dimensions mises à nues, jumelles, entrecroisées au cœur des nuées de muons. Notre esprit sans limite, voyageant dans des profondeurs conceptuelles inimaginables pour une monade, jouissant également au paroxysme, saturant nos millions de cerveaux dans un déluge d’endorphines. Parfois, cela part de la communion d’une âme avec une autre, lors d’un partage total et volontaire. Alors, cela peut s’étendre comme un immense tsunami, nous laissant tous muets de plaisir. Oui, tout cela compense bien la perte d’un corps...
Mais, maintenant, l’espoir s’éloigne aussi lentement que le temps, aussi inexorablement. Même ces jeux n’ont plus la même saveur, et ne nous accordent que peu de répit face à l’angoisse galopante.
Andante - Balaenoptera Celesta Amertume du passé disparu. Passé fictif, tu découpes dans la toile du temps un épouvantail sinistre.
Mon sens dernier est la solitude. Seule, je sens, je vois, je goûte les minutes qui défilent. Parfois, je les effleure également, comme les touches d’un piano qui serait quantique. Quarks et gluons, hadrons éternels peut-être, bosons et leptons, composent avec brio l’harmonie universelle, jouée sur les superbes cordes du chaos. Et alors j’entends, moi, la voyageuse, la mélodie curieuse de l’onde pure, chatoyante, bigarrée. Des aurores boréales à l’infini, un concert en transe pour la baleine céleste majestueuse. J’ai nagé, nagé encore, toujours. Chaque battement de mes ailes créant des galaxies, pourvoyant l’univers en merveilles outrageuses, en cascades électromagnétiques… Mais maintenant que reste-t-il ? Rattrapé par l’ennui des rêves sans fin, je m’égare… Après tout, je n’ai qu’à ralentir le tempo, rester sur la cadence finale, prolonger la note du bout du doigt, effleurer la touche... Laisser le son s’éteindre. Voilà la vraie beauté, et ce sera mon dessein silencieux. Sans un regret, je m’abandonne maintenant à l’immobilité, laissant l’univers effacer les dernières ondelettes, vestiges de mon mouvement erratique… L’esthétique du temps qui meurt est ma dernière œuvre d’art.
Lento - Nef DernièreDiscours d’inauguration du projet « Nef Dernière »
« Chers citoyens universels,
Nous voilà à l’aube d’une ère nouvelle. Les dernières étoiles brûlent leurs derniers feux, et dans quelques milliers d’années, plus aucune planète de l’univers connu ne sera habitable. Durant notre histoire, nous avons su évoluer, changer et finalement trouver la paix. Entre toutes les intelligences de toutes les planètes, nous avons pu jeter des ponts, unir des êtres en apparence si différents. Ces défis, nous avons pu les relever, grâce à l’empathie, grâce à nos efforts aussi pour surmonter la peur, le dégoût, les différences. Et nous voilà, maintenant, tous ensemble, prêts à relever le défi impossible de relancer le temps. Car c’est le tissu même de la réalité qui est menacé aujourd’hui, le temps, selon nos calculs, menace de s’arrêter, purement et simplement. Définitivement. Déjà, l’océan temporel n’est plus agité que de quelques spasmes, assurant notre survie. Mais la fin est proche, maintenant, nous en sommes convaincus. Vous resterez sur les dernières planètes habitables, utilisant les ultimes ressources cosmiques, pendant notre périple incertain. Et puis vous disparaîtrez dans le néant, aspirés par l’entropie omniprésente, phagocyte monstrueux et implacable. Nous sommes conscients des sacrifices que cela représente et des responsabilités immenses qui pèsent sur nos épaules, devenues virtuelles. Nous, les cent millions de cortex désignés pour la mission qui doit sauver notre continuum espace-temps, nous vous délivrons la promesse solennelle de dépenser la moindre de nos ressources dans l’accomplissement de ce devoir.
Adieu, peut-être, citoyens de l’humanité unifiée. À Dieu, s’il existe, en dernier recours, niché dans la dimension inconnue, la dimension Oméga. »
Grave - Rencontre
Nous avons suivi le chemin lumineux, brûlant nos deniers feux, allant jusqu’à l’inconscience, tant la mer du temps nous englouti les sens. Une route infinie, d’abord un filet ténu à peine perceptible, et puis dorénavant si large qu’elle embrasse notre horizon sensoriel, si vaste que notre immense vaisseau paraît microscopique en comparaison. Une seule piste, un mystère total, une chimère ? Nous ne savons pas même comment nous parvenons à percevoir cet impossible tracé intersidéral. Est-ce le néant qui nous apparaît ainsi ? Est-ce la folie qui collectivement nous comprime la conscience, à force d’agonir sans fin ? Non, nous n’existons déjà presque plus, non, à mesure du temps qui cesse, cependant que la voie céleste célèbre enfin notre destinée tragique. Par les étoiles mortes, par les trous noirs crevant d’obésité, par l’entropie victorieuse, percevons dès à présent - pendant qu’il perdure encore - la vanité absolue de notre tentative, esquif inutile, cent millions de cortex dépenaillés à l’unisson par le désespoir, assistant sans force à la fin de l'histoire…
Et puis, lorsque nous nous apprêtons à gémir notre cri final, râle gluant et bestial, lorsque chacun de nos cerveaux se prépare, dans l’archaïque instinct animal, à trancher les liens qui nous unissent depuis si longtemps… alors... quoi ? Qu…Incroyable manifestation… La voix qui nous conduit depuis tant d’instants hachés, n’est qu’un appendice d’une… entité ? Le langage perd tout intérêt devant le sublime absolu qui se présente à nous…
- Présence… Autre…
- Présence... Autre... Qui es-tu ?
- Qui es-tu ? Je ne te connais pas... - ... Mais tu es là pourtant...
- Je ne t’ai pas créé comme cela... - ... Mais je suis là pourtant...
- Ainsi, l’entropie, ma compagne silencieuse, a enfanté d’un avatar... - Sommes-nous dans la dimension cachée ?
- Nous sommes là où moi seule peux aller. Et pourtant, tu es là, à penser l’univers, à le tordre... - Comment communiquons-nous, Entité ?
- Je ne sais pas, Étranger. Et comment puis-je ne pas savoir ? Je ne sais que la solitude qui s’évade dans les vagues du temps qui meurent sur la grève du néant, et toi tu viens à moi, dans mon refuge, perturber mon omniscience... - Nous ne voulions pas vous perturber, Entité.
- Et que veux-tu Étranger ? Rien n’est plus important que mon sommeil...Alors, nous nous ouvrons entièrement à elle, avec la dévotion idoine face à l’inconcevable. Nous n’avons pas peur, non, car notre destin est scellé. Nous observons alors l’Entité, et elle semble changer de couleur... Est-ce de la perplexité ? Au bout d’un temps indéterminé - mais qu’est-ce que le temps là où nous sommes ? - l’Entité se décide à communiquer à nouveau.
- Tu es une énigme pour moi, Étranger, enfant du chaos. Simple fétu de paille, tu t’es finalement transposé jusqu’à moi. Tu ou vous ? Je ne connais que la solitude et tu viens me montrer autre chose que la solitude : la multitude. Toi et moi, nous sommes deux maintenant, et c’est plus important que le temps qui cesse. De notre dualité, je pressens une naissance, nouvelle naissance, nouveau mouvement. Nous serons trois, car nous enfanterons d’un autre univers. Car nous pouvons parler. Ce que tu connais, je ne le connais pas, et ce que je connais, tu ne le connais pas. Je suis la porte, Étranger, je suis la porte ultime de l’univers, et calmement je me suis refermée, invincible barrage aux marées du temps. Maintenant, tu es là, tu m’as rejointe dans mon sommeil, au sein de ce que tu appelles la dimension Oméga, mais ce n’est qu’un nom, n’est-ce pas, pour désigner l’innommable, l’intangible glissé au creux de notre être. Dans tes pensées, tu m’as montré, Étranger, qu’au cœur de l’infime se niche le sublime, richesse insoupçonnée, née de la relation entre les êtres pensants... et aimants ? Est-ce cela, la clé, celle qui me libèrera, qui m’ouvrira, moi la porte immuable ? M’aimes-tu, Étranger ?
Qu’avons-nous fait, ces millénaires, qu’avons-nous fait, à part ceci ? Nous avons dépassé nos différences, nous avons grandi. De toutes les espèces empathiques de tout le cosmos, nous n’avons fait qu’une seule Nef, un seul radeau, une seule pensée. Et seul l’amour nous a permis de le faire. Dès lors, comment refuser cet amour à cette Entité magnifique, incommensurable et pourtant si seule tout au fond d’elle-même ? Elle ne souffrait pas, avant de nous rencontrer, non, elle s’éteignait, simplement, emportant dans l’éther notre continuum. Dans un unisson assourdissant, dans une osmose encore jamais atteinte, nous entamons notre dernière danse, et nous montons dans le raz de marée né de la fusion totale de nos cent millions d’âmes. Nous nous projetons alors de toute notre énergie, de toute notre empathie, de tout notre amour vers notre destin, vers la Baleine Céleste aux nageoires sans fin, vers l’Entité... vers l’avenir à nouveau en marche.
Emmanuel Bourdaud
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