Un soir en plein été
NATIER
- Tu viens danser, Natier ?
La voix de Fabrice semble hésiter …
Le diminutif, contraction de son nom, Nadine Charpentier, est une règle dans l’équipe de ce village de vacances de bord de mer. Chacun a le sien, amical ou moqueur. François, un peu replet, est Naf-Naf … Mimi, Lulu, Bob, Dan, Tof. Autour des quelques permanents évolue chaque année un ballet de stagiaires et de saisonniers. Ils ont entre 18 et 25 ans. Parfois, l’un d’eux est plus âgé, la trentaine au maximum, stage de fin d’études ou changement d’orientation. Fabrice est de ceux-là. Natier, depuis dix ans, voit passer des Dan, Bob, ou Mimi…Elle les aime bien, avec leur gaîté de chiens fous, leurs flirts changeants.
Elle s’interroge quelquefois. Que fait-elle là, à cinquante ans passés, à rire, plaisanter, chanter, jouer avec cette bande joyeuse. Ses enfants sont plus âgés qu’eux, elle est grand-mère … Eux, ça ne les gêne pas. Elle est Natier… Elle connaît tout du village, du pays, cela les rassure et les aide. Elle partage leur travail et leurs jeux, avec les mêmes éclats de rire et les mêmes chansons.
Bien sûr, ce qu’elle préfère est plus calme. Les soirées « poésie » où elle propose des lectures à voix haute, où elle donne l’exemple avec tant de plaisir. L’atelier d’écriture, où elle tente de donner un aperçu de ce style de travail. Surtout, elle aime les soirées « légendes » où elle raconte celles de ce pays, si nombreuses….Sa place dans l’équipe est évidente. On l’embrasse, on la chahute, comme les autres…
FABRICE
- Tu viens danser, Natier ?
Il l’a dit ! Et pense immédiatement : « Putain ! Quelle connerie ! Je vais me prendre un râteau, c’est sûr ! »... Il a envie de cette femme avec une acuité qu’il a rarement connue. Depuis des semaines, il la voit travailler, gaie et tranquille. Sa sérénité lui fait du bien
Il a renoncé à ses rêves de chansons et de musique, mais il n’a pas encore vraiment trouvé son équilibre dans cette nouvelle vie qui commence. Depuis plusieurs semaines qu’il participe à toutes les activités et animations offertes aux vacanciers, il a pris un vrai plaisir à travailler avec Natier. Il s’est laissé piéger par l’atmosphère qu’elle instaure entre elle et le public. Elle aurait du faire du théâtre. Il l’a écouté dire ces contes puérils et ancestraux, où se mêlent le diable, les korrigans, les morgans, la ville d’Ys, les rois et les manants, les héros aux amours impossibles, aux rêves de fortune et de bonheur. Il a suivi les inflexions de sa voix, il est entré dans sa magie particulière.
Il a même repris sa guitare, muette depuis des semaines, pour accompagner en sourdine des lectures poétiques. Quand a-t-il commencé à avoir envie d’elle ? Il ne sait pas… son désir devient plus fort, plus impérieux à chaque contact, les mains se mêlant en rangeant le matériel, les corps se frôlant dans l’étroitesse de la régie, des coulisses ou des autocars d’excursions.
De temps à autre, la pensée qu’elle a l’âge de sa mère le traverse, lui cause un fugace malaise, qu’il ne définit pas… Est-ce parce qu’il désire une femme qui pourrait être sa mère ou parce qu’il réalise que sa mère est aussi une femme, désirable et désirée, peut-être ? « Putain ! Quelle connerie !» Mais il posé la main sur son bras et elle a frissonné.
NATIER
- Tu viens danser, Natier ?
Les lumières ont baissé. L’indispensable boule à facettes tourne, envoyant ses taches lumineuses se poser, tour à tour, sur une tête blonde, un corsage multicolore, deux mains croisées sur une nuque… Des points lumineux dansent dans les yeux de Fabrice, d’un bleu rare, presque violet. Grand, brun, il n’est pas vraiment beau, mais il a des traits nets et réguliers, des gestes souples, une voix harmonieuse de baryton. Et un sourire !... Toutes les gamines de l’équipe en sont folles. Les vacancières aussi.
C’est la dernière soirée de la semaine. Demain, la moitié des vacanciers partira, remplacés par de nouveaux arrivants. À peine le temps de distinguer quelques visages, qu’il faut déjà les oublier La soixantaine approche à grand pas, cela lui paraît irréel…Dans six ans, cinq peut-être, elle prendra sa retraite. Qu’est-ce que c’est, la retraite ? La liberté ou la routine ? Les voyages ou le tricot ?
Elle n’a jamais été vraiment jolie. Mais elle a eu, elle a encore, du charme, de la séduction, une certaine allure, du « chien » comme on lui a dit parfois. Elle a un peu grossi ces dernières années. Son dernier jean fait une taille de plus que le précédent. Son buste est à peine moins ferme qu’à trente ans, elle a toutes ses dents… enfin, non, pas toutes, puisqu’elle n’a jamais eu de dents de sagesse, ce qui a fait beaucoup rire ses enfants. Elle a des cheveux blancs depuis si longtemps qu’elle en fait une coquetterie, elle sait que ça lui va bien. Pas de patte d’oie, pas de griffe du lion, pas de rictus… juste la peau qui s’affine, la bouche qui s’amincit. Mais elle ne s’en tourmente pas. Elle se croit prête à laisser les années la changer. Ce qu’elle redoute, c’est la maladie, les infirmités. Elle essaie de ne pas y penser…
- Tu viens danser, Natier ?
Ils ont beaucoup travaillé en équipe durant ces dernières semaines. Il est discret, mais efficace au moindre problème. À la dernière soirée « légendes », elle a failli éclater de rire, en le découvrant dans la pénombre, assis par terre avec les enfants, coudes au genoux, menton dans les mains, yeux brillants fixés sur elle .Au « salon poétique », il est arrivé avec sa guitare et il a accompagné les lectures en sourdine, avec justesse, avec sensibilité…
Il va partir à la fin de la semaine prochaine. Elle s’avoue soudain qu’il va lui manquer.La main de Fabrice lui prend le bras, chaude. Elle frissonne.
-Tu as froid ? Tu veux une veste, une écharpe ?
FABRICE
«Putain ! Quelle connerie !» Il lui a pris le bras et elle a frissonné… Les portes de la salle sont ouvertes sur la nuit claire et tiède de cette fin juillet. Elle porte une longue jupe ondoyante, une tunique vaporeuse. Sous le tissu presque transparent, il devine un soutien-gorge foncé. Il voit bouger ses seins au rythme de sa respiration un peu courte, et un flux de chaleur familier lui fait serrer les dents… Il va se prendre un râteau, c’est sûr !... Elle l’aime bien, sans doute. Ils s’entendent bien, mais c’est tout. Les yeux noirs levés vers lui sont comme embrumés… « Putain ! Mais qu’est-ce qui m’arrive ? ?
Il y a dans ce village sept cents personnes, ça doit bien représenter plus de quatre cents femmes, non… faut tenir compte des enfants…Idiot, ce calcul …Mais il sait bien que s’il voulait…. Tiens, la jolie brune du jogging matinal qui lui a fait les yeux doux toute la semaine, il n’avait qu’à tendre la main… Il n’en a même pas eu envie, mais il crève du besoin impérieux de prendre dans ses bras cette femme dont le bras frais est doux au creux de sa main, et qui frissonne …
-Tu as froid ? Tu veux une veste ? Une écharpe ?NATIER
-Tu as froid ? Tu veux une veste ? Une écharpe ?
La voix, nuancée, expressive, est tout à coup plus basse, intime. La main, doucement refermée sur son bras nu, la brûle de cette chaleur particulière aux peaux qui se reconnaissent, d’une douce et profonde brûlure, qui lui coupe le souffle, irradie au creux de son ventre.
La musique, rythme langoureux, les couples enlacés, bougeant au ralenti sous les éclats vertigineux de la boule de cristal… Vertige, oui, elle a le vertige… les yeux qu’elle sait violets, sont noirs dans cette pénombre, elle plonge dedans comme en apnée… Il lâche son bras, la prend aux épaules, l’attire à lui ;
-Viens ! Vertige, dans ses bras, serrée contre lui, oscillant au rythme du blues. Vertige, la chaleur qui l’envahit. Vertige, les bras qui la maintiennent serrée contre lui. Vertige, le contact, à travers les tissus légers, de son ventre où durcit son désir, de ses cuisses, de leurs jambes qui s’emboîtent. Vertige, l’odeur de sa peau. Vertige, la voix basse qui murmure à son oreille. Vertige, la musique qui les enveloppe, gémit, caresse...
- Natier ! Tu peux me remplacer au changement de disque, s’il te plaît ? FABRICE
- Tu as froid ? Tu veux une veste ? une écharpe ?
- Non, merci, tu es gentil … Dans les yeux sombres, levés vers lui, pailletés par les éclats de lumière, dans ce regard intense, dans les pupilles agrandies, il hésite à lire un trouble semblable au sien. Pourtant, ce frisson, l’abandon du bras au creux de sa main...Il y a entre eux, ce mystérieux accord des peaux qui se rencontrent, des corps qui se reconnaissent d’instinct. Il lâche son bras, la prend aux épaules, l’attire à lui.
- Viens !
Il a refermé les bras. Elle se laisse entraîner au rythme du blues, pas accordés, cuisses se frôlant à travers les légers vêtements. Il sent son souffle dans son cou, ses seins écrasés contre lui, tièdes et vivants. Il sait bien qu’elle ne peut pas ignorer son désir, mais cela n’a plus d’importance. Il est heureux. Il lui vient aux lèvres des mots ardents et tendres qu’il murmure dans la musique. La musique qui les enveloppe, gémit, caresse…
-Natier ! Tu peux me remplacer au changement de disque, s’il te plaît ? NATIER
- Natier ! Tu peux me remplacer au changement de disque, s’il te plaît ?
Coup de tonnerre, fracas de tempête ! Sa tête explose, son cœur fait un bond….Dan a pourtant parlé presque à voix basse, pour ne pas gêner les danseurs voisins.
Le bras de Fabrice la maintient fermement pour qu’elle ne chancelle pas. Il ne lâche pas sa main.
- Bien sûr, Dan ! J’y vais ! Elle espère que sa voix est normale, malgré sa bouche sèche et sa gorge serrée…
Elle n’a pas la force de regarder Fabrice en face, pas la force d’affronter un regard qui la perdrait, d’une façon ou d'une l’autre…
- Non ! Reste, je connais maintenant, je peux le faire ! Elle s’assied… Le battement de son sang s’apaise peu à peu. Une idée sournoise grandit, s’impose. Je suis ridicule….Elle est fatiguée, vide d’énergie, un petit muscle bat à la paupière de son œil droit. Elle le lisse du bout du doigt, se lève.
Derrière la vitre de surveillance de la régie, elle aperçoit un instant la tête brune de Fabrice coiffée du casque de retour du son. Elle tourne les talons. La danse a changé, il règle les balances. Un instant, elle évoque ses doigts sur les curseurs… le sang bat à ses tempes… Elle franchit la grande porte. La musique la poursuit, l'accompagne... FABRICE
- Natier ! Tu peux me remplacer au changement de disque, s’il te plaît?
« Petit con ! Pouvait pas choisir un autre moment pour aller pisser ! »
Il la sent chanceler en s’écartant de lui. Il serre la main qui lui échappe...
- Bien sûr, Dan ! J’y vais ! Sa voix est sourde, un peu rauque, il ne trouve pas son regard…
- Non ! Laisse, je connais maintenant, je peux le faire !
Il rage de la laisser là. Mais il la voit s’asseoir… elle va l’attendre. En trois enjambées, il est dans la régie. Mettre le casque, attendre les derniers accords, basculer les curseurs, rectifier la balance, vérifier un instant que les danseurs repartent… Il voit Dan revenir en longeant la piste. Il peut sortir…
La chaise est vide. Son regard balaye la salle. Elle est partie… Une brutale amertume, une âpre colère, la déception du fauve affamé auquel échappe une proie lui serre la gorge, le jette en avant. Il prend sa course…la musique le poursuit, l’accompagne…
ÉPILOGUE
Vingt années sont passées. Elle sort peu. Elle écrit des poèmes doux-amers que personne ne lit. Ils emplissent les tiroirs de son bureau. Dans l’un d’eux, il y a aussi une sorte de pince métallique que seul un guitariste reconnaîtrait au premier coup d’œil. Un capodastre. Celui que Fabrice a oublié. Quand elle le touche, par hasard, sa main s’attarde, son regard flotte quelques instants, elle sourit, à peine, lèvres closes.
La semaine dernière, son premier arrière-petit-fils, cherchant un crayon, a découvert le capodastre.
- Mamidane, Mamidane, tu me le donnes, dis ? ? ? … tu t’en serviras pas, toi… C’est vrai ! Il apprend à jouer de la guitare depuis la rentrée…
Elle a hésité un instant, puis, doucement :
- Non, mon chéri, c’est souvenir !... Je t’en achèterais un, bien à toi …. Elle n’est plus Natier pour personne. Nadine non plus d’ailleurs… Mamidane ! C’est joli…
À l’autre bout de la France, dans une maison de retraite, le directeur est un bel homme de la cinquantaine, aux tempes argentées, affable et séduisant, dont raffolent pensionnaires et personnel. Il a une épouse charmante, deux enfants au seuil de l’adolescence. Les yeux de sa fille sont d’un incroyable bleu violet.
Il anime volontiers de petites matinées récréatives, avec sa guitare et ses chansons … On l’applaudit, on le complimente sur sa voix de baryton. Parfois, on danse un peu et les joues des dames qu’il invite prennent des roseurs de jouvencelles. Dans son bureau, sur une étagère, au milieu de classeurs divers, il y a quelques livres personnels. L’un d’eux, s’intitule Contes et Légendes de Bretagne.
Le petit volume est fatigué ; il a été lu et relu, manipulé maintes fois. Pourtant, Fabrice ne sait même plus que ce livre est toujours là….Vingt années sont passées.
Bambou
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