II. Explosion
Roméo
L’idée avait pris possession de lui. Le jour et la nuit, elle le tourmentait. Ce n’était pas de l’angoisse mais plutôt une fièvre, une excitation intense, qui lui donnait enfin le goût de vivre. Sans cesse, il réfléchissait à ses implications pour lui et pour les autres, et à sa mise en application. Certainement son action marquerait l’histoire ou même la recréerait ! quelle fierté, quel amour de soi retrouvé ! un but à atteindre et ensuite mourir.
Certes Roméo n’avait pas encore mis en œuvre son projet, il hésitait. Mais au fur et à mesure que le temps passait, il se sentait transcendé par sa mission. Plusieurs fois, il avait suivi la blonde platinée, mais à chaque fois il avait vacillé au bord du précipice. Il avait bien remarqué qu’elle l’avait vu. Mais que pouvait–elle faire ?
Il était bien connu que dans la cité des immortels régnaient la concorde et l’ennui.
Aujourd’hui était un jour différent, l’oiseau prendrait son envol. Il avait vu arriver sa copine. Il guettait au coin de la rue. Elles sortirent aussi ravissantes l’une que l’autre. Roméo avait noté que suivant un processus incompréhensible mais certain, la blonde avait opté pour des tenues vestimentaires de plus en plus sobres et élégantes, comme si elle avait le pressentiment de son malheur tout proche.
Il se réjouit à l’idée que le destin fut aussi palpable, même pour les esprits les plus confus. La tâche n’en paraissait que plus aisée. Elles entrèrent dans un magasin de vêtements, de même que Roméo quelques instants plus tard. Il s’avança vers la cabine d’essayage et tira d’un geste lent le rideau.
« putain connard, t’as pas vu que la cabine était occupée » l’apostropha vivement la blonde.
Déjà dans ses yeux, brillait la lueur noire du désespoir. Ragaillardi par le lyrisme de cette pensée, il sortit le stylet de sa poche. La blonde avait compris :
« arrête, arrête ! »
la brune, qui avait les yeux verts, remarqua–t–il dans un temps ralenti, tenta de s’interposer. Inutilement. Il planta le stylet dans le cœur de la blonde. Et ce fut l’explosion, Roméo se trouva tout abasourdi, avec la brune qui gémissait, hurlait !
mon Dieu, que devait il faire ? vite, fuir ! Il sortit du magasin comme un doux dingue ou plutôt comme un fou furieux, et s’envola vers des cieux moins cléments : la cité des miséreux.
Bogart
Bogart contemplait le corps étendu de la femme, la poitrine ornée d’un œillet ou d’un coquelicot sanglant. Il se surprit par ces considérations bucoliques, inhabituelles chez lui. La brune semblait se remettre difficilement du choc. Les immortels avaient perdu l’habitude de la violence physique, abreuvés qu’ils étaient d’une violence soulignée, fantasmée, poussée jusqu’à l’absurdité par la holotélé.
Mais le geste qui tue, broie, anéantit la vie d’une proche, d’une amie, qui quelques secondes avant, vous tirait par le bras…
« Comment vous appelez–vous ?
– Aline
– Vous étiez une bonne amie ? »
Aline passa sa langue sur ses lèvres. Avala ses larmes. Elle jeta un regard douloureux et provocant à Bogart :
« Ce n’est pas elle que je pleure, cette petite conne, tout juste bonne à être baisée. Des filles, comme elle, j’en ai connu des centaines, et j’en connaîtrais sans doute encore des centaines… ce que je pleure, c’est cette vie sans heurts, ce rêve qui avait une odeur de mort… ou vice–versa, comme vous voulez. La mort, j’avais fini par l’oublier, je la vivais, inconsciente, que j’étais ! et maintenant, c’est le réveil… brutal !
– vous pourriez reconnaître le meurtrier ?
– Seriez–vous donc aussi lisse que vos tours blanches ? ne vous intéressez–vous donc qu’à votre… travail ?!
– Je ne prétends effectivement pas faire autre chose que mon travail, ici et maintenant… répondez à ma question.
– Bien sûr, que je pourrais le reconnaître. Il a suivi Cunégonde tant de fois, c’était une véritable idée fixe ! je pourrais même vous en faire un portrait détaillé…
– Bien… de toute façon, je crois que ce ne sera pas la peine, nous avons l’arme, ses empreintes digitales… comme si le meurtrier voulait qu’on sache que c’est lui… »
Bogart avait remarqué qu’elle évitait de le regarder trop longtemps…
– Je… c'est–à–dire, vous avez quel âge ?
– 45 ans.
– Vous savez, ici, on est tous d’apparence jeune, même si nous sommes vieux pour certains, et c’est mon cas, de plusieurs millénaires… et votre visage commence déjà à être rongé par le temps, comme un acide… et moi, je ne pourrais dire ni le jour, ni le mois, ni l’année où nous sommes…
– Le 20 février 6660…
– C’est effrayant…. L’éternité recouvre les instants d’un linceul blanc et fait de la vie un songe translucide… on ne devrait pas donner le choix à l’homme entre vivre et mourir. Ceux qui croient qu’exister une éternité a un sens, se trompent… nous sommes des fous ici, nous perdons notre substance… et lâche que je suis, je ne me donnerai pas la mort. »
Bogart regarda ce qui lui semblait être une belle femme, radieuse, et l’abîme des ans qui se cachait derrière ses yeux. Il était troublé.
Aline avança une main hésitante vers son visage. Les yeux dans le vague, elle dit :
« vous savez, je n’ai jamais oublié l’homme. Ils sont tellement beaux, ici, inintéressants… beaux comme des femmes, la sensualité en moins, les manières efféminées en plus…
– Ecoutez, il faut que je m’en aille poursuivre mon enquête…
– Qui s’enfuit à toutes jambes, n’est ce pas ?
– … Hum sans doute. Je vous tiendrai au courant si vous voulez. »
Bogart n’avait pas envie de continuer cette conversation, qui remettait en cause un choix sur lequel il ne comptait pas revenir. Il écarta bien vite de sa pensée ces préoccupations. Au fond, il était content, c’était une affaire exceptionnelle : le meurtre d’un immortel par un immortel.
Les lasers stromboscopiques découpaient sa silhouette immobile, vêtue d’un kimono rouge avec des petits dragons verts. Il s'était réfugié dans la secte du bazard (« la secte du bas, la secte du hasard, la secte du hard, venez rejoindre la secte du bazard ! »). Attiré par les enseignes multicolores, désireux de trouver en lui la flamme éternelle, Roméo avait voulu se rassurer sur son avenir mortel.
La voix du commodore s’éteignit.
Roméo sourit de béatitude et de gratitude. Coââââ^ ! (ne)
Bogart
Bogart avait convoqué Aline au Q.G. de la cité des justes, là où résidait celui qui détenait toutes les clés des énigmes quelles qu’elles soient. Némésis. Ainsi se nommait l’ordinateur doué d’une intelligence artificielle. Aline arriva. Elle était vêtue d’une longue robe verte fendue sur le côté qui soulignait la couleur de ses yeux.
« Bonjour.
– Bonjour. Cet écran que vous avez en face de vous, ces loupiotes qui clignotent, sont le signe visible d’une intelligence énorme, omnisciente, qui se nomme Némésis.
Le nom de notre meurtrier est Roméo qui a été identifié grâce à ses empreintes digitales, laissées exprès à mon avis. Le but, maintenant, est de découvrir dans quel endroit il se terre. Nous utilisons une procédure exceptionnelle. Nous ne recourrons à Némésis que dans les cas éminemment graves. D’ordinaire, nous poursuivons les criminels par nos propres moyens. Nous avons jugé que ce cas méritait d’être traité rapidement, très rapidement.
– Comment pouvez vous faire confiance à une machine ?
– C’est beaucoup plus qu’une machine, presqu’une nouvelle forme de vie… je pense qu’il n’y a pas de noms pour la qualifier. Némésis possède toutes les données génétiques et biographiques de Roméo. A partir de ces éléments, elle extrapole les décisions qu’a prises Roméo. C’était un « Dichter », un poète. Enfin, il s’était proclamé poète, comme d’autres se proclament philosophes. En fait son style était suffisamment bon pour combler les gens friands d’histoires à l’eau de rose.
– Némésis ne peut–elle se tromper ?
– Impossible. Grâce aux multiples recoupements qu’elle opère entre les données génétiques et biographiques, elle détermine le psychisme de l’individu, en quelque sorte elle le « chosifie ».
Elle codifie son âme, son esprit, qui devient un simple mécanisme aisément prévisible… pour elle. Seuls les tout jeunes enfants à la rigueur…
– c’est horrible…
– sans doute. Admirable en tous cas… »
Sur l’écran noir s’inscrivit en lettres blanches, le message suivant :
« Roméo s’est réfugié dans la cité des miséreux, dans une secte pour attendre sa mort.
« Bien, ce sera une courte investigation qui durera au plus quelques jours. Voilà, je désirais vous mettre au courant. »
Bogart, rentré chez lui, se prépara un rapide dîner et écouta le velvet underground. Après il vidéophona à Aline :
« Bonsoir Aline.
– Bonsoir », répondit–elle d’un ton surpris et interrogatif.
– Dites, je pensais… vous seriez intéressée pour venir avec moi demain ? Cunégonde n’était pas exactement une amie, mais… »
Aline visiblement, essayait de sonder ses intentions et demanda :
« vous voulez dire… aller à la cité des miséreux… pour éliminer Roméo ?
– hé bien, oui.
Roméo avait immédiatement aperçu les deux silhouettes sinistres. Il ne s’expliquait pas la présence de la brune, mais c’était là le moindre de ses soucis. Ses souvenirs d’ancien miséreux affluaient. Il s’était dit quand il était enfant, que s’il était poursuivi par un juste, il filerait à la décharge, s’enfouir sous les ordures, et ainsi échapper aux yeux de l’ange blanc. C’était devenu un rêve et à chaque fois, il en retirait une délicieuse sensation de liberté. Evidemment, il s’était rendu compte que la réalité était toute autre… Pourtant, il était heureux à l’idée d’accomplir son rêve d’enfant.
Debout sur un monticule d’ordure, il attendait.
Le soleil rougeoyant derrière lui le désincarnait en une ombre grandissante. L’ombre s’étendait, l’heure de sa mort était proche. Mort dorée.
Bogart voyait Roméo se détacher sur la crête d’ordure, immobile. Aline avançait sans mot dire. Bogart souriait. Ca allait être un grand jour ! Ils arrivèrent au pied du « trône » de Roméo. Bogart sortit un poignard.
« Vous faites des exécutions à l’arme blanche ? » lui demanda Aline. Bogart ne répondit pas. Une curieuse expression s’était figée sur son visage, comme s’il abandonnait un masque, comme si…
Roméo clama :
« Vous croyez que je vais mourir, mais depuis le jour où j’ai tué cette blonde, jamais je n’ai été aussi immortel. Il n’y a qu’une immortalité qui compte, celle de la postérité. Et mon nom s’inscrira dans l’histoire, comme celui qui a mis fin à la folie de l’immortalité, celui qui a enclenché le retour à ce qui est le propre de la condition humaine : la mortalité ! Rendez les âmes à qui elles appartiennent ! A Dieu ! Je suis l’envoyé annoncé par le Christ !....
– Vous êtes un romantique, Roméo, enchaîna Bogart… moi aussi à ma manière, je suis un romantique… à l’envers. »
D’un geste brusque du bras, il attrapa Aline par la taille et la serra contre lui. Le regard d’Aline se voila de peur.
« N’essayez pas de vous débattre… j’ai envie de tes lèvres » chuchota–t–il. Il l’embrassa. Et la poignarda. Les traits d’Aline se relâchèrent. Elle réussit à souffler :
« Merci.
– de rien. » dit Bogart, et il laissa choir le corps rendu à la pesanteur.
Roméo n’était pas ému par cette mort, perdu qu’il était dans des hauteurs abrutissantes.
– C’est mon tour maintenant… Mais je suis tranquille… à l’heure qu’il est, les holotélés doivent étaler de long en large mon crime… et créer des adeptes… impérissable je deviens !... pourquoi souriez–vous ? pourquoi ? »
Bogart souriait de plus belle, sans lui expliquer que son « œuvre » avait été soigneusement étouffée. La violence n’était montrée sous toutes ses formes, que tant qu’elle ne menaçait pas la société. Bogart dégaina son pistolet, sans changer son expression moqueuse.
« Pourquoi ? » glapit Roméo.
Bogart appuya sur la gâchette.
« Bong » dit la boîte de conserve, quand la tête trouée de Roméo vint cogner contre elle. Bogart traîna le corps de Roméo près d’Aline et lui mit dans la main le poignard ensanglanté. En regardant Roméo, il murmura cette phrase de l’Ecclésiaste :
« un chien vivant vaut mieux qu’un lion mort. »