In Libro Veritas

Études Littéraires - XVIIIe siècle.

Par Émile Faguet

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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V – L'ÉCRIVAIN

À s'en tenir simplement aux questions de style, Chénier, si peu inventeur en tout autre chose, est un véritable créateur. Nous ne dirons plus un mot, bien entendu, ni des «poésies officielles» ni même des Elégies, où il est très rare, quoique cela arrive, de trouver une expression neuve, originale et jaillie de source. Mais il faut étudier, et de très près, le style des Idylles et des fragments épiques. Il est d'une nouveauté et d'une fraîcheur souvent merveilleuses. Il est la création naturelle d'un homme qui a gardé dans l'oreille et comme mêlée à ses sens la modulation de ces langues anciennes qui étaient des musiques. Le principal mérite de cette langue de Chénier, auquel on pourrait ramener toutes les autres, c'est en effet la qualité du son. La langue française s'assourdissait depuis Racine. Ternie par les abstractions et les formules, elle était surtout éteinte par les mots lourds, sourds et secs. «L'heureux choix de mots harmonieux», et, plutôt encore, la disposition harmonieuse des mots mélodieux était chose oubliée et désapprise. La langue de Rousseau, remarquez-le, est beaucoup plus nombreuse, et rythmée, que mélodieuse à proprement parler. Elle ne laisse pas d'avoir, relativement, quelque chose de compact encore et de trop solide. Les sonorités légères et cristallines de La Fontaine, l'air circulant au travers des alexandrins, la note détachée, la phrase musicale, trop courte encore, mais ayant son dessin très net et très sensible à l'oreille, voilà ce qu'en remontant jusqu'au XVIIe siècle, je cherche avant Chénier sans le pouvoir trouver.
Les vers sont faits pour être retenus, et pour nous accompagner en chantant dans notre tête, quand nous allons nous promener. Les vers latins, les vers grecs ont presque tous cette vertu ; les vers français ne l'ont pas toujours.
Il n'y a que Ronsard, du Bellay, Malherbe, Racine, La Fontaine, puis Chénier, puis Lamartine, Hugo, Vigny et Musset qui aient eu le don d'en écrire beaucoup de tels. Les vers «amis de la mémoire», comme a dit excellemment Sainte-Beuve, sont seuls, à proprement parler, des vers, parce que, s'ils sont amis de la mémoire, c'est qu'ils sont amis de l'oreille.
Chénier avait cette faculté poétique, qui n'est pas toute la poésie, et tant s'en faut, mais qui en est une partie essentielle, à un degré tout à fait supérieur et extraordinaire. Grâce à elle, il réussissait surtout au morceau descriptif et au fragment épique. Ce sont ses deux talents indiscutables. Je ne rappelle pas le début de l'Aveugle, ni la Jeune Tarentine, à tous les égards le chef-d'oeuvre d'André Chénier. Mais dites-vous à haute vois ces quatre vers :
Mais l'onde encor soupire et sait le rappeler ;
Sur l'immobile arène il l'admire couler,
Se courbe, et s'appuyant à la rive penchante,
Dans le cristal sonnant plonge l'urne pesante.
Et pour ce qui est du talent épique, rappelez-vous cette mort d'Hercule, que Victor Hugo, déjà guidé par son instinct épique, saluait avec admiration en 1819 :
...Il monte. Sous nos pieds
Etend du vieux lion la dépouille héroïque.
Et l'oeil au ciel, la main sur sa massue antique,
Attend sa récompense et l'heure d'être un Dieu.
Le vent souffle et mugit, le bûcher tout en feu
Brille autour du héros, et la flamme rapide
Porte au palais divin l'âme du grand Alcide.
Et voilà pourquoi j'ai tant insisté sur l'Hermès, qui n'a pas été écrit.
C'est qu'un grand poème scientifique et philosophique sur l'histoire du monde comporte et réclame surtout le talent descriptif et le génie épique, et qu'à ces deux titres personne plus que Chénier n'était capable de conduire brillamment l'histoire du monde depuis
L'Océan éternel où bouillonne la vie.
jusqu'à cette conquête du monde par les races civilisées, par le génie scientifique, que n'émeut pas et n'arrête point
Des derniers Africains le cap noir de tempêtes.

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