III - CHÉNIER POÈTE PHILOSOPHE
Il rêvait de très grandes destinées poétiques, et de devenir tout différent de ce qu'il était, et un tel maître poète que tout ce que nous avons de lui n'eût plus passé que pour études préliminaires ; et ce qu'il a rêvé, je ne doute pas qu'il ne l'eût accompli. Cet «antique» était, par ses idées, par les penchants les plus impérieux de son esprit, par une partie au moins, très considérable, de ses études, le plus éveillé et le plus hardi des modernes. Il aimait infiniment les sciences et la philosophie scientifique, avait une doctrine, mal arrêtée encore, mais qui se rapprochait du matérialisme, ou plutôt du naturalisme, adorait Lucrèce, savait Buffon par coeur ; et certes nous voilà maintenant bien loin du pur hellène, et en plein courant du XVIIIe siècle.
Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine sincérité et naïveté d'admiration :
Souvent mon vol armé des ailes de Buffon
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
La ceinture d'azur sur le globe étendue....
Dans les plans et projets relatifs à Hermès que nous possédons, nous trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse», de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de Buffon [Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de l'Hermès, les sec. II, III, IV, VI.].
Il voulait profiter des découvertes de la science moderne, et écrire en vers ce poème du monde que Buffon venait d'écrire en prose. C'est bien ici qu'on voit l'influence puissante que Buffon a exercée sur cette fin de siècle, et autant sur l'esprit littéraire que sur l'esprit scientifique de cette époque. Traduire Buffon en vers a été l'ambition de trois poètes distingués de la fin du XVIIIe siècle, de Fontanes, de Delille et d'André Chénier. Chénier le proclame avec une pleine sincérité et naïveté d'admiration :
Souvent mon vol armé des ailes de Buffon
Franchit avec Lucrèce, au flambeau de Newton,
La ceinture d'azur sur le globe étendue....
Dans les plans et projets relatifs à Hermès que nous possédons, nous trouvons des pages entières qui ne sont que des résumés de la «genèse», de la géologie, de l'embryologie, et même de l'anthropologie de Buffon [Voir dans l'édition Becq de Fouquières, au chant I de l'Hermès, les sec. II, III, IV, VI.].
Il n'est pas jusqu'à cette idée que j'ai signalée dans Buffon, de la constitution forcément aristocratique de l'humanité, toujours guidée par les grands hommes de pensée et de savoir, ne pouvant se passer d'eux, et valant, vivant même par eux seuls, qui ne dût se retrouver, magnifiquement illustrée, dans l'Hermès [Voir dans l'édition Becq de Fouquières, chant III de l'Hermès sec. I.]. A cela il eût ajouté un peu de Lucrèce, pour la partie irréligieuse [Voir ibid. Chant II. sec. XI, XII, XIII, XIV.] ; car Chénier était irréligieux, et Hermès l'eût été, et ce semble un peu de Rousseau pour ce qui aurait eu trait à la première constitution des sociétés [Voir ibid. Chant III, sec. I, II.].
Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela de vrai, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette définition répondent aussi bien l'Ennéide que l'Iliade et le Paradis Perdu que la Divine Comédie. Je ne sais donc si l'Hermès eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire du mot.
Le poème eût été beau sans doute, et d'une singulière grandeur. En tout cas, et, si j'en parle, ce n'est que pour montrer le sens poétique, l'instinct et le flair sûr d'André Chénier au milieu même du faux goût dont il n'a pas laissé de recevoir la contagion, ce poème aurait eu cela de vrai, de vivant, de non artificiel, qu'il eût résumé la pensée du siècle où il aurait paru, qu'il nous eût donné dans un grand tableau la conception du monde et de l'humanité telle qu'elle était, plus ou moins précise, dans les esprits de ce temps. Or un grand poème est grand pour beaucoup de raisons diverses, mais d'abord à cette condition-là, et à cette définition répondent aussi bien l'Ennéide que l'Iliade et le Paradis Perdu que la Divine Comédie. Je ne sais donc si l'Hermès eût été un des grands poèmes de l'humanité, mais je vois qu'il en courait le risque et qu'il en prenait le chemin.
Peut-être eût-il été, à notre goût, décidément trop scientifique et «matérialiste» au sens purement littéraire du mot.
N'oublions pas, car je crois que nous nous en sommes aperçus, que Chénier, à tout prendre, n'a pas infiniment d'imagination ni beaucoup de sensibilité. Son imagination a besoin d'aide, du secours d'un beau vers antique ; c'est une belle et très pure répercussion. Sa sensibilité est de courte verve et de sobre effusion. Il aurait donc sans doute, et les quelques fragments qu'il a écrits semblent l'indiquer, décrit, admirablement décrit, car en cette affaire son talent est prodigieux, mais peu animé, peu échauffé et nourri de flamme, ce vaste sujet. Il aurait peu trouvé ces imaginations, «ces visions» qui transforment, au risque de la dénaturer un peu, mais qu'importe quand on écrit un poème ? la vérité scientifique en idée poétique. Un exemple, car ces procédés de poètes, ou bien plutôt ces trouvailles, se sentent très bien et ne se définissent guère. Chénier dit dans un fragment de l'Hermès :
Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
Je poursuis la comète aux crins étincelants,
Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances ;
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
En moi leurs doubles lois agissent et respirent ;
Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent ;
Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un poème indigne de contenir cette page :
J'aime !—voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Je vois l'être et la vie et leur source inconnue,
Dans les fleuves d'éther tous les mondes roulants.
Je poursuis la comète aux crins étincelants,
Les astres et leurs poids, leurs formes, leurs distances ;
Je voyage avec eux dans leurs cercles immenses...
En moi leurs doubles lois agissent et respirent ;
Je sens tendre vers eux mon globe qu'ils attirent ;
Sur moi qui les attire ils pèsent à leur tour.
Sans doute voilà de très beaux vers, à la fois exacts et d'un très vigoureux relief. Mais Musset écrit quelque part, et certes dans un poème indigne de contenir cette page :
J'aime !—voilà le mot que la nature entière
Crie au vent qui l'emporte, à l'oiseau qui le suit,
Sombre et dernier soupir que poussera la terre
Quand elle tombera dans l'éternelle nuit !
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,
Etoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées
Pour chercher le soleil, son immortel amant ;
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes ;
Mais un autre l'aimait elle-même ; et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à Chénier.
Oh ! vous le murmurez dans vos sphères nacrées,
Etoiles du matin, ce mot triste et charmant !
La plus faible de vous, quand Dieu vous a créées,
A voulu traverser les plaines éthérées
Pour chercher le soleil, son immortel amant ;
Elle s'est élancée au sein des nuits profondes ;
Mais un autre l'aimait elle-même ; et les mondes
Se sont mis en voyage autour du firmament.
Ce don de jeter une âme à travers les choses, et de faire d'une loi physique une pensée, un sentiment ou une passion, voilà peut-être ce qui aurait manqué à Chénier.
Le symbolisme peut être, ou devenir, une manie ; mais encore est-il que Chénier n'en a pas même été menacé.
Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme renouvelé André Chénier.
Cependant c'était là un beau projet, et dont le seul essai eût comme renouvelé André Chénier.
Il l'eût renouvelé, je le crois assez ; car il le forçait de devenir comme le contraire ou au moins l'inverse de ce qu'il avait été jusque-là.
Ce qu'il y a de très intéressant dans l'Invention, qu'il faut considérer comme la préface de l'Hermès, c'est que Chénier, dans ce manifeste littéraire, ou dans cette poétique, comme on voudra, conseille, promet et se promet d'être en art ce qu'il n'avait nullement été jusque-là, et ce qu'on ne pouvait guère prévoir qu'il dût, ou seulement qu'il voulût devenir.
Se faire ou rester un ancien, latin ou grec, créer et entretenir en soi une âme et un esprit antique, avoir, et facilement et comme spontanément par l'accoutumance, les sentiments et le tour d'esprit d'un Ionien ou d'un Sicilien, et non seulement les sentiments, mais les sensations à la manière antique, voir les choses avec leur couleur, et surtout avec leur contour, comme les voyait un ancien du siècle de Périclès ou de l'âge d'Auguste, et entendre, et peut-être goûter de la même façon, et trouver la même forme aux montagnes, le même bruit au flot, le même parfum aux fleurs et la même saveur au baiser ; instinct personnel, atavisme, éducation, ou tour de force de génie artificiel, ç'avait été le propre caractère tant du peintre de l'Aveugle que de l'amant de «Camille» ou de «Fanny».—Et maintenant ce qu'il recommande, c'est d'être inventeur, avant toute chose, «aux seuls inventeurs la vie étant promise» ; c'est de ne plus «avoir les seuls anciens pour Nord et pour étoile» ; c'est de ne plus «les côtoyer sans cesse» ; c'est de ne plus «dire et dire cent fois ce que nous avons lu» ; c'est de ne pas croire «qu'un objet né sur l'Hélicon a seul de nous charmer pu recevoir le don» ; et «qu'on a tout dit et que tout est pensé» ; c'est de savoir regarder et comprendre «la Cybèle nouvelle» qui s'est révélée aux hommes ; c'est de puiser une inspiration nouvelle, et qui, suivant les pas de la science humaine, pourra être indéfinie, dans le tableau déroulé devant nous des choses telles qu'elles sont maintenant, c'est-à-dire telles que les yeux modernes ont appris à les voir.
Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire ?—Ils restent nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour.
Mais les anciens, qu'en faut-il donc faire ?—Ils restent nos maîtres, mais les maîtres de notre forme, non plus de notre pensée, et non plus ni de notre coeur ni de notre esprit, mais de notre plume. Pour cet usage et ce profit gardons-les soigneusement, et avec amour.
Qu'ils nous apprennent à écrire avec netteté, avec force et avec éclat, et qu'on croie bien qu'eux seuls, d'ici à longtemps, peuvent nous donner cet enseignement et cet exemple. Qu'on les pratique donc, non pour les contrefaire, mais pour faire, aussi bien qu'eux, autre chose.—Et voilà la nouvelle pensée d'André Chénier, comme son nouveau dessein, et elle ressemble à l'ancienne en ce que la préoccupation de l'antique y est encore, mais si bien tournée à un autre but, que c'est toute la conception d'André Chénier qui s'est comme renversée. L'aimable poète qui jusque-là sur des pensers anciens faisait des vers quelquefois un peu jeunes, a pour but désormais et pour maxime :
Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme ; l'autre contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir, et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore soutenu souvent par l'imitation de l'antique ; le troisième enfin, qui voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et oublier complètement le second.
Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement ; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
Sur des pensers nouveaux faire des vers antiques.
De telle sorte que, comme je l'ai fait prévoir, il y a bien au moins trois Chéniers, l'un antique dans sa pensée et dans sa forme ; l'autre contemporain de ses contemporains par sa manière de penser et de sentir, et celui-là d'une forme un peu incertaine et flottante, quoique encore soutenu souvent par l'imitation de l'antique ; le troisième enfin, qui voulait naître, et dont nous ne connaissons que les promesses, et qui, sauf la forme, que du reste il eût certainement été forcé de modifier tout en la gardant forte et pure, prétendait bien dépasser le premier et oublier complètement le second.
Seulement, de ces trois Chéniers, le troisième n'est intéressant que comme indication de tendances, et promesses, et déjà demi-puissance de renouvellement ; et dans toute étude sur André Chénier c'est bien toujours aux deux autres qu'il en faut revenir.
Chapitre suivant : IV - OEUVRES EN PROSE