III - LE MORALISTE
Aussi, sans avoir recherché la gloire du moraliste, ni y avoir songé, il a une science morale très élevée, et singulièrement plus pure que celle des hommes de son temps. Il n'avait pas de convictions religieuses, et l'on a remarqué avec raison (malgré certaines formules qui sont de convenance, et dont la rareté et le ton froid montrent qu'elles ne sont en effet que choses de bonne compagnie) que Dieu est absent de son oeuvre. Il n'en est pas moins un spiritualiste très ferme et même assez obstiné, et assez ardent. Ce n'est point du tout à sa digression sur l'immortalité de l'âme humaine que je songe en ce moment. On peut la tenir elle aussi pour mesure de précaution, et, comme Dalembert disait, pour «style de notaire». Mais l'esprit général de ce livre sur les évolutions de la matière et de la force est spiritualiste, en ce sens qu'il est humain, que l'homme y tient une haute place, un haut rang, n'est nullement ravalé, rabaissé, noyé et englouti dans l'océan bourbeux et lourd de la matière, nullement confondu avec elle, nullement tenu pour n'en être qu'une modification très ordinaire et un aspect comme un autre.
Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est loin d'avoir les idées, volontiers il dirait : «il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux ; mais il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement ; mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui : «le règne minéral, le règne végétal, le règne animal, le règne humain».
Tout au contraire, Buffon estime et vénère l'homme. Il le tient pour incomparable à tout le reste de la nature. Comme un autre, dont il est loin d'avoir les idées, volontiers il dirait : «il ne faut pas permettre à l'homme de se mépriser tout entier». Il est trop bon naturaliste, évidemment, pour ne pas ranger l'homme dans la classe des animaux ; mais il voit et met des distances presque inconcevables entre le premier des animaux et l'homme. Il n'a pas dit formellement ; mais il a vraiment cent fois fait entendre ce qu'on a dit depuis lui et d'après lui : «le règne minéral, le règne végétal, le règne animal, le règne humain».
Or c'est où l'on connaît et distingue, avant tout, un esprit spiritualiste ; c'en est la marque. Il y a deux tendances générales, dont l'une est d'aimer à confondre l'homme avec la nature, à lui montrer qu'il ne s'en distingue point, qu'il est gouverné par les mêmes forces, et n'a point de loi propre, et à lui conseiller plus ou moins, et de façons diverses, de s'y ramener en effet, de s'y conformer, d'être ce qu'elle est, de vivre comme elle se comporte, et de ne pas en chercher davantage ;—dont l'autre consiste au contraire à remarquer plus ce qui distingue l'homme du reste de la nature que ce qui l'y rattache et l'y retient, à tenir un compte vigilant et complaisant des facultés qu'il semble bien que l'homme ait seul parmi tous les êtres, à y rappeler son attention, et à lui persuader de se détacher, de s'affranchir, de se libérer le plus qu'il pourra de la nature, de cultiver en lui ce qui le met à part d'elle, de croire que ce qui l'en distingue est sans doute ce qui fait qu'il est homme, et de cultiver et agrandir ses puissances, ses facultés, ses dons purement humains, et pour ainsi parler, ses privilèges.
De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des «causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux.
De ces deux tendances c'est la seconde qui est excellemment, et sans hésitation et sans mélange, celle de Buffon. Voilà en quoi il est en vérité très décidément spiritualiste. Il est à remarquer, encore qu'ici il faille être très réservé, et se garder d'attribuer légèrement des «causes finales» à la pensée de Buffon, que sa méfiance et son chagrin à l'endroit des classifications peut bien venir un peu de la crainte qu'il a qu'on ne rapproche trop l'homme des animaux, et de l'ennui qu'il éprouve à voir qu'on le «classe» trop décidément avec eux.
C'est une observation peut-être plus ingénieuse et spirituelle qu'absolument juste de M. Edmond Perrier [Ouvrage cité plus haut.], mais encore qui n'est pas sans quelque vraisemblance, que Buffon dans les classificateurs voit surtout, avec chagrin, des hommes qui mettent l'homme trop près du singe : «Si l'on admet une fois que l'âne soit de la famille du cheval et qu'il n'en diffère que parce qu'il a dégénéré, on pourra dire également que le singe est de la famille de l'homme, qu'il est un homme dégénéré...» ; et cela, évidemment, n'est pas du tout pour plaire à M. de Buffon.
Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, au contraire, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres ; si elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées ; si, de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes lacunes ; songez si la plus forte des espèces, la mieux douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne peut lui être comparé même de loin !
Il est à remarquer encore que ses idées, ou plutôt ses pressentiments sur la variabilité des espèces ne sont pas en contradiction avec ce haut rang et cette place à part qu'il tient à conserver à l'homme, mais, au contraire, seraient des arguments en faveur et des preuves à l'appui de sa pensée sur l'incomparable dignité de l'homme. Si les espèces se sont définies elles-mêmes en se combattant les unes les autres ; si elles se sont ramenées elles-mêmes chacune à son type le plus parfait, la mieux douée des congénères détruisant ses congénères moins bien douées ; si, de la sorte, elles se sont resserrées et contractées chacune en sa perfection propre, et ont laissé entre elles de grands vides, jadis pleins de transitions d'une espèce à l'espèce voisine, maintenant à jamais profondes lacunes ; songez si la plus forte des espèces, la mieux douée, et la mieux douée précisément en usant du temps comme auxiliaire et instrument, l'espèce capable d'accumulation de ressources, capable d'expérience héréditaire, capable de progrès, n'a pas, dans le cours prolongé du temps qui l'aidait, dû laisser un vide énorme entre elle et l'espèce la plus rapprochée, n'a pas dû se faire une place tellement à part, et une constitution tellement singulière qu'aucun être vivant ne peut lui être comparé même de loin !
Au fond c'est l'idée de Buffon.
L'homme est un animal tellement supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des contrées particulières ; les animaux sont à beaucoup d'égards des productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»—C'est de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux : «Tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants ; il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement...» [L'HOMME.—Age viril, premières pages.]
Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée par les misanthropes, les humoristes et les baladins ; mais elle a deux caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun raisonnement ni aucune boutade : l'homme est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.
L'homme est un animal tellement supérieur à la nature qu'il est comme une force particulière de la planète, il la change. Après les grandes révolutions géologiques, il y en a une autre, lente et minutieuse, mais incessante, qui est la vie de l'homme sur la terre, sa multiplication, ses travaux, son fourmillement intelligent, son égoïsme impérieux et acharné, son vouloir-vivre plus violent que celui d'aucun autre animal, la suite avec laquelle il multiplie les espèces animales et végétales qui lui servent, refoule et détruit les espèces végétales et animales qui lui nuisent, et aussi, détruit, effrite du moins et volatilise les minéraux qui lui sont utiles, laisse intacts ceux qui ne lui servent pas, etc.
Remarquez qu'il est le seul animal qui vive partout où la vie animale est possible, pourvu qu'il ait un peu d'air pour ses poumons. «Il est le seul des êtres vivants dont la nature soit assez forte, assez étendue, assez flexible pour pouvoir subsister et se multiplier partout, et se prêter aux influences de tous les climats de la terre. Aucun des animaux n'a obtenu ce grand privilège. Loin de pouvoir se multiplier partout, la plupart sont bornés et confinés dans de certains climats et même dans des contrées particulières ; les animaux sont à beaucoup d'égards des productions de la terre, l'homme est en tout l'ouvrage du ciel.»—C'est de ce ton que Buffon parle toujours du «maître de la terre», et je ne cite pas, comme trop connu, le passage fameux : «Tout marque dans l'homme, même à l'extérieur, sa supériorité sur tous les êtres vivants ; il se soutient droit et élevé ; son attitude est celle du commandement...» [L'HOMME.—Age viril, premières pages.]
Cette immense supériorité de l'homme sur les animaux peut être contestée par les misanthropes, les humoristes et les baladins ; mais elle a deux caractères particulièrement significatifs contre lesquels ne vaut aucun raisonnement ni aucune boutade : l'homme est capable de progrès, et il est capable de génie individuel.
Il est capable de progrès, c'est-à-dire (et à l'abri de cet autre terme, nous sommes inattaquables) il est capable de changement. Ce qu'il fait, il ne le fait pas toujours de la même façon ; il est inventeur, il imagine. Ce trait est unique dans tout le règne animal. Aucune abeille qui construise sa cellule autrement que celles de Virgile, aucun castor qui bâtisse sa digue autrement que ceux de Pline. Et qu'on dise que cela signifie seulement que l'homme est un animal capricieux, on peut avoir raison ; mais cela signifiera toujours que l'homme est un animal chercheur, ce qui est sa vraie définition. Il cherche toujours quelque chose ; il n'admet pas l'arrêt et la satisfaction dans le repos ; il est l'animal évolutionniste par excellence. Quelqu'un dira peut-être que l'évolution organique exceptionnellement énergique qui l'a si fort séparé et éloigné des autres animaux a comme sa suite, et a laissé son souvenir, et marque sa trace dans ce besoin encore actuel de se changer, de se modifier, de s'aménager autrement, avec, au moins, la conviction inébranlable et obstinée qu'il s'améliore.—Et soyons sincères, et reconnaissons que s'il est loisible de dire et de croire que le progrès a son terme, et qu'au moment où nous sommes la progression n'existe plus, on est bien forcé de convenir qu'elle a existé ; que l'homme, né pour être mangé par le lion et par le pou, très exactement destiné par la faiblesse de ses organes, la lenteur de son accroissement physique et la débilité extraordinaire de son enfance, à ce sort misérable et humiliant, a bien trouvé, uniquement parce qu'il avait de l'esprit, uniquement parce qu'il était inventeur, les moyens d'échapper à ces fatalités, et est quelque chose de plus qu'il n'était à l'état naturel el primitif.
Le progrès, à considérer l'ensemble de l'histoire humaine, existe ; il ne devient jamais douteux qu'à en considérer une courte période, et voisine de celle où nous sommes.
Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, s'en dégager, et toujours reprendre essor.—Il est progressiste en tant que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée de l'indéfini.
Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son siècle, je n'en sais rien ; mais en opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part avec Diderot.—Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.—Il est en opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.—Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès ; Buffon aussi ; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste ; et ce n'est pas du tout la même chose.
Voilà un point auquel Buffon tient essentiellement. Il est spiritualiste en tant qu'il est persuadé que l'homme, loin de devoir retourner à la nature, peut et doit presque la mépriser, peut et doit s'en éloigner, s'en dégager, et toujours reprendre essor.—Il est progressiste en tant que persuadé que l'homme invente sa destinée sur la terre, la laisse très basse ou la fait très grande selon son énergie, dans une sphère de libre activité et de développement, si incomparablement plus étendue que celle des autres êtres, que c'est en somme ce qui nous donne la meilleure idée de l'indéfini.
Par là, remarquez-le, Buffon est, je ne dirai pas supérieur à tout son siècle, je n'en sais rien ; mais en opposition avec tout son siècle, j'en suis sûr. Il est en opposition d'une part avec Rousseau, d'autre part avec Diderot.—Il est en opposition avec Rousseau, qui toujours, à travers bien des contradictions, dont quelques-unes lui font honneur, a eu l'idée que l'homme avait eu tort de s'éloigner de l'état de nature et tort de se compliquer sous prétexte d'être mieux, tort de vouloir savoir, tort de vouloir comprendre, et tort de vouloir agir.—Il est en opposition avec Diderot, qui, à un tout autre point de vue que Rousseau, veut aussi revenir à la nature, non sous prétexte qu'elle est meilleure et plus morale, mais un peu, ce me semble bien, pour la raison contraire.—Même l'esprit général du XVIIIe siècle, Buffon y répugne encore, quoique progressiste, par la façon particulière dont il l'est. Le XVIIIe siècle croit au progrès ; Buffon aussi ; mais le XVIIIe siècle y croit en révolutionnaire, Buffon y croit en naturaliste ; et ce n'est pas du tout la même chose.
Le XVIIIe siècle croit aux grands perfectionnements rapides et instantanés, aux Eldorados brusquement apparus du haut de la colline gravie, aux transfigurations qui ne sont pas des transformations, au progrès par explosion. Buffon, qui a vu se former les continents par l'accumulation des coquilles, mais parce qu'il a vécu cent mille ans, sait que la nature n'agit qu'insensiblement et avec une lenteur désespérante, et l'homme aussi, quoique plus alerte ; que l'homme a mis, très probablement, un millier d'années à réaliser ce progrès de n'être plus mangé par le lion ; qu'il y a tout lieu de penser, par conséquent, que tout progrès dont on s'aperçoit n'en est pas un ; que tout progrès général sensible à un homme dans la brève carrière de la durée de sa vie est une pure illusion ; que tout changement rapide est par définition le contraire d'un progrès, et exige que le vrai progrès se remette en marche pour réparer lentement le faux ; que tout progrès par explosion est le tremblement de terre de Lisbonne.
Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait : «Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens ; je contribue à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en observant, en sachant, en inventant, en travaillant.
Il n'y a pas deux façons plus différentes de comprendre la même chose, ou plutôt ce sont deux idées absolument contraires qui ont le même nom, et dont l'une est une idée scientifique, et l'autre une niaiserie. Elles conduisent aux procédés de pensées les plus contraires. A qui le pousserait sur ce point Buffon dirait : «Si je m'aperçois du progrès que je réalise, c'est qu'il n'existe pas. Je suis, moi, le résultat d'un progrès dont l'origine remonte à des temps très anciens ; je contribue à un progrès qui se réalisera chez nos arrière-neveux. Je mesure celui qui est consommé, un lointain avenir jugera celui dont je suis l'ouvrier incertain. Je ne sais qu'une chose, c'est que l'homme a progressé en observant, en sachant, en inventant, en travaillant.
J'observe, je sais, j'invente et je travaille. De tout cela sortira un jour quelque chose. Mais je ne poursuis pas un grand but prochain. Tout homme qui poursuit un grand but prochain, ne l'atteint jamais. Un Cromwell, un Alexandre (s'il n'est pas un simple ambitieux égoïste, et dans ce cas son travail est un divertissement et non pas une oeuvre) est une coquille qui, à elle toute seule, veut faire une montagne.»
L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, d'intelligence personnelle ; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres ; il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a inventé la ruche, c'est l'abeille qui la construit, depuis que l'abeille existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des autres.»—L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il ne l'est que par quelques individus de l'espèce ; imitateur et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.
C'est ce qui trompe l'observateur superficiel.
L'homme est capable de progrès, voilà un des deux caractères particulièrement significatifs qui le sépare nettement du règne animal, l'homme est capable de génie individuel, voilà le second, auquel Buffon ne tient pas moins. Les animaux n'ont pas, à proprement parler, d'intelligence personnelle ; ils n'ont pas plus d'esprit, dans une même espèce, les uns que les autres ; il y a chez eux comme une âme de l'espèce, non point des âmes individuelles. Ce n'est point une abeille qui a inventé la ruche, c'est l'abeille qui la construit, depuis que l'abeille existe. «On ne voit pas parmi les animaux quelques-uns prendre l'empire sur les autres et les obliger à leur chercher la nourriture, à les veiller, à les garder, à les soulager lorsqu'ils sont malades ou blessés. Il n'y a, parmi tous les animaux, aucune marque de cette subordination, aucune apparence que quelqu'un d'entre eux connaisse de suite la supériorité de sa nature sur celle des autres.»—L'extraordinaire supériorité de l'homme est qu'il est constitué aristocratiquement par la nature. Inventeur et chercheur, il ne l'est que par quelques individus de l'espèce ; imitateur et éducable, il l'est par tous les individus de l'espèce. Il s'ensuit, et qu'il se trouve parfois quelqu'un qui invente, et qu'il suffît que celui-là ait trouvé pour que toute l'espèce fasse un progrès.
C'est ce qui trompe l'observateur superficiel.
On peut voir et étudier mille hommes sans être convaincu d'une si immense différence entre les hommes et les animaux, et l'on peut s'aviser de dire : «Ces animaux-ci, comme les autres, ne sont soumis qu'à des appétits et des passions, et ont une intelligence rudimentaire à peu près suffisante pour pourvoir à leurs besoins et également répartie dans toute l'espèce, comme les fourmis, les abeilles, les castors et les hirondelles.» Le Swift ou le Micromégas qui dirait cela n'aurait pas observé le mille et unième individu humain, ou le cent mille et unième ; ou bien n'aurait pas lu l'histoire de notre civilisation, si humble qu'elle soit.
Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu ; il serait au dessus et au-dessous de la vérité ; car l'homme, à considérer les ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des siens, cela est évident ; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence ; et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue ; il suffit : tous les hommes s'en servent. Un homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est celui-ci qui empoisonne ; le lendemain, à peu près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès.
Chose curieuse, il en dirait à la fois trop et trop peu ; il serait au dessus et au-dessous de la vérité ; car l'homme, à considérer les ressources dont dispose la majorité de l'espèce, n'est pas l'égal des animaux, il est au-dessous. Il a beaucoup moins de force physique dans la sphère où s'agitent ses besoins que chacun des animaux dans celle des siens, cela est évident ; mais de plus, il a l'instinct beaucoup moins sûr, n'est pas averti, par exemple, par le flair ou le goût de ce qui lui doit être nuisible, par l'ouïe du danger qui le menace, par les impressions de l'air de l'instant précis ou il doit faire une migration, etc. Il ne sait rien qu'après l'avoir découvert à force d'intelligence ; et, en majorité, il n'est pas très intelligent. Mais quelques individus le sont dans l'espèce, et toute l'espèce est éducable. Il suffit. Un homme trouve la charrue ; il suffit : tous les hommes s'en servent. Un homme observe que parmi tant de végétaux pêle-mêle absorbés, c'est celui-ci qui empoisonne ; le lendemain, à peu près, personne dans la tribu n'en mange, et la tribu a fait un progrès.
L'espèce humaine n'a pour elle que l'intelligence de quelques hommes ; mais heureusement (sauf quelques caprices, et dont elle revient après avoir égorgé les inventeurs, ce qui fait qu'il n'y a aucun mal), elle est très docile aux inventions, très imitatrice des nouveaux procédés, essentiellement et indéfiniment modifiable par l'éducation.
C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne pensent guère ; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon ; et on y souscrit.
Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues pendant un long temps ces hautes et belles sciences ; «elles ne nous sont parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement, se forme et se développe ; puis la terre se refroidit, les hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.
C'est donc la pensée qui gouverne le monde, encore que les hommes ne pensent guère ; et ce qui met l'humanité au-dessus de l'animalité, c'est le savant. On s'attendait à cette conclusion de Buffon ; et on y souscrit.
Ainsi constituée, par le génie de quelques-uns, par la docilité prompte ou tardive de la plupart, par la vulgarisation, l'habitude et la tradition ensuite, la civilisation n'a pas de raison de n'être pas indéfinie. Elle a eu ses éclipses, cependant, et songeons-y bien. Les antiques astronomes qui avaient trouvé sur les hauts plateaux de l'Asie la période lunisolaire de six cents ans «savaient autant d'astronomie que Dominique Cassini», et avaient donc une science générale «qui ne peut s'acquérir qu'après avoir tout acquis», et qui «suppose deux ou trois mille ans de culture de l'esprit humain». Et elles ont été perdues pendant un long temps ces hautes et belles sciences ; «elles ne nous sont parvenues que par débris trop informes pour nous servir autrement qu'à reconnaître leur existence passée.» Il en est ainsi. Une civilisation, lentement, se forme et se développe ; puis la terre se refroidit, les hommes du nord chassés de leurs demeures «refluent vers les contrées riches, abondantes et cultivées par les arts... et trente siècles d'ignorance suivent les trente siècles de lumière». C'est la diffusion de la science humaine sur toute la surface de la planète, de telle sorte que, détruite ici, elle reste là, et de là se propage, sans avoir besoin de se recommencer, qui peut empêcher le retour de tels malheurs.
Persuadons-nous donc que l'homme est né pour savoir, pour exercer son intelligence et agrandir son entendement, et que c'est là sans doute tout l'homme, puisque c'est à la fois le signe distinctif de l'espèce et ce grâce à quoi elle n'a point péri. Ajoutons, ce qui va de soi, puisque c'est sa vraie nature, que c'est son bonheur : «Considérons l'homme sage, le seul qui soit digne d'être considéré : maître de lui-même, il l'est des événements ; content de son état, il ne veut être que comme il a toujours été, ne vivre que comme il a toujours vécu ; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible besoin des autres ; il ne peut leur être à charge ; occupé continuellement à exercer les facultés de son âme, il perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de nouvelles connaissances, et se satisfait à tout instant sans remords et sans dégoût ; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même.»
Autrement dit : «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale» ; et si peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.
On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette idée qu'il est obligé. La morale de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
Autrement dit : «Toute la dignité de l'homme consiste dans la pensée. Travaillons donc à bien penser, voilà le principe de la morale» ; et si peu mystique, si éloigné, du reste, à tant d'égards, de l'esprit de Pascal, Buffon rejoint ici le grand moraliste idéaliste.
On voudrait peut-être que ce dernier mot même de la pensée de Pascal, que je viens de citer, Buffon l'eût dit, qu'il eût fortement rattaché la morale à la dignité de la pensée humaine, qu'il eût parlé davantage des devoirs que la singularité même et l'excellence de sa nature imposent à l'homme. Et l'on voudrait que parmi tant de choses qui distinguent l'homme des animaux, Buffon eût mieux démêlé, et compté plus nettement, celle qui l'en distingue le plus, la présence en son esprit de cette idée qu'il est obligé. La morale de Buffon est que l'homme est très noble et doit s'ennoblir de plus en plus, C'est presque une morale suffisante, à la condition qu'on en tire bien tout ce qu'elle contient.
Il ne l'a pas fait ; il en tire seulement ceci : «Pensez, sachez, et considérez ceux qui pensent et savent comme vos guides». Il pouvait ajouter brièvement : «Et soyez justes et bons ; car c'est une manière aussi de vous distinguer infiniment de l'animalité.» Encore que très élevée, la morale de Buffon, comme toute sa pensée, comme toute sa vie, comme lui tout entier, est trop purement intellectuelle.—N'importe, elle est élevée. Elle existe d'abord, ce qui en son siècle est quelque chose ; ensuite elle est fondée tout entière sur ce principe que tout avertit l'homme de ne pas prendre la nature pour guide et pour modèle, de ne pas l'adorer, de ne pas, même, lui être complaisant et docile ; que tout avertit l'homme qu'il lui est très sensiblement supérieur, et créé avec des aptitudes à le rendre, progressivement, de plus en plus supérieur à elle.—L'homme est l'animal qui avec l'intelligence et le temps peut abolir en lui l'animalité, et s'il le peut il le doit, voila toute la morale de Buffon.—En cela il est hautement spiritualiste, et peut-être beaucoup plus qu'il n'a cru lui-même, et d'un spiritualisme qui, n'ayant rien de métaphysique, n'admettant point d'abstraction et n'ayant aucun recours aux causes finales, n'étant que le langage d'un naturaliste qui se rend compte froidement de la nature de l'homme comme de celle des bêtes, n'est point suspect, et de sa discrétion, de son extrême modestie même reçoit une extrême autorité. Buffon le naturaliste, sans qu'il en ait l'air, mais non pas sans qu'on s'en soit aperçu, est l'adversaire le plus grave, le plus inquiétant et le plus compétent du naturalisme du XVIIIe siècle.
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