V – L'ÉCRIVAIN.
Diderot est grand écrivain par rencontre et comme par boutade, et il trouve une belle page comme il trouve une grande idée, avec je ne sais quelle complicité du hasard. C'est un homme d'humeur, et par conséquent un écrivain inégal. «Un homme inégal n'est pas un homme, dit La Bruyère ; ce sont plusieurs.» Et il y a plusieurs écrivains dans Diderot.—Il y a l'écrivain lucide, froid et lourd qui écrit les articles de l'Encyclopédie.—Il y a l'écrivain dur et obscur qui expose une théorie philosophique qu'il n'entend pas bien.—Il y a le rhéteur fieffé qui a donné à Rousseau le goût des points d'exclamation, qu'il a, à son tour, reçu de lui, et qui, brusquement, sans prévenir, au cours d'une exposition très calme ou d'une lettre très tranquille, s'échappe en apostrophes et prosopopées qu'on sent parfaitement factices. Le voilà qui écrit à Falconet : «Que vous dirai-je encore ? Que j'ai une amie... Tenez, Falconet, je pourrais voir ma maison tomber en cendres sans en être ému, ma liberté menacée, ma vie compromise, pourvu que mon amie me restât. Si elle me disait : Donne-moi de ton sang, j'en veux boire ; je m'en épuiserais pour l'en rassasier.»—Ceci pour s'excuser auprès de Falconet de ne point l'aller rejoindre en Russie. Or, à cette amie même, à Mme Volland, il parle de la perspective et de l'approche de ce voyage en Russie, à la même date, avec la plus parfaite tranquillité. Et il y a aussi en Diderot l'écrivain ardent, impétueux, d'une prompte et vive saillie, qui jette une scène sous nos yeux ou qui enlève un récit d'un tel mouvement, d'un tel élan, et, notez le, avec une telle perfection de forme, qu'on ne songe plus à la forme, qu'on ne s'en aperçoit plus, qu'on croit voir, sentir et penser soi-même, que l'intermédiaire entre vous et la chose, que l'interprète, que l'écrivain, en un mot, a disparu ; et c'est là le triomphe même de l'écrivain.
C'est en cela que Térence, et Racine, et ce pauvre Prevost une fois par hasard, et Mérimée souvent, sont des écrivains supérieurs. Diderot a une centaine de pages où l'on est tout étonné de le trouver de cette famille.
Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite immédiatement tout entière : «Tout s'anéantit, tout périt : il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»—Il trouve le symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores : «Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon ; ils ne sont jamais ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit.»—Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver dans l'auteur des Bijoux indiscrets une pensée, un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.— C'est que le style c'est l'homme, quoi qu'en ait dit Buffon : le style est la mélodie intérieure de notre pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est inattendue, même de lui-même.
Et quelquefois encore, quoique bien rarement, Diderot est même poète. Il trouve le mot puissant et sobre, court et magnifique, si plein qu'il descend comme d'une seule coulée dans l'âme, et la remplit et l'habite immédiatement tout entière : «Tout s'anéantit, tout périt : il n'y a que le monde qui reste, il n'y a que le temps qui dure.»—Il trouve le symbole exact et en même temps riche, ample, s'imposant à l'imagination, et il sait l'enfermer dans une période harmonieuse dont le retentissement prolonge longtemps dans notre mémoire ses ondes sonores : «Méfiez-vous de ces gens qui ont leurs poches pleines d'esprit et qui le sèment à tout propos. Ils n'ont pas le démon ; ils ne sont jamais ni gauches ni bêtes. Le pinson, l'alouette, la linotte, le serin jasent et babillent tant que le jour dure. Le soleil couché, ils fourrent leur tête sous l'aile, et les voilà endormis. C'est alors que le génie prend sa lampe et l'allume, et que l'oiseau solitaire, sauvage, inapprivoisable, brun et triste de plumage, ouvre son gosier, commence son chant, fait retentir le bocage et rompt mélodieusement le silence et les ténèbres de la nuit.»—Et voilà, certes, qui est étrange, de trouver dans l'auteur des Bijoux indiscrets une pensée, un sentiment et une «strophe» de Chateaubriand.— C'est que le style c'est l'homme, quoi qu'en ait dit Buffon : le style est la mélodie intérieure de notre pensée, et la pensée de Diderot a ce caractère entre tous qu'elle est inattendue, même de lui-même.
Inégal, inconstant, multiple, versatile, girouette sur le clocher de Langres, comme il a dit, il est, selon le quart d'heure, vulgaire, plat, ordurier, tendre, aimable, charmant, quelquefois sublime ; et son style, non appris, non acquis, non surveillé, non châtié, non corrigé, son style d'improvisateur, comme sa pensée, est capable de bassesses, d'obscurités, d'incorrections, de gaucheries, de grâces, de vivacités aisées et brillantes, parfois d'échappées subites vers les hauteurs, et même de sérénités imposantes.
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