II - SA PHILOSOPHIE
Les idées générales de Diderot, infiniment incertaines et contradictoires, car Diderot n'est pas assez réfléchi pour être systématique, sont cependant ce qu'il y a en lui de plus considérable et digne d'attention. Ce sont des intuitions, mais quelquefois, assez souvent, les intuitions d'un homme supérieur. Vous savez, du reste, qu'avec toute sa fougue, il est informe. Il est très savant, plus que Voltaire, qui l'est beaucoup, infiniment plus que Rousseau, plus peut-être, plus diversement au moins, que Buffon. Il sait toute l'histoire de la philosophie, d'après Brucker, sans doute, mais par lui-même aussi, il me semble ; et il la sait bien. On peut le considérer comme l'initiateur de cette science chez les Français, qui avant lui, j'excepte Bayle, ne s'en doutaient pas. Ses articles de l'Encyclopédie sur Aristote, Platon, Pythagore, Leibniz, Spinoza, le Manichéisme, sont tout à fait remarquables, et à lire encore de près. Il est tout plein de Bayle, cette bible du XVIIIe siècle, et connaît les sources de Bayle. Cela est beaucoup ; ce n'est rien pour lui. Il sait la physique, la chimie de son temps, la physiologie, l'anatomie, l'histoire naturelle, très bien. Il a compris que les idées générales des hommes se font avec tout ce qu'ils savent, et qu'une philosophie est une synthèse de tout le savoir humain. En cette affaire, comme en presque toutes, Voltaire suit la même voie, mais est en retard. Il en est aux mathématiques, presque exclusivement, ne s'inquiète pas assez, encore qu'il s'inquiète de tout, des sciences d'observation, et nie, légèrement, les aperçus nouveaux, trop inattendus, où elles commencent à mener. Diderot est au courant de toutes choses. Il n'y a oreille plus ouverte, ni oeil plus curieux. Dans tous les sens il pousse avec ardeur des reconnaissances hardies et impétueuses.
Ses premiers ouvrages, Essai sur le mérite et la vertu, Pensées philosophiques, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles.
Ses premiers ouvrages, Essai sur le mérite et la vertu, Pensées philosophiques, sont d'un écolier qui a, de temps en temps seulement, d'heureuses trouvailles.
Mais déjà la Lettre sur les aveugles et la Lettre sur les sourds-muets contiennent une philosophie, qui sera celle où Diderot se tiendra plus ou moins toute sa vie. L'essai sur le mérite et la vertu était religieux et «déiste» ; les Pensées philosophiques étaient irréligieuses et «théistes», et peuvent être considérées comme une esquisse de «morale indépendante» ; les Lettres sur les aveugles et sur les muets sont un programme de philosophie athéistique et matérialiste. Pour la première fois Diderot y hasarde à nouveau, avec beaucoup de verve et même d'ampleur, cette ancienne hypothèse que la matière, douée d'une force éternelle, a pu se débrouiller d'elle-même, en une série de tentatives et d'essais successifs, les êtres informes périssant, quelques autres, parce qu'ils se trouvaient bien organisés, devenant plus féconds, les «espèces» s'établissant ainsi, devenant durables, et le monde tel qu'il est se faisant peu à peu à travers les âges. Epicure, Lucrèce, Gassendi et toute la petite école matérialiste du XVIIe siècle, obscure et timide en son temps, reparaissait, et allait user des ressources nouvelles que des recherches scientifiques plus étendues lui fournissaient.
En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768 [De Maillet : Entretien d'un philosophe indien (1748).— Charles Bonnet : Contemplation de la nature (1764).—Robinet : De la nature (1766) ; Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être (1768).], et toutes sous l'influence de la grande loi de continuité de Leibniz, voyant entre tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine du transformisme ; supposaient plus ou moins formellement que les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats.
En effet, les études de Charles Bonnet, de Robinet et de Maillet paraissaient coup sur coup, de 1748 à 1768 [De Maillet : Entretien d'un philosophe indien (1748).— Charles Bonnet : Contemplation de la nature (1764).—Robinet : De la nature (1766) ; Considérations philosophiques sur la gradation naturelle des formes de l'être (1768).], et toutes sous l'influence de la grande loi de continuité de Leibniz, voyant entre tous les êtres une chaîne ininterrompue, tendaient obscurément à la doctrine du transformisme ; supposaient plus ou moins formellement que les espèces, puisque les limites qui les séparent sont flottantes et comme indistinctes, pourraient bien, elles-mêmes, n'avoir rien de fixe, s'être transformées les unes dans les autres et être douées d'une force de transformation et d'accommodement aux circonstances qui n'aurait pas encore à présent donné ses derniers résultats.
Ces hypothèses, qui du reste, encore aujourd'hui, ne sont que des hypothèses, mais considérables, fécondes, et de nature à aider autant qu'exciter le savant dans ses recherches, faisaient rire Voltaire. Elles faisaient réfléchir Diderot, ébranlaient fortement son imagination ; et dans l'Interprétation de la Nature (1754), non seulement bien avant Charles Darwin, mais bien avant Bonnet et Robinet, prenaient en son esprit énergique et audacieux une forme si arrêtée et précise qu'il traçait déjà tout le programme, en quelque sorte, de la doctrine évolutionniste : «De même que dans les règnes animal et végétal un individu commence pour ainsi dire, s'accroît, dure, dépérit et passe, n'en serait-il pas de même des espèces entières ?... Ne pourrait-on soupçonner que l'animalité avait de toute éternité ses éléments particuliers épars et confondus dans la matière ; qu'il est arrivé à ces éléments de se réunir, parce qu'il était possible que cela fût ; que l'embryon formé de ces éléments a passé par une infinité d'organisations et de développements ; qu'il s'est écoulé des millions d'années entre chacun de ces développements, qu'il a peut-être d'autres développements à prendre et d'autres accroissements à subir qui nous sont inconnus... ?»
Et plus tard, dans le Rêve de d'Alembert, il mettait en vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...»
Et plus tard, dans le Rêve de d'Alembert, il mettait en vive lumière, par une image ingénieuse et frappante, cette supposition de Charles Bonnet, devenue aujourd'hui une doctrine, que l'être vivant n'est qu'une collection, une tribu, une cité d'êtres vivants. Voyez cet arbre, avait dit Bonnet. C'est une forêt. «Il est composé d'autant d'arbres et d'arbrisseaux qu'il a de branches et de ramilles...»
Voyez cet essaim d'abeilles, dit Diderot, cette grappe d'abeilles suspendue à cette branche. Un corps d'animal, notre corps, est cette grappe.
Il est composé d'une multitude de petits animaux accrochés les uns aux autres et vivant pour un temps ensemble. Un animal est on tourbillon d'animaux entraînés pour un temps dans une existence commune qui se sépareront plus tard, se disperseront, iront s'agréger l'un à un autre tourbillon, l'autre à un autre encore. Les cellules vivantes passent ainsi indéfiniment d'une cité que nous appelons animal ou plante en une autre cité que nous appelons plante ou animal ; et cette circulation éternelle, c'est l'univers.
Enfin, dans le Rêve de d'Alembert encore, il donnait, avant le transformisme constitué, la formule définitive du transformisme : «Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins produisent les organes.» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot de Pascal sur l'hérédité [«L'habitude est une seconde nature ; et aussi, la nature est première habitude.»]. Il arrive souvent que les hommes d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail ramènera.
Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces ; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et des passions ; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée ; rejetant l'animal et l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses sentantes et pensantes à leur tour : c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît.
Enfin, dans le Rêve de d'Alembert encore, il donnait, avant le transformisme constitué, la formule définitive du transformisme : «Les organes produisent les besoins, et, réciproquement, les besoins produisent les organes.» Ceci, quarante ans avant Lamarck, et soixante ans avant Charles Darwin, est presque aussi étourdissant que le mot de Pascal sur l'hérédité [«L'habitude est une seconde nature ; et aussi, la nature est première habitude.»]. Il arrive souvent que les hommes d'imagination devancent ainsi les sciences qui naissent, ou même encore à naître. Leur synthèse rapide passe par-dessus les observations qui commencent et les preuves encore à venir, et leur génie d'expression trouve le mot auquel la lente accumulation des notions de détail ramènera.
Chez Diderot c'était là plus qu'une imagination d'un moment. La matière vivante, éternelle et éternellement douée de force, et, sans plan préconçu, sans but, sans «cause finale», sans intelligence ordonnatrice, évoluant indéfiniment, soulevé d'une sorte de perpétuel bouillonnement, créant des êtres, puis d'autres êtres, des espèces, puis d'autres espèces ; versant l'élément nutritif dans l'animal, et en faisant de la sensation et des passions ; dans l'homme, et en faisant de la sensation, de la passion et de la pensée ; rejetant l'animal et l'homme dans l'éternel creuset, et, de ces fibres qui pensèrent, faisant des végétaux, qui deviendront plus tard, sous forme d'animal ou d'homme, des choses sentantes et pensantes à leur tour : c'est le système qui séduit son esprit et la vision où son imagination se complaît.
—Il est matérialiste comme un Lucrèce, en poète, et autant par exaltation que par raisonnement. La «nature» l'enivre et le transporte hors de lui-même. Il en reçoit «l'enthousiasme» comme d'autres croient le recevoir du ciel. Relisez cette page si curieuse, belle du reste, qui est égarée, comme presque toutes les belles pages de Diderot, dans un endroit où elle n'a que faire [Début du Second entretien sur le fils naturel.] :
Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée :
«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie ? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine ; à porter des fleurs sur un tombeau ; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie ; à traverser à pas lents des campagnes fertiles ; à contempler les travaux des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude ? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.
«Oh ! nature ! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités !... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté.
Il m'entendit et me répondît d'une voix altérée :
«Il est vrai. C'est ici qu'on voit la nature. Voici le séjour sacré de l'enthousiasme. Un homme a-t-il reçu du génie ? Il quitte la ville et ses habitants. Il aime, selon l'attrait de son coeur, à mêler ses pleurs au cristal d'une fontaine ; à porter des fleurs sur un tombeau ; à fouler d'un pied léger l'herbe tendre de la prairie ; à traverser à pas lents des campagnes fertiles ; à contempler les travaux des hommes, à fuir au fond des forêts. Il aime leur horreur sacrée... Qui est-ce qui s'écoute dans le silence de la solitude ? C'est lui... C'est là qu'il est saisi de cet esprit, tantôt tranquille et tantôt violent, qui soulève son âme et qui l'apaise à son gré.
«Oh ! nature ! tout ce qui est bien est renfermé dans ton sein. Tu es la source féconde de toutes les vérités !... L'enthousiasme naît d'un objet de la nature. Si l'esprit l'a vu sous des aspects frappants et divers, il en est occupé, agité, tourmenté.
L'imagination s'échauffe, la passion s'émeut... l'enthousiasme s'annonce au poète par un frémissement qui part de sa poitrine et qui passe d'une manière délicieuse et rapide jusqu'aux extrémités de son corps.
Bientôt c'est une chaleur forte et permanente qui l'embrase, qui le fait haleter, qui le consume, qui le tue, mais qui donne l'âme, la vie à tout ce qu'il touche. Si cette chaleur s'accroissait encore, les spectres se multiplieraient devant lui. Sa passion s'élèverait presque au degré de la fureur.»
Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme ; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle ; «ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser [De la poésie dramatique.—Du drame moral.]. Ecoutez-la : elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira : «O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans crainte ; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé... Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits ; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature ! Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
Voilà l'extase, voilà le grain de folie, voilà le mysticisme, car l'homme est toujours mystique par quelque endroit, de Diderot. L'adoration de la nature a été son genre de piété. Il trouve la nature auguste, douce, bonne, et bonne conseillère. «Tout est bon dans la nature.» Ce n'est pas elle qui pervertit l'homme ; c'est l'homme qui se pervertit malgré elle ; «ce sont les misérables conventions et non la nature qu'il faut accuser [De la poésie dramatique.—Du drame moral.]. Ecoutez-la : elle ne vous donnera que de bonnes et salutaires instructions. Elle vous dira : «O vous qui, d'après l'impulsion que je vous donne, tendez vers le bonheur à chaque instant de votre durée, ne résistez pas à ma loi souveraine. Travaillez à votre félicité ; jouissez sans crainte ; soyez heureux. Vainement, ô superstitieux, cherches-tu ton bien-être au delà des bornes de l'univers où ma main t'a placé... Ose t'affranchir du joug de cette religion, ma superbe rivale, qui méconnaît nos droits ; renonce à ces dieux usurpateurs de mon pouvoir, pour revenir sous mes lois. Reviens donc, enfant transfuge, reviens à la nature ! Elle te consolera, elle chassera de ton coeur ces craintes qui t'accablent, ces inquiétudes qui te déchirent, ces haines qui te séparent de l'homme que tu dois aimer.
Rendu à la nature, à l'humanité, à toi-même, répands des fleurs sur la route de ta vie...»
—C'est le retour à l'état sauvage que prêche là ce singulier philosophe !—N'en doutez pas un instant ; et son dernier mot sur ce point est le Supplément au voyage de Bougainville, qu'il m'est difficile d'analyser ici, mais que je prie qu'on croie que je ne calomnie pas en l'appelant une priapée sentimentale. Plus de religion, cela va sans dire ; mais aussi plus de morale, et plus de pudeur ! La nature (ceci est parfaitement vrai) ne connaît ni l'une, ni l'autre, ni la troisième. Toutes ces choses sont des «inventions» humaines, imaginées par des tyrans pour nous gêner et nous rendre misérables. «Il existait un homme naturel : on a introduit au dedans de cet homme un homme artificiel, et il s'est élevé dans la caverne une guerre civile qui dure toute la vie. Tantôt l'homme naturel est le plus fort ; tantôt il est terrassé par l'homme moral et artificiel... Cependant il est des circonstances extrêmes qui ramènent l'homme à sa première simplicité : dans la misère l'homme est sans remords, dans la maladie la femme est sans pudeur [Supplément au voyage de Bougainville.]..»—Et à la bonne heure !
Que faire donc : «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct ?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier : «Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs : «J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer.»
Que faire donc : «Faut-il civiliser l'homme ou l'abandonner à son instinct ?» Pressé de «répondre net», Diderot ne se fera pas prier : «Si vous vous proposez d'en être le tyran, civilisez-le, empoisonnez-le de votre mieux d'une morale contraire à la nature, éternisez la guerre dans la caverne», c'est ce qu'ont fait tous les tyrans parés du beau titre de civilisateurs : «J'en appelle à toutes les institutions politiques, civiles et religieuses : examinez-les profondément ; et je me trompe fort, ou vous verrez l'espèce humaine pliée de siècle en siècle au joug qu'une poignée de fripons se promettait de lui imposer.»
—Voulez-vous, au contraire, «l'homme heureux et libre ? Ne vous mêlez pas de ses affaires... Méfiez-vous de celui qui veut mettre l'ordre» [Supplément au voyage de Bougainville.]...
On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable ! Tous deux ont eu cette idée ; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage : Rousseau insociable, la sociabilité ; Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune ; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions ; résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité.
On voit assez que Diderot a été l'ami et le premier inspirateur de Rousseau. Le retour à l'état de nature leur a été longtemps une chimère et une impatience communes. Tous les deux ont cru fermement qu'état social, état religieux, état moral étaient des inventions humaines, des supercheries ingénieuses et malignes imaginées un jour, et non par tous les hommes pour vivre et durer, mais par quelques hommes pour opprimer les autres, ce qui, comme on sait, est si agréable ! Tous deux ont eu cette idée ; seulement, gênés tous les deux par l'état social, chacun en a repoussé plus spécialement et avec plus de force ce qui l'y gênait davantage : Rousseau insociable, la sociabilité ; Diderot intempérant, la morale.—Et, du reste, Rousseau, réfléchi et concentré, a reculé devant le scandale d'une attaque directe à la morale commune ; Diderot, débraillé, scandaleux avec délices, et fanfaron de cynisme, a poussé droit de ce côté-là, avec insolence et bravade.
Et quoi qu'il en soit, c'était bien là le dernier terme de «l'évolution» des idées ou des tendances dissolvantes du XVIIIe siècle. Entendez bien que toute doctrine philosophique est le résultat, d'une part, de l'état d'esprit d'une génération, d'autre part, de son état de passions ; résume plus ou moins bien d'un côté ce qu'elle sait, de l'autre ce qu'elle désire. Le XVIIIe siècle français a été une lassitude et une impatience de toutes les règles, de tout le joug social, jugé trop lourd, trop étroit et trop inflexible. Richelieu, Louis XIV, Louvois, Bossuet, Villars et la morale janséniste, tout cela se tient parfaitement dans l'esprit des hommes de 1750, et c'est à leurs yeux autant de formes diverses d'une tyrannie lentement élaborée et machinée par les ennemis de l'humanité.
C'est «l'invention sociale» avec ses éléments divers, législation dure, répression implacable, religion austère, morale, luttant contre la nature. C'est toute cette invention sociale qu'il faut, les modérés disent adoucir, les fougueux disent supprimer. On commence par lui contester ses titres. On la représente proprement comme une invention, comme quelque chose qui pourrait ne pas être, qui a commencé, qui peut finir, et qui ne doit pas se dire légitime, parce qu'elle n'est pas nécessaire. Et de cette invention on ruine, les unes après les autres, toutes les parties essentielles. On s'attache à montrer, pour ce qui est de la législation, qu'elle n'est pas raisonnable, pour ce qui est de l'autorité, qu'elle est despotique, pour ce qui est de la religion, qu'elle n'est pas divine.—Et il reste la morale, à laquelle on n'ose point toucher d'abord. Cependant Vauvenargues réclame déjà en faveur de la nature, qu'il lui semble qu'on réprime trop, et des «passions», dont il lui paraît que certaines sont belles et «nobles». Et Rousseau hésite, cherchant d'abord à mettre le «sentiment» à la place de la morale «artificielle», revenant plus tard à une sorte de morale rattachée à la croyance en Dieu et en l'immortalité de l'âme, c'est-à-dire à une morale religieuse, qui n'exclut que le culte.
Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les animaux et les plantes.
Et Diderot plus audacieux, non seulement, dans la destruction de l'invention sociale, va jusqu'à la ruine de la morale, mais surtout, et presque exclusivement, insiste sur ce point, et y porte tout son effort. Ce qu'il y a de plus «artificiel» pour lui dans toutes ces inventions méchantes et funestes, c'est la moralité. C'est elle (et en ceci il a raison) qui éloigne le plus l'homme de l'état de nature où vivent les animaux et les plantes.
La nature est immorale. D'autres en concluent que l'homme doit mettre toute son énergie à s'en distinguer. Il en conclut qu'il doit la suivre, sans vouloir s'apercevoir que si la nature est immorale, ce qui peut séduire, elle est féroce aussi, et par suite, ce qui peut faire réfléchir. Mais le besoin d'affranchissement l'emporte dans son esprit, et le dernier fondement de la forteresse sociale, respecté encore, ou indirectement et mollement attaqué, c'est où il se porte avec colère et véhémence. Avec lui le cercle entier, maintenant, est parcouru, et la dernière extrémité où la réaction violente contre l'état social, trop gênant et pénible, pouvait atteindre, c'est lui qui y est allé.
N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de l'Encyclopédie. Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse ; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture ; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze ; et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.
N'en concluez pas que ce soit un coquin. C'est un homme qui s'amuse. Il n'attache pas lui-même grande importance à ces ouvrages épouvantables où il y a de l'ingénieux, de l'éloquent et du criminel. Il en parle comme d'impertinences, «d'extravagances» et de «bonnes folies». Ce sont gaietés et propos de table. C'est à cela qu'il se délasse de l'Encyclopédie. Considérez toujours Diderot comme un homme qui s'enivre facilement. C'est son tempérament propre. Il se grisait de sa parole, et il parlait sans cesse ; il se grisait de ses lectures, de ses pensées et de son écriture ; il se grisait d'attendrissement, de sensibilité, de contemplation et d'éloquence, devant une pensée de Sénèque, une page de Richardson, la Marne, parce qu'elle venait de son pays, ou un tableau de Greuze ; et ensuite venait le verbiage intarissable, l'épanchement indiscret et indéfini, allant au hasard, plein de répétitions, encombré de digressions, coupé ça et là de pensées profondes, de mots éloquents, de grossièretés et de niaiseries.
—Et ses ouvrages de philosophe et de moraliste sont propos d'homme très intelligent, très étourdi et très inconscient qui s'est grisé d'histoire naturelle.
Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une règle des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant altruiste, la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive ; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part : «C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, ce serait une règle, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien crée le devoir, fait la loi morale. Il ne la reçoit point : elle coule de lui. Deux fois, dans l'Entretien d'un père avec ses enfants» et dans Est-il bon ? Est-il méchant ? il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens.
Notez, de plus, que, comme le coeur n'était pas mauvais, et tant s'en faut, Diderot a je ne dis pas sa morale, la morale étant, sans doute, une règle des moeurs, mais sa source, à lui, de bonnes intentions et d'actions louables. Ses déclamations, exclamations et proclamations sur la vertu, ne sont pas des hypocrisies. La vertu pour lui c'est le mouvement «naturel» et facile d'un bon coeur, le penchant altruiste, la sympathie pour le semblable, qui chez lui, en effet, est très vive ; et il croit que l'homme n'a vraiment pas besoin d'autre chose.
A la vérité, il varie un peu sur ce point, comme sur tous. Je le vois dire quelque part : «C'est à la volonté générale que l'individu doit s'adresser pour savoir jusqu'où il doit être homme, citoyen, sujet, père, enfant, et quand il lui convient de vivre et de mourir. C'est à elle à fixer les limites de tous les devoirs», et cela, s'il s'y tenait, ce serait une règle, une loi du devoir, assez variable, vraiment, et dangereuse, cependant une loi.—Mais d'autre part, et plus fréquemment, il a cette idée, un peu confuse, mais dont on voit bien qu'il est souvent comme tenté, que c'est dans le fond de son coeur que l'individu, isolé, sans s'inquiéter de la pensée et de la volonté générale, et même s'y dérobant et luttant contre elles, trouve l'inspiration bonne et vertueuse. L'homme de bien crée le devoir, fait la loi morale. Il ne la reçoit point : elle coule de lui. Deux fois, dans l'Entretien d'un père avec ses enfants» et dans Est-il bon ? Est-il méchant ? il a, sinon conclu, du moins fortement penché en ce sens.
Un homme en possession d'un testament qui dépossède des malheureux et qui gonfle inutilement l'avoir de gens riches, désintéressé du reste absolument dans l'affaire, peut-il brûler le testament ? Diderot ne cache point qu'il a le plus vif désir de répondre par l'affirmative. —Un homme, pour répandre les plus grands bienfaits sur des hommes qui du reste en ont le plus grand besoin, et en sont très dignes, peut-il mettre de côté tout scrupule dans l'emploi des moyens, mentir, tromper, ruser, inventer des fables, et des machines et des fourberies de Scapin ? Diderot semble tout près de le croire. Il a ce sentiment, confus je l'ai dit, et qui hésite, mais assez fort, que la morale commune est au-dessus et au-dessous des morales particulières, qu'elle est une moyenne ; que, partant, tel homme peut se sentir meilleur qu'elle, et du droit que lui fait cette conscience, agir d'après sa loi personnelle.
C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel et moral» ; c'est toujours la société, la communauté, le consensus qui est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite ! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale, point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils ; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé ; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.
C'est à peu près cela que l'on peut, si l'on y tient, appeler la morale de Diderot. Je n'ai même pas besoin de dire que, quoique plus aimable, et nous réconciliant un peu avec lui, elle procède du même fond que son immoralité. C'est toujours l'homme naturel opposé à «l'homme artificiel et moral» ; c'est toujours la société, la communauté, le consensus qui est dépossédé du droit, abusivement et frauduleusement pris, de nous faire penser et agir, de diriger nos doctrines et nos volontés. Plus de loi que je n'ai point faite ! Plus de devoir que je ne sais quel ancêtre, peut-être, probablement, fourbe et fripon, a tracé pour moi. En thèse générale, point de morale aucunement. La morale est une invention d'anciens tyrans subtils ; c'est une des pièces de l'homme artificiel qu'on a introduit en nous. Si cependant vous voulez une règle, ou quelque chose qui s'en rapproche, fiez-vous à vous-même scrupuleusement interrogé ; quelque chose de bon parlera en vous, qui vous dirigera bien, même contre le gré de la loi civile.
Voilà bien comme le dernier terme de l'individualisme orgueilleux et intransigeant. Au fond, et certes sans qu'il s'en doute, ce que le XVIIIe siècle nie le plus énergiquement, c'est le progrès. Le progrès, s'il y a progrès, c'est sans doute le résultat de l'effort commun de l'humanité à travers les âges, c'est ce que les hommes, peu à peu, et les fils profitant des travaux et héritant de la pensée des pères, ont fini par établir et par accepter comme vérités au moins provisoires, lumières pour se guider, et forces pour se soutenir. Cet «homme artificiel», en admettant même qu'il soit artificiel, cet homme social, religieux et moral, ce n'est pas un enchanteur qui l'a imaginé un jour, ce sont les hommes, les générations successives qui l'ont fait peu à peu ; et si rien n'est plus naturel et ne semble plus légitime que le modifier à notre tour, c'est-à-dire continuer de le faire ; le repousser tout entier, le déclarer tout entier une erreur et un monstre, vouloir le supprimer purement et simplement, c'est une sorte de nihilisme sociologique ; c'est proclamer que les hommes, pensant ensemble pendant mille siècles, n'aboutissent qu'à une cruelle et méprisable absurdité, ce qui est possible, mais, s'il était vrai, devrait, non vous donner tant d'audace à penser à votre tour et tant de confiance en vos décisions individuelles, mais vous décourager à tout jamais de toute pensée et de toute recherche, et vous dissuader de recommencer, en la reprenant à son point de départ, une expérience qui a si malheureusement réussi.—A moins que vous ne soyez convaincu que vous seul, abstraction et destruction faite de tout ce que la pensée de vos prédécesseurs amendés les uns par les autres vous a appris, êtes capable d'une pensée saine et d'un regard juste ; et c'est bien là l'immense et puéril orgueil des radicaux du XVIIIe siècle.
Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques.
Mais ce mot d'orgueil m'avertit que je m'écarte de Diderot et que je pense beaucoup plus à Jean-Jacques.
Le bon Diderot n'est pas orgueilleux tant que cela. Il a eu des audaces plus radicales encore que Jean-Jacques ; mais ce sont les audaces de la légèreté, de l'étourderie, d'un tempérament sanguin et d'une pointe d'ivresse joyeuse. Hobbes disait que le méchant est un enfant robuste. L'enfant robuste est plutôt inconsidéré, fantasque, impertinent et scandaleux, avec de bons mouvements et d'étranges écarts. Et c'est Diderot ; c'est l'homme dont on a pu dire et qui a dit de lui-même : «Est-il bon ? Est-il méchant ?»
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