In Libro Veritas

Études Littéraires - XVIIIe siècle.

Par Émile Faguet

Oeuvre du domaine public.

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Table des matières
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IV - SES IDÉES LITTÉRAIRES

Il en est des idées de Voltaire sur l'art comme de ses autres idées. Elles paraissent contradictoires et incertaines au premier regard : elles le sont en effet ; et elles se ramènent à une certaine unité en ce qu'elles sont uniformément assez justes, très étroites et peu profondes. —Au premier abord il paraît tout classique. Il arrive à la vie littéraire au moment d'une grande croisade des «modernes», et il prend parti contre les modernes avec décision. Il défend, contre Lamotte, Homère, la tragédie en vers et les trois unités ; il défend, contre Montesquieu, la poésie elle-même qu'il sent méprisée par le raisonnement, la didactique, la science sociale et le jeu des idées pures. Nul doute n'est possible sur ses intentions. On est en réaction, autour de lui, contre tout le XVIIe siècle ; il veut, lui, que l'on continue le XVIIe siècle, que l'on rime plus que jamais, et que, plus que jamais, on fasse des tragédies, des odes et des poèmes épiques. Il en fait, pour donner l'exemple, et ramène vivement son siècle, qui sans lui, certainement, s'en écartait, à la littérature d'imagination.
Et, sur cela, vous croyez qu'il est ancien, à la façon d'un Racine, d'un Boileau, d'un Fénelon et d'un La Bruyère, ou, ce qui est mieux encore, un ancien avec de vives clartés et très heureux reflets des littératures modernes, comme un La Fontaine. Nullement. Il n'a guère perdu une occasion de mettre le Tasse et l'Arioste au-dessus d'Homère, de profiter malignement des maladresses d'Euripide et de taquiner Homère sur ce qu'il a parfois de primitif et d'enfantin. Pindare pour lui n'existe pas, à quoi l'on peut mesurer le chemin parcouru en arrière depuis Boileau. La tragédie française est incomparablement supérieure à la tragédie grecque.
Aristophane n'est qu'un plat bouffon, indigne d'intéresser un moment les honnêtes gens ; Virgile, très supérieur à Homère du reste, a surtout des qualités de belle composition et d'ordonnance. Bref, Voltaire est un classique qui ne comprend à peu près rien à l'antiquité. Il est curieux, quand on lit Chateaubriand, de reconnaître à chaque page que, du révolutionnaire et du classique conservateur, c'est le révolutionnaire qui a le plus vivement, le plus puissamment, le plus complètement, le sens de l'antiquité.
C'est que Voltaire, en cela comme en toute chose, n'a pas le fond. C'est comme son originalité. Il est classique en littérature comme il est conservateur ou monarchiste en politique, sans savoir ce que c'est qu'un classique, non plus que ce que c'est qu'un conservateur. En cela, comme en autre affaire, c'est aux formes et à l'extérieur des choses qu'il s'attache. Le goût classique, pour lui, ce n'est pas forte connaissance de l'homme, passion du vrai et ardeur à le rendre, imagination énergique et mâle associant l'univers à la pensée de l'homme et peuplant le monde de grandes idées humaines devenant des dieux et des cieux, sensibilité vraie et forte née de la conscience profonde des misères et des grandeurs de notre âme—et, parce que tout cela est bien compris et possédé pleinement, et, pour que tout cela soit bien compris des autres, clarté, ordre, harmonie, proportions justes, marche droit au but, ampleur, largeur, noblesse. Non ; l'art classique n'est pour lui que clarté, ordre, netteté, ampleur et noblesse, sans le reste ; et c'est ce qui est saisir la forme, la bien voir même, avec justesse et sûreté, mais ne pas soupçonner le fond ; et c'est tout Voltaire critique.
Un certain modèle de bon ton, de justesse d'idées et de justesse de proportions dans les oeuvres, d'élégance, de distinction et de noblesse, voilà ce qu'il a vu, et certes il n'a pas eu tort de le voir, dans le siècle de Louis XIV.
Avec son manque de profondeur, et d'imagination, et de sensibilité, c'est tout ce qu'il pouvait voir, et il s'en est fait une poétique, qui est bonne, qui est saine, qui est incomplète et qui est tout ce qu'il y a au monde de plus stérile. C'est, si l'on veut, un assez bon acheminement. «Il faut avoir passé par là», ou plutôt on peut avoir passé par là. Ceux qui y restent n'ont rien compris au fond des choses.
Il y est presque resté. Aussi, appliquant ce cadre étroit aux grandes oeuvres de la grande littérature classique pour les mesurer, on peut juger ce qu'il en laisse de côté ou en proscrit. De la Bible il ne reste rien (Boileau la comprenait) ; de l'antiquité grecque les deux tiers, au moins, tombent ; et Homère lui est, à l'ordinaire, un prétexte à parler de l'Arioste. Sophocle reste : il est noble, il est mesuré, il est harmonieux ; mais il est religieux, il est philosophe, il est grand créateur d'âmes, il est grand poète lyrique, et Voltaire s'en est peu aperçu. De l'antiquité latine ne restent guère que Virgile et Horace, Horace surtout.
Appliqué même au XVIIe siècle, le cadre est étroit. Pascal n'est pas compris, du moins celui des Pensées. C'est que Pascal, sans qu'on s'occupe ici ni du philosophe ni du théologien, est le plus grand poète, peut-être, du XVIIe siècle.
Où le critérium adopté par Voltaire a des effets bien curieux, c'est dans les questions de «bon goût» proprement dit et de bienséance. Le grand défaut des auteurs du XVIIe siècle, pour Voltaire, est d'avoir trop souvent manqué de noblesse. Bossuet est quelquefois bien familier dans ses Oraisons funèbres, et la «sublimité» de ces beaux ouvrages en est «déparée» [Temple du goût.].
Comparez le portrait si correct et bien compassé de la reine d'Egypte dans le Séthos de l'abbé Terrasson et le portrait de Marie-Thérèse dans Bossuet : «vous serez étonné de voir combien le grand maître de l'éloquence est alors au-dessous de l'abbé Terrasson [Connaissance des beautés et des défauts de la poésie et de l'éloquence dans la Langue française.—Caractères et portraits.].» La Fontaine est charmant ; il a un «instinct heureux et singulier» et fait ses fables «comme l'abeille la cire» ; mais que de trivialités quelquefois, que de «bassesses», que de «négligences» et que d'«impropriétés» ! Surtout il est regrettable qu'il n'ait «ni rime ni mesure».—Il n'y a pas jusqu'à ce bon Rollin qui n'ait donné dans le familier. Dans un passage sur les jeux scolaires, il ose nommer la «balle», le «ballon» et le «sabot» ; et ce sabot ne saurait se souffrir.—Sait-on bien que Racine lui-même n'est pas constamment élégant ? Il y a dans le second acte d'Andromaque des «traits de comique» qui sont absolument insupportables dans une tragédie. Ah ! quel dommage !
Voltaire n'a pas cessé d'avoir de ces singulières délicatesses et de ces étranges dégoûts. En littérature aussi c'est un gentilhomme, certes, mais trop récemment anobli, et il est plus intraitable qu'un autre sur la noblesse.
Avec sa vive sensibilité, je voudrais pouvoir dire «nervosité» d'homme de théâtre, il a reçu comme le coup et la secousse de Shakspeare, pendant son séjour en Angleterre, et il a crié en France la gloire du grand tragique.—Pourquoi cette croisade furieuse, tout à la fin de sa carrière, contre l'auteur d'Othello ? C'est qu'on est l'auteur de Zaïre, sans doute ; c'est aussi que le goût intime reprend le dessus ; et que le goût intime consiste dans les qualités de forme infiniment préférées au fond.
Le goût de Voltaire c'est le goût de Boileau devenu beaucoup plus étroit et beaucoup plus timide et beaucoup plus superbe. Prenez ce qui est comme l'enveloppe de la poétique du XVIIe siècle : trois unités, distinction rigoureuse des genres, noblesse de ton, merveilleux, éloquence continue, toutes choses qui sont des effets de la conception artistique du grand siècle, et non cette conception même ; et cette sorte d'enveloppe et d'écorce, désormais sans substance et sans sève, prenez-la pour l'art lui-même ; ayez cette illusion ; vous aurez celle de Voltaire, et l'explication, du même coup, de ce qu'il y a, manifestement, d'artificiel, de sec, d'inconsistant et de creux dans l'art de Voltaire et de son groupe.
Et aussi ce soutien et cet appui dont s'aidaient les hommes du XVIIe siècle, l'imitation de l'antiquité, destituez-le de sa force de sa vertu première, réduisez-le à n'être plus un art de penser comme les anciens, et un commerce perpétuel avec eux, et une puissance de renouvellement par leur exemple ; réduisez-le à n'être plus qu'un instinct et une habitude d'imitation, et un procédé d'ouvrier avisé et habile ; et un procédé s'appliquant aux modèles les plus différents, à Virgile comme à Camoëns, à Arioste ainsi qu'à Shakspeare : et s'appliquant, encore, à des modèles qui sont déjà en partie des imitations, c'est-à-dire aux oeuvres du XVIIe siècle : vous avez un autre aspect de l'art poétique et un autre secret de la façon de travailler de Voltaire ; et vous arrivez, par tout chemin, à vous convaincre que cet art est l'art, moins le fond de l'art.
Est-ce là tout ce qui constitue le goût littéraire de Voltaire ? Non pas ! N'oublions jamais, en parlant d'un homme, la qualité maîtresse, petite ou grande, qui fait son originalité.
L'originalité de Voltaire, c'est son instinct de curiosité. C'est par là que, de tous côtés, il échappe à ses faiblesses. Une partie du rôle littéraire de Voltaire, c'est d'avoir résisté à la réaction contre le XVIIe siècle, et d'avoir soutenu que le XVIIe siècle était grand ; mais une autre partie de son rôle, c'est d'avoir fureté partout. Si étroit d'esprit qu'on puisse être accusé d'être, on ne va point partout sans en rapporter quelque chose. Il sait beaucoup d'histoire, de littérature, d'histoire de moeurs. Cela fait que son goût, étroit pour nous, est quelquefois plus large que celui de ses contemporains. Il les redresse, à la rencontre, fort heureusement. S'il trouve des enfantillages dans Homère, tel des hommes de son temps y trouvait des grossièretés qu'il ne tient pas pour telles. «Peut-on supporter, disait-on autour de lui, Patrocle mettant trois gigots de mouton dans une marmite ?...»—«Eh ! mon Dieu, répond Voltaire, c'est que vous n'avez rien vu. Charles XII a fait six mois sa cuisine à Demir-Tocca, sans perdre rien de son héroïsme.»—«Pourquoi tant louer la force physique de ses héros ? Cela n'est pas du ton de la cour.»—«Non, mais avant l'invention de la poudre, la force du corps décidait de tout dans les batailles. Cette force est l'origine de tout pouvoir chez les hommes ; par cette supériorité seule les nations du Nord ont conquis notre hémisphère depuis la Chine jusqu'à l'Atlas.»
Voilà à quoi sert de savoir quelque chose. De ses excursions à travers toutes les littératures à peu près, et toutes les histoires, Voltaire a rapporté de quoi tempérer quelquefois ce que son esprit avait naturellement d'impérieux dans la soumission. D'Angleterre il tient un demi-shakspearianisme, qui, au moins, nous le verrons, doit diversifier ses procédés d'imitation.
De ses Italiens il tient un certain goût de fantaisie folle qui l'écartera par moments (mais beaucoup trop) de son ferme propos de noblesse académique dans l'art. De ses Espagnols, qui n'ont que de l'imagination, comme il n'en a pas, il ne tire rien. Mais, tout compte fait, sa critique, quoique en son fond plus étroite que celle de Boileau, a quelques échappées, pour ne pas dire hardiesses, et quelques saillies, assez heureuses. Il a loué éternellement Quinault, il est vrai, et c'est un crime, et sans excuse, car tout ce qu'il en cite à l'appui de sa louange est d'une platitude incomparable ; mais il a inventé Athalie, et c'est une gloire. C'est qu'il était homme de théâtre, grand premier rôle de naissance, et que la grandeur du spectacle le ravissait. Il a, plus tard, vingt fois, démenti cet enthousiasme, en faisant remarquer combien Athalie est d'un mauvais exemple. C'est qu'il est monarchiste et anticlérical ; mais ces vingt passages, on ne veut pas les lire, et on a raison.
En somme, il aimait passionnément la littérature, ce qui est très bien, sans la bien comprendre, ce qui est étrange. Cela tient à ce qu'il n'était pas poète et à ce qu'il se sentait très bon écrivain. Cette complexion mène à étre un ouvrier infiniment adroit et prestigieux, qui, sans bien sentir l'art, se donne, et même aux autres, l'illusion qu'il est un artiste.

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