Les Derniers Battements De La Phaléne
L' air du soir lui glace déjà la gorge, ses jambes faiblissent et le froid gèle son front. Ses cheveux fouettent son visage à chaque fois qu'il réduit brusquement sa cadence. Pourtant, il continue sa course. Il n'a pas de montre, il ne connaît pas l' heure. Depuis combien de temps est il parti ? Il court. Les rues et les allées s' enchaînent. Il prend à gauche, ensuite ce sera à droite et il faudra traverser la route. Tout va très vite, les souvenirs défilent. Il connaît le chemin sans le savoir. Il se laisse aller. Ce qui compte, c' est d'y être avant qu'il ne soit trop tard. Le soleil est de plus en plus bas, la température de moins en moins élevée. Son instinct le guide, il est sur le bon chemin. Ce DOIT être le bon chemin. Le temps lui manque, ne pas réfléchir, ne même pas penser, juste courir. La peur le ferait vaciller. Il doit y arriver. Il court.
Le son compresse ses tympans. Le vacarme des écouteurs étouffe les sons extérieurs. Elle n' entend pas la fenêtre s'ouvrir dans son dos, les pas qui se glissent sous sa jupe, les mains qui frôlent sa nuque. Un mouvement rapide. Elle est attrapée, enserrée, paralysée. Le baladeur tombe. Elle entend. " Doucement, ma belle, je ne veux que ton bien, ne te débats pas" Elle mord sa main, jusqu' au sang. Il emprisonne sa douleur dans un gloussement tandis que la force l'a abandonné un instant. Elle se débat, ses bras se libèrent, elle aussi. Un coup de poing la dissuade d' appeler à l' aide, sa mâchoire est brisée, le sang pénètre sa gorge. Elle chute sur son lit, son débardeur déchiré dans la bagarre. Une lame pèse sur son cœur. Un tissu s' engouffre dans sa bouche. Il pose les écouteurs sur la jeune fille. La musique l' assourdit à nouveau.
La première voiture le frôle, la seconde le percute. Il glisse sur le bitume trempé. Plus de peur que de mal. Un instant de répit sur le sol, interrompu par le rythme des gouttes de pluie tapant sur le goudron pour lui rappeler sa mission et le tic tac du temps qu'il perd. Il se relève. Il faut repartir. On s' approche de lui, c' est le conducteur. Peut être une occasion à prendre. Espérons qu'il ait laissé ses clés sur le contact ... Le temps presse, il faut agir vite. Dans le ventre et bien placé, le conducteur l' a senti mais le poing ne lui laissera pas de marque. Il claque la portière, les clés y sont.
Elle ne sait pas ce qui va se passer à présent mais ses yeux sont injectés de terreur. Elle se dit qu'il est complètement fou, que les derniers sons qu'elle aura perçu au delà de la musique auront été ceux d'une lutte vaine. Elle se dit que sa chambre est dans un foutu bordel et qu'elle n' aura pas le plaisir d' être sermonnée par ses parents. Elle se dit qu'elle a sacrément froid et que ce n'est sûrement qu' un début. La main glacée de l' autre a lâché le poignard qui la menaçait, s' est évertuée à l' attacher aux barreaux du lit et se balade sur son corps à demi nu. Il lui parle, attend une réponse. Sourde, muette, elle n' a que ses larmes pour implorer la clémence de ce fou furieux.
Une phalène s' est écrasée sur le pare-brise. Les essuie-glaces balaient l' insecte, mais son empreinte reste logé dans son regard. Et si il prenait le mauvais chemin ? Et si il arrivait trop tard ? Un coup de patin, brusque et violent. Il réfléchit en silence, cette course sous la pluie l' a rendu carrément dément, il se détourne de sa mission. Elle est peut être encore dans sa chambre, il doit se presser, il va arriver trop tard.
Il remet les écouteurs que le choc lui avait fait perdre. Il songe à elle qui écoute, peut être, aussi leur chanson et qu'à la fin de cette sonate furieuse, il sera peut être trop tard. Il écrase le champignon. Il ne doit plus être très loin.
Il lui envoie une grosse baffe pour qu'elle lui réponde. Ses gémissement traversent le tissu. Il les reçoit comme une approbation et ses lèvres remuent à nouveau. Dans le vacarme et la peur, elle ne sent ni n' entend le reste de ses vêtements glisser de son corps. Il s' assoit sur elle, avec le même regard déchaîné et lourd. Il met des écouteurs à ses oreilles. La musique s' interrompt et redémarre. Ils l' écoutent ensemble, il l' invite à chanter avec lui. Elle faiblit en découvrant que c'est leur chanson; que ce fou a choisi la leur. Elle pense à lui , peut être, est ce la dernière fois.
Il y a de la lumière dans sa chambre. Elle doit y être encore, il n' est peut être pas trop tard, la chanson n' est pas encore finie. Il fonce à la fenêtre. Pas le temps de passer par l' entrée. Il est déjà peut être trop tard. Il l' aime, il a encore besoin d' elle. Elle a encore besoin de lui. Elle ne peut pas mourir sans qu'il se soit battu avant. Il reprend sa respiration. La lutte sera peut être mortelle contre un tel adversaire. Pour elle. Pour eux. Il grimpe jusqu' à la fenêtre. La chambre baigne dans une atmosphère paisible. Il la voit. Il n' est pas encore trop tard. Elle est de dos et les écouteurs l' assourdissent. Elle ne pourra pas soupçonner son intrusion, elle est à sa merci. Elle n' entendra rien et sera forcée d' accepter leur amour dans l'ultime audition de leur chanson.
Puis, il lui ôta ses ailes avant de passer un coup d' essuie-glaces sur sa propre gorge.