François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - texte intégral

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Totale insurrection ...... de Claude Attard

Au journal télévisé, le présentateur avait annoncé la nouvelle dans la rubrique des faits divers, et personne n'y avait accordé une grande attention :
« Sur la départementale 338, au niveau de Luceau, dans la Sarthe, une voiture a percuté un véhicule de police banalisé, stationné sur le bas-côté. Les deux agents, ainsi que le conducteur ont été tués sur le coup. L'enquête est en cours et n'a pas encore permis de déterminer pourquoi le chauffard a perdu le contrôle de son véhicule, mais il apparaît déjà qu'il roulait trop vite, comme le montre la violence du choc. »

Un accident similaire se produisit au bout d'une semaine entre Mâcon et Bourg-en-Bresse, dans l'Ain. Deux gendarmes y trouvèrent la mort, ainsi que le conducteur de la voiture folle. Quelques jours plus tard, sur la nationale 122, près de Thiézac, dans le Cantal, ce fut trois agents de la force publique qui furent mortellement fauchés, et le pilote du véhicule lancé contre le leur décéda dans les minutes qui suivirent l'arrivée des secours sur les lieux du drame.

Loi des séries ou simple hasard, le gouvernement réagit promptement face à cette hécatombe. De nouvelles règlementations furent rapidement votées, et les contrôles multipliés. Afin de juguler les excès de vitesse, et en attendant la livraison d'une prochaine vague de radars automatiques déjà sur les chaînes de fabrication, des centaines d'autres, plus petits, mais embarqués à bord de véhicules banalisés, furent mis en activité.

Lors du quatrième incident, la photo prise par l'appareil juste avant le choc laissa les enquêteurs perplexes. Le conducteur de la voiture folle, parfaitement visible, avait les yeux exorbités d'excitation, il regardait fixement l'objectif et souriait largement. Il n'avait pas mis sa ceinture de sécurité et il fonçait à plus de cent quatre-vingts kilomètres-heure. Il fut tué dans l'accident, ainsi que les trois prévôts qui périrent brûlés vifs dans l'incendie qui suivit.

Le lendemain, une lettre parvint à la gendarmerie dont dépendaient les trois victimes de la veille. Elle avait été postée par le chauffard avant son geste, il y annonçait son intention d'en finir avec la vie, et il affirmait vouloir entraîner avec lui dans la mort le plus de flics possible.

Le même jour, un policier qui faisait la circulation au milieu d'un carrefour fut fauché par une voiture qui acheva sa course contre un mur. Le conducteur survécut au choc et déclara qu'il avait fait exprès de viser l'agent. Il fut ravi d'apprendre qu'il avait succombé, il regrettait de s'en être lui-même tiré, mais il se montra décidé à recommencer quand l'occasion se présenterait, c'est-à-dire dès qu'il serait sorti de prison.

L'inquiétude remplaça la perplexité dans l'esprit des forces publiques. Un vent de folie semblait souffler sur les usagers de la route, qui étaient brusquement envahis d'instincts suicidaires et meurtriers tout à la fois, et qui les poussaient à tourner leur violence contre les policiers, gendarmes et autres uniformes qui jalonnaient les voies de circulation. Créant un néologisme nippo-anglais, la presse les surnomma les kamicars, et il ne s'écoula plus un jour sans une dizaine de suicides à la voiture bélier.

La France n'était pas l'unique pays à subir cette démence. De Grande-Bretagne, d'Italie, des États-Unis, du Zimbabwe, d'Inde, du Paraguay, de partout parvenaient des nouvelles tout aussi alarmantes. Seule la Russie prétendit que tout allait bien sur son territoire, et seule la Chine ne réagit même pas, restant muette sur ce qui se passait à l'intérieur de ses frontières.

Des policiers auraient été nécessaires pour tenter de prévenir ces débordements sanglants, mais rares étaient ceux qui acceptaient d'arpenter les routes, et aucun ne le faisait en tenue règlementaire, beaucoup trop voyante, et qui les désignait comme victimes potentielles. Même les gendarmes, tout à leur discipline militaire, et fortement soumis aux contraintes de leur hiérarchie, ne quittaient leurs casernes qu'en civil, armés et en groupes d'au moins trois hommes.

Malgré ces précautions, les attentats se poursuivirent, comme une folle rébellion contre toute forme d'autorité établie. Des agents, repérés, furent agressés et assassinés jusque dans leur domicile. L'armée fut appelée en renfort, mais elle fut rapidement débordée, ni ses armes, ni ses méthodes de combat ne convenant à une guérilla contre un adversaire qui était partout à la fois et qui était décidé à mourir lui aussi.

Les forces de l'ordre prirent l'habitude de tirer sans sommations dès qu'une voiture roulait vers elles, visant le conducteur à travers le pare-brise. Mais même quand il était atteint mortellement, l'élan de la voiture était généralement suffisant pour provoquer des dégâts, parfois lourds lorsque le véhicule était chargé d'explosifs.
Bien sûr, les civils touchés furent nombreux, mais nul ne semblait y accorder la moindre importance. Les kamicars s'armèrent à leur tour. Faisant feu par la vitre latérale ou ayant ôté leur pare-brise pour plus de commodité, ils ne se contentèrent plus de foncer sur leurs victimes, mais ils tentèrent de les canarder avant de les écraser contre un obstacle.

Un peu partout dans le monde, on vit les rues et les routes sillonnées par des véhicules blindés de différentes armées et par des voitures de série équipées de plaques de métal fixées sur la carrosserie afin de les transformer en bunkers ambulants à l'existence éphémère, puisqu'elles finissaient très vite leur parcours contre un mur ou dans un ravin, à moins qu'elles ne fussent abattues avant par un tir de roquette bien ajusté.

Le découragement généralisé des populations de la Terre entière face aux conditions de vie de plus en plus difficiles, face à la pollution, face à l'exploitation, face aux dictatures, ne connaissait pas de relâche ni de limites. Même la Russie et la Chine durent reconnaître les troubles qui se déroulaient sur leurs territoires et leur incapacité à les maîtriser. Partout, les gouvernements autorisèrent l'utilisation de l'aviation pour mater les insurrections, mais devant une foison de groupuscules répartis sur des milliers de kilomètres carrés et se gaussant des frontières, les chasseurs suréquipés furent totalement impuissants.

Petit à petit, des agents de police tout d'abord, puis des gendarmes et des militaires désertèrent, la plupart rejoignant les kamicars. Puis ils furent de plus en plus nombreux à tourner leurs tanks, chars et autres engins blindés contre leur propre camp, faisant des ravages avant qu'on puisse les faire exploser, parfois avec l'appui nécessaire de l'aviation.

Mais bientôt, même les pilotes transformèrent leurs appareils en bombes volantes et se jetèrent eux aussi sur les postes de commandement, les ministères et les quartiers généraux de leurs états-majors, lorsque ceux-ci n'étaient pas tout simplement laissés à l'abandon par des cadres dépassés et découragés.

Un dictateur finit par appuyer sur un bouton rouge, tirant des missiles à tête nucléaire sur son propre pays, déclenchant une riposte automatique contre un agresseur inexistant, mais qui avait pourtant été désigné à l'avance, et dont les équipements réagirent à leur tour en lâchant le feu atomique contre un autre hypothétique ennemi. Par effet boule de neige, la quasi-totalité de la planète fut ravagée, y compris les insurgés, les kamicars, les uniformes et tout ce qui restait encore.

Le silence enfin revenu, les dernières fumerolles dissipées, un paysage de désolation et de fin du monde apparut. Ayant miraculeusement survécu, un couple de singes sortit du terrier qui les avait protégés, quelque part où s'était autrefois étendue une forêt luxuriante. Ils firent quelques pas, constatèrent que presque plus rien ne vivait à cause de la folie des hommes, et partirent tout de même à la recherche de quelque chose à manger. À la tombée de la nuit, le mâle se rapprocha de la guenon et se frotta avec insistance contre son arrière-train vivement coloré. Le regardant avec tristesse, elle lui dit :

« Tu veux vraiment remettre ça ? Tu as vu où ça a mené le monde, la première fois… »