Sur fond d'ersatz
Les statistiques gouvernementales affirment que la famille Meyer, habitant la banlieue de Strasbourg, est aisée. Selon l’institut chargé de l’enquête, cela est amplement justifié, même si le couple avec leur enfant est très loin de vivre dans l’opulence. La tranche de revenu où elle figure en est la preuve et ne saurait mentir.Comme David et Emelune Meyer, les parents de la petite Alice, travaillent, ils sont considérés comme aisés. La raison en est aussi simple, deux salaires - aussi bas soient-ils ! - égalent privilégiés. Parmi leurs voisins et leurs connaissances, la situation est exceptionnelle. Un emploi par couple est déjà beau, mais deux !
Malgré tout, les fins de mois sont aussi difficiles et ce, dès le 15. Les impôts, la hausse des denrées alimentaires, de l’énergie et de l’eau, entre autres maux plombent leur budget.
Pourtant David, posté de nuit, se rend à pied à son boulot de vigile au Palais de l’Europe, distant de six kilomètres. Pour Emelune, plus chanceuse, quinze minutes de marche suffisent pour aller aux locaux bancaires où elle fait le ménage quelques heures par jour. Alice n’étant pas encore en âge d’être scolarisée, ces horaires décalés leur permettent d’économiser les frais de garde. Et ils grattent ainsi sur tout pour offrir à Alice, leur merveille, l’enfance la plus dorée possible. Le lait infantile est hors de prix mais ô combien préférable à son substitut, source de bien des dégénérescences chez les bébés. Les privations sont légions, mais un sourire enfantin constitue la plus belle des récompenses.
Ce dimanche, seul jour de relâche hebdomadaire, en bons Alsaciens, David et Emelune sont attablés autour d’un plat de choucroute. Du moins une pâle copie, un ersatz censé ressembler à l’original et qui correspond à leur budget serré. Pour les distraire de la fadeur du repas dominical, l’écran mural démodé est allumé et leur livre les informations de 13 heures. La présentatrice, une belle blonde à la dentition étincelante, égrène les faits, sans émotion, sans états d’âme, rôdée qu’elle est à sa profession annonciatrice des pires horreurs.
David et Emelune envient l’innocence d’Alice qui dort dans son transat. Étonnant contraste avec leurs traits tirés, fatigués qu’ils sont tous deux par le boulot et les déplacements pédestres incessants, faute de moyens.
C’est sans aucun plaisir qu’ils mangent cet ersatz de choucroute. Seules les infos apportent une touche de distraction.
** Nouveau tsunami en Asie du Sud-Ouest. Malgré l’alerte, un premier bilan fait état de milliers de victimes et… **
Le semblant de choux nécessite de mâcher longtemps, sous peine de s’étouffer à chaque bouchée. Avaler représente un véritable défi qui accapare leur attention.
** Au centre de Paris, un tireur fou abat sept passants avant l’intervention de la police. Rien n’explique le geste de cet homme de 32 ans… **
David s’attaque à coups de dents résolus au morceau de peau synthétique qui imite une saucisse de Strasbourg. De son côté, Emelune contemple d’un œil morne le bout de gras piqué sur sa fourchette.
** Le cyclone Lisa a tout ravagé sur son passage. Des milliards de dégâts… **
Le repas festif se poursuit dans une ambiance feutrée, rythmée de soupirs, mastications exagérées et « gloups » douloureux. Bizarrement, aucun ne regarde l’autre dans les yeux, une espèce de gêne les en empêche malgré l’amour qu’ils se portent.
** L’avion détourné a été abattu à son entrée dans l’espace aérien américain. La menace terroriste… **
Le premier, David relève la tête de son assiette encore aux trois quarts pleine de son infâme tambouille et demande à sa femme : « Tu trouves ça comment ?
— Ben… hésite Emelune.
— Pas terrible, hein ? insiste-t-il.
— Dégueulasse, oui.
** Graves inondations dans le Nord de la France. Des pluies diluviennes sont tombées… **
** Graves inondations dans le Nord de la France. Des pluies diluviennes sont tombées… **
— Tu te souviens d’autrefois, de la vraie choucroute ?
— Avec le lard, la palette fumée, le jambonneau, les différentes sortes de saucisses…
— Arrête, n’en rajoute pas. Tu me mets au supplice.
** Nouveau record du baril de brut dont le prix ne cesse de monter… **
** Nouveau record du baril de brut dont le prix ne cesse de monter… **
— Dire qu’on ne bouffe plus que de cette merde à présent, ajoute David.
— Que veux-tu ? Alice mérite bien quelques sacrifices, tempère Emelune.
— Tu as raison, elle le vaut bien.
** Selon l’INSEE, la hausse des prix sur un an n’est que de six pour cent, se félicite notre Président. **
** Selon l’INSEE, la hausse des prix sur un an n’est que de six pour cent, se félicite notre Président. **
— Allez ! Même si ce n’est pas bon, il n’y a rien d’autre au menu.
— Si tu le dis, ma belle.
— Ce soir, je réchaufferai les restes.
— Putain…
** … football : après sa victoire écrasante 4 à 0 face à son poursuivant immédiat, le Racing Club de Strasbourg est en passe de remporter son troisième championnat de D1 d’affilée…**
** … football : après sa victoire écrasante 4 à 0 face à son poursuivant immédiat, le Racing Club de Strasbourg est en passe de remporter son troisième championnat de D1 d’affilée…**
— Tu entends ça, Emy.
— Oui, monte le son, demande Emelune, soudain réjouie.
— Mais où est donc la télécommande, panique David.
— Silence ! Ils montrent les images du match. »
** D’un tir de trente mètres en pleine lucarne, l’avant-centre strasbourgeois a ouvert le score…*
Et une bouchée de simili choucroute pour David et un bout de gras pour Emelune, deux Alsaciens qui viennent de retrouver toute leur fierté à manger le plat traditionnel de leur région.
** D’un tir de trente mètres en pleine lucarne, l’avant-centre strasbourgeois a ouvert le score…*
Et une bouchée de simili choucroute pour David et un bout de gras pour Emelune, deux Alsaciens qui viennent de retrouver toute leur fierté à manger le plat traditionnel de leur région.
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