François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Ô rage ! Ô désespoir ! Ô vieillesse ennemie !

Joseph souffre. Son dos lui fait mal, ses mains déformées par l’arthrite l’élancent et lui rendent la moindre manipulation difficile. Ses jambes minées par la goutte peinent à supporter sa carcasse émaciée. Les années pèsent sur les épaules de Joseph. 72 ans et toujours obligé de travailler à l’usine ! Voilà qui n’est pas raisonnable, mais cette aberration est indispensable pour subvenir un tant soit peu à ses besoins et ne pas être dépendant à cent pour cent de ses enfants. Encore faut-il en avoir, ainsi que des petits-enfants… qui ont les moyens d’assumer un tel fardeau.
La maladie le ronge et pourtant, comme chaque matin, il est à son boulot sur une chaîne d’assemblage. Joseph l’assimile à un engin de torture où on étire ses membres, lui écrase le bout des doigts. Cadences infernales, augmentation de charge, tâches toujours plus exigeantes … autant de contraintes pour le faire plier.
Briser la volonté des plus vieux afin de les pousser à la démission ou encore mieux, au suicide.
« Pas assez productif pour la société », a dit le chef qui lui gueule dessus à longueur d’équipe : « Plus vite, le vieux. T’as plus rien dans le sac, alors qu’est-ce que t’attends pour te barrer. Tu nous ralentis. Avec toi, la boîte perd de l’argent… » S’il pouvait le foutre dehors manu militari, il ne se gênerait pas, mais l’indemnisation à verser l’en décourage. Un départ de plein gré est donc de rigueur.
Malheureusement Joseph entend toujours aussi bien, ce qui ne lui épargne aucune insulte. Et il a beau donner le meilleur de lui-même, les regards de ses collègues, tous plus jeunes, ne changent pas et le blessent toujours autant. Il y lit du mépris. Pas de la pitié, non jamais ! Du dégoût, ça oui ! Conditionnés par l’abruti de service, ils gobent cette histoire de participation aux abonnées absentes du fait de sa présence. N’importe quoi !
Il aimerait bien lui fermer sa grande gueule, mais il n’a pas le choix. C’est accepter l’humiliation ou crever dans la rue.
Sa fille aînée le loge à condition qu’il participe au loyer. Même si elle ne l’avoue pas, cela l’arrange et Joseph se rend bien compte que sans cet apport, elle ne joindrait plus les deux bouts. Quant au reste, à lui de se débrouiller. Il mange très rarement à sa faim, ce qui est somme toute supportable avec un toit sur la tête.
Dehors les flics auraient tôt fait de le débusquer et de le laminer à coups de matraques. Ces décervelés sont toujours plus vicieux, triés sur le volet et entraînés à la haine des nécessiteux. Les sans-abri font désordre, les communes n’en veulent plus et ferment les yeux sur les manières employées pour les déloger de leurs artères.
Une société pourrie qui se moque de ses enfants, dirigée par un président, roi des augmentations annuelles, qui parle de sacrifices nécessaires et assène des phrases aux allures de sentences.
« Travailler plus pour gagner plus » s’est transformé avec la plongée des comptes en « Travailler pour gagner ».  
À défaut d’une blague ou d’une écriture SMS abrégée pour tenir dans un seul message, cette connerie a sonné le glas des retraites. Fini de toucher de l’argent sans bosser. Quant aux minima sociaux et à l’assurance chômage, d’un revers de main, au rencard ! Ça a rué dans les brancards, pour sûr, mais les forces de l’ordre, nourries au bon grain et saoulées de bonnes paroles, ont réprimé la protestation dans le sang. Des centaines de manifestants sont restés sur le carreau, la cervelle répandue sur les trottoirs, les os brisés par la sauvagerie, et des milliers d’autres ont fini dans des camps. En Alsace, le Struthof a retrouvé sa vocation première du temps de l’occupation nazie.
Le pouvoir décidait, la police appliquait et le peuple devait obéir sous peine de sanctions exemplaires.
Pour résumer : aujourd’hui, si on veut quelque chose à la fin du mois, il faut se sortir les doigts et courber l’échine.
Pour tenir le coup, Joseph pense aux bons moments de son passé, où vivre n’était pas encore synonyme de défi permanent. Mais le fossé entre hier et aujourd’hui est si large que le retour à la réalité est rude. Plus rien n’est comme avant, on vit moins vieux du fait que le droit au repos est banni et que la sécu a creusé sa propre fin. Le temps de travail a été porté à 48 heures par semaine. Le seul tabou qu’ils n’ont pas osé transgresser, c’est le dimanche qui est resté Jour du Seigneur et chômé.
Joseph a mal. Oh oui ! Mal à hurler sa douleur aux moutons qui l’entourent. Ses mains si puissantes autrefois sont devenues malhabiles et se rebellent souvent contre sa volonté. Pourquoi ? Oui pourquoi ? Question qui n’appelle pas de réponse. Sa femme, depuis longtemps morte, lui manque terriblement. Sa fille qui l’héberge lui ressemble bien un peu, mais elle aussi a ses soucis, toujours plus difficiles à surmonter.
La vie est devenue une gageure, un fleuve à remonter à contre-courant. Et ces enfoirés de dirigeants savent le rendre encore plus impétueux et y semer des écueils.
Ce matin, malgré toute sa bonne volonté, Joseph ne parvient pas à soutenir le rythme. Insomnie, malnutrition, vieillesse, maladie, autant de facteurs qui s’additionnent et le laissent sans force. Le pauvre homme est à bout. La tête lui tourne, ses pores exsudent une transpiration malsaine. Pour la première fois en trente années à faire le larbin dans cet atelier, il cesse de travailler et s’assoit, vidé.
Dès que le chef s’en rend compte, hors de lui il se jette sur Joseph. Les insultes fusent sans obtenir la moindre réaction. Attrapant un câble à proximité, il commence à frapper le corps avachi sur une caisse, lacérant la chair exposée. Personne n’esquisse de geste pour protéger son prochain. Commisération ne figure plus dans les dictionnaires internes des ouvriers.
Un coup plus vicieux l’atteignant au visage sort Joseph de sa léthargie et le replonge loin dans le passé, du temps où personne ne lui marchait sur les pieds car il savait se faire respecter. Avec quelques hésitations, il se relève de toute sa hauteur, le dos et les épaules droites. Le jeune blanc-bec remarque alors que son souffre-douleur est bien plus grand que lui. Joseph le domine d’une bonne tête et ses yeux véhiculent toute la haine retenue si longtemps. Il réussit à dompter ses mains pour saisir son bourreau à la gorge et serrer. Ses doigts drainent ses dernières parcelles d’énergie mais c’est si bon de voir ce trou du cul se débattre et de lire la peur sur sa figure. Personne ne cherche à les séparer, chacun se demande si le prochain chef d’équipe sera moins dur.
Ce n’est qu’au bout de deux longues minutes que Joseph obtient enfin réparation et peut  lâcher sa victime. Toute volonté de vengeance l’a déserté et ce qu’il désire plus que tout maintenant, c’est se coucher et dormir avec l’espoir de ne jamais se réveiller…

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