François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - texte intégral

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Une bonne dizaine d’années.
Riches en rebondissements, débats contradictoires. Sans parler des rumeurs : celles condamnées à terminer dans le mur, et les autres, plus crédibles car étayées de faits vérifiables, quantifiables - prouvés, en somme.
Dix ans, autant dire une éternité.
Mais nous y voilà enfin : les lecteurs de livres électroniques font désormais partie intégrante de chaque téléphone portable. Du modèle de base jusqu’au plus haut du haut de gamme. À la portée de tous et de chacun.
Après tout, il a suffi que le processus s’enclenche, que quelqu’un, à un moment donné - jugé le plus opportun par l’investisseur opportuniste - ose franchir le pas.
Nul doute que ses concurrents, par l’appât du gain alléchés, le lui emboîteront ; les choses ont toujours fonctionné ainsi. Spécialement dans le domaine des nouvelles technologies, ces petites bêtes qui semblent relever de la génération spontanée : une de sortie, dix autres déjà dans les starting-blocks. À tel point que le consommateur, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, qui tente de suivre la course se voit invariablement dépassé. Impossible d’y échapper, le temps est devenu fou. Comme s’il n’avait fait, lui aussi, qu’obéir aux lois du marché : caracoler en tête jusqu’à rejoindre ses poursuivants.
Paradoxal, mais vrai.
Tout le monde oubliera le nom de la multinationale ayant tracé la voie, j’en suis persuadé.
Une chose est sûre, pour que les lecteurs trouvent leur lectorat (de bibliothèque, ont cru bon d’ajouter avec une moue de dédain les détracteurs de ces appareils) des sommes colossales ont été investies dans le plus important : les livres électroniques.
Faire l’impasse sur le contenu serait revenu à vendre un ordinateur sans système d’exploitation - encore que - une voiture sans roues - c’est plus juste. Le département recherche et développement de la firme dont l’histoire ne retiendra pas le nom - la mémoire est volatile, dans ce créneau - n’a rien laissé au hasard. À noter toutefois qu’afin de sortir le téléphone portable à lecteur incorporé à un prix sinon attractif, du moins psychologiquement acceptable par vous et moi, ils ont dû revoir leurs ambitions à la baisse. Et ce n’étaient pas les quelques derniers best-seller à la mode, aux droits pharaoniques, qui allaient réussir à faire avaler la pilule auprès du contrôle budgétaire. Les marketing-men savaient pertinemment que tout phénomène de mode est soluble dans le temps. À plus forte raison lorsque celui-ci est fou. Opérer certaines coupes sombres s’est donc avéré impératif pour que le lancement soit une réussite commerciale totale (traduction : plus que rentable).
Sans oublier qu’il fallait bourrer le truc jusqu’à la gueule de con-te-nu. Et de qualité, mais pas exclusivement hors de prix. Sans omettre de laisser un peu de mémoire de libre, afin que l’utilisateur puisse compléter sa bibliothèque de poche s’il en éprouvait l’envie ou le besoin ou les deux -avec des livres audio, par exemple.
D'accord : mais comment ?
 
Cette question-là, ils ont dû la tourner dans tous les sens, jusqu’à tomber sur l’œuf de Colomb : fouiller dans le domaine public. Des boîtes entières d’œufs, gratuites. Il n’y avait qu’à piocher.
Le hic, c’est que ça ne risquait d’attirer ni les gros ni les petits lecteurs - la partie téléphone, quant à elle, avait sa clientèle déjà assurée depuis les siècles des siècles : une manne. À tort ou à raison, domaine public s’est toujours vu connoté négativement : vieux, vieillot, sans intérêt. Pour un appareil à la pointe du progrès, ça risquait de faire désordre.
C’est là qu’un petit malin a pensé aux Licences Libres.

Les pontes ont fait la grimace. Quand on leur parlait du Libre, à l’époque, ils imaginaient une bande de doux dingues chevelus. Ou des sortes de guérilleros mal rasés prêt à tout : une armée de terroristes culturels qui n’hésitaient pas à balancer des coups de pieds dans la bourse pour que les actions des groupes financiers s’effondrent (certains dirigeants de filiales spécialisées dans l’édition musicale en avaient fait la douloureuse expérience).
Petit Malin, il lui en a certainement fallu davantage pour se décourager. Chez ces requins-là, le niveau du poste qu’on occupe est proportionnel à la longueur des crocs dont on est doté, personne ne l’ignore.
En revanche, nul ne sait comment il s’y est pris mais il a su convaincre (au mépris des ulcères qu’il a probablement rouverts en exposant ses arguments…).
J’ai la preuve en main.
Des textes d’auteurs inconnus d’une qualité que je n’osais imaginer. Et en quantité telle que je serais infoutu de vous citer leurs noms de mémoire.
Ce qui n’est pas un problème : pour eux comme pour moi, l’important était de participer. Sans compter que l’appareil nous offrait une possibilité considérable de satisfaire notre idéal de partage. Comment ?
Là aussi : l’œuf de Colomb.
Il a suffi de permettre l’échange par connexion Bluetooth ou tout autre moyen à condition que la licence choisie l’autorise - des bataillons de légistes avaient planché là-dessus avant que leurs boss n’entérinent l’idée de Petit Malin.
Vous pouvez me croire, ça fonctionne ! Peut-être bien au-delà de leurs espérances les plus folles.
J’ai la preuve en main.
Rien que dans ce wagon de RER, je compte en ce moment dix personnes en train de se passer un texte. Le book crossing comme on ne l’a jamais vu ! Pour pas un Euro de plus - hors frais d’abonnement à l’opérateur. J’ignore si cela apporte la moindre notoriété aux auteurs véhiculés via GSM : le système est encore trop récent, il vient tout juste de sortir. À plus long terme, rien n’est impossible…
Rien.
J’ai la preuve en main.
 

Cela fait des années que j’écris.
Sous Licence Art Libre.
Pas pour la gloire, encore moins pour l’argent : j’ai toujours aimé lire, prêter mes livres. Rien de surprenant, donc, lorsque la plume m’a chatouillé, à ce que j’ai souhaité offrir mes histoires, mes délires, mes coups de cœur autant que mes coups de gueule. Et s’ils passent de lecteur en lecteur, rien ne me réjouit davantage que de les savoir entre les mains d’un autre auteur.
Libre à lui de les bricoler comme il l’entend, puis de continuer à les faire cheminer. J’ai un principe : petite histoire deviendra grande, pourvu que… vous connaissez la suite.
J’écris par plaisir, et ce plaisir, j’aime le partager. C’est aussi simple que cela.
Sauf que là, je n’éprouve guère de plaisir.
 

Il ne fallait pas s’attendre à ce que Petit Malin s’arrête en si bon chemin, dans sa chasse aux coûts bas. Rien n’a filtré des tractations qu’il a dû mener en coulisses. Et en matière d’accords occultes, Petit Malin a décroché le gros lot, le jackpot.
J’ai la preuve en main.
Ce qui me mine le plus, c’est que les gens ne semblent pas dérangés par le fait d'être constamment sollicités par de la pub. Toutes les deux ou trois pages du roman qu’ils sont en train de lire sur leur GSM…
Ni quand une note apparait pour leur dire : « Oh, monsieur, je sais exactement à quelle page vous êtes et prends cette page en note dans le but de vous vendre quelque chose à la page suivante. »
Mais là n’est pas le pire.
En bas de page, dans une police de caractère si petite qu’elle en est à peine décelable : « conformément à la loi Informatique et Répression Éventuelle - art O. § 1984 : toute information consultée fait l’objet d’une transmission par réseau sécurisé au gouvernement. »
Mes petites histoires n’y échappent pas, j’ai la preuve en main.
Vomir me libèrerait peut-être.