François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - texte intégral

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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La zone C ...... de Vincent Cuomo

Ce texte est l'oeuvre de Vincent Cuomo
 

Mike tourna sur sa gauche, entrant ainsi de plein pied dans la zone C de l’ancienne capitale. Une patrouille déboucha d’une bouche de métro désaffectée. Armes aux poings, les six hommes continuèrent leur route sans jeter un coup d’œil au petit brun famélique. La famille de Mike - du moins ce qu’il en restait - était pauvre, comme beaucoup d’autres. On mangeait ce qu’on pouvait, souvent des victuailles dont la provenance était plus que douteuse. On s’en foutait. Le passage sur Terre s’assimilait à une anecdote de mauvais goût, heureusement de courte durée. Le jeune adolescent fêterait ses seize printemps dans quelques mois, peut-être aurait-il la chance d’être retenu pour bosser dans une usine dirigée par le gouvernement. La zone C, Mike ne la connaissait que trop bien. Il y avait vécu une bonne partie de son enfance. À chacune de ses visites, il peinait à reconnaître le quartier. Pourtant, il avait quitté ce coin récemment. Quatre ans, c’est une paille. La situation se dégradait mois après mois. Cette zone n’avait pas été reconstruite. Elle était trop sinistrée et les rumeurs de contamination l’avaient emporté sur les propos rassurants du gouvernement. L’activité principale consistait à fouiller dans les décombres à la recherche du moindre billet, objet miraculeux pouvant nourrir une famille durant un bon mois. Tout avait bien changé depuis son départ : de plus en plus d’immeubles insalubres, de plus en plus de coupe gorges, de moins en moins de patrouilles pour assurer la sécurité des rares habitants. Même les prostituées avaient mis les voiles. La misère humaine est leur fond de commerce. Mais lorsque celle-ci devient trop réelle, leur instinct de survie les pousse à quitter le navire en perdition.
Le jeune adolescent s’arrêta un instant devant une petite place et resta stoïque face à une statue représentant un homme levant le poing gauche. Sa tête avait disparu. Cela faisait des mois qu’il en était ainsi et il était vraisemblable que cet homme de granit, décapité, n’était que la simple métaphore de ce que représentait la zone C pour les dirigeants du pays. Ce mec avait pourtant grandement marqué l’histoire de la nation, bien avant la naissance de Mike.
Un coup de feu tira le jeune homme hors de ses pensées. Il frissonna et ferma les yeux machinalement. Une deuxième déflagration provoqua un rictus prononcé sur son visage mal lavé. Quelqu’un venait de prendre son ticket…

 ***
 
Judith regarda sa montre. Dans la pénombre et sans ses lunettes, elle s’avoua vaincue. Une fois de plus. Cancer du poumon. Le verdict du docteur avait apparemment été sans pitié. Avec la pollution et le tabagisme, cette maladie faisait des ravages parmi la population, jeune ou moins jeune. Elle avait la trentaine lorsque la loi sur le check-up annuel des plus de soixante ans avait été votée. Le coût des soins de santé était ingérable pour la plupart des États. De plus, malgré les technologies poussées, l’infertilité était croissante et les pensions en devenaient d’autant plus impayables. Les budgets militaires et écologiques ayant explosé, les gouvernements avaient pris des mesures drastiques pour limiter les autres dépenses. Dans ce fichu pays, le président adopta la solution du contrôle médical annuel. Cela revenait moins cher de faire passer une visite à tous les anciens que de payer des traitements au coût exorbitant. Être gravement malade avant la retraite conduisait au même tarif. On recevait immanquablement son ticket : une balle dans le cœur puis une au milieu du front. Seuls les dirigeants et autres dignitaires échappaient à ce nouveau type d’inquisition. Partir à l’étranger avant de tomber malade relevait de l’utopie. La plupart des pays civilisés avaient adopté des mesures aussi draconiennes et avaient renforcé la surveillance des frontières. Et, au prix du billet d’avion, une personne normale ne pouvait s’offrir le luxe d’un tel achat. Les instructeurs de la milice s’y entendaient pour former leurs ouailles à la perfection. Leur travail était toujours propre, sans la moindre bavure, comme une dernière provocation envers les débris qu’ils renvoyaient dans le néant. Judith avait pu le constater avec son mari. Dix ans déjà qu’il avait pris son billet de non retour. C’était difficile à supporter pour les gens de sa génération. Les jeunes d’aujourd’hui sont nés dans ce monde. Ils connaissent la règle du jeu dès le départ. C’est plus évident à vivre. Mais est-ce qu’une vie sans espoir vaut la peine d’être vécue ? Judith ne le savait pas et ne le saurait jamais. Dans sa jeunesse, les vieux étaient parqués dans des maisons de repos après avoir pourtant été assimilés à des sages durant plusieurs siècles. La considération envers les anciens avait décliné avec les époques. Quand elle avait reçu un courrier l’enjoignant à se présenter à la garnison de la zone F suite à la détection de son cancer, elle s’était résolue à prendre la fuite.
Beaucoup de ses congénères étaient plus dociles, désirant quitter ce monde aux illusions définitivement perdues. Plusieurs de ses amies s’étaient données la mort après réception de LA lettre. Mettre fin à leurs jours représentait l’ultime bras d’honneur qu’elles adressaient au gouvernement. Tuer un fugueur s’avérait lucratif. L’État offrait de jolies primes aux personnes abattant tout individu en fuite, de sorte que les récalcitrants devenaient de plus en plus rares. S’il n’était pas agréable d’obtenir son ticket par la milice, il était encore pire de se faire prendre par les groupes de mercenaires qui pullulaient un peu partout. Eux n’hésitaient pas à vous torturer et à prendre du bon temps avant de vous liquider…
Il y a deux ans, la statue de l’ancien président, située en plein centre de la zone C, avait été décapitée. Les habitants du coin s’en étaient gaussé et attendaient les représailles. Mais rien ne vint. La zone C s’apparentait à un coin tombant petit à petit dans l’oubli. Les responsables n’avaient que faire de ce qui s’y déroulait, se contentant d’envoyer une patrouille faire une brève ronde de temps en temps.
Après réception de la lettre, Judith avait quitté le troisième étage de son immeuble pour se réfugier dans une sorte de cave dans le quartier Est. Le bâtiment était en ruine et il était impossible pour un non habitué des lieux de trouver le chemin menant au sous-sol. Elle avait sollicité l’aide de son petit-fils la nuit suivant la réception de la lettre. Il l’avait guidée dans le dédale des amas de béton jonchant le sol. Le labyrinthe semblait ne pas receler le moindre secret pour ses frêles épaules. Malgré son âge avancé, Judith avait pu le suivre assez facilement grâce à une souplesse naturelle hors norme. Cela faisait maintenant deux mois que Judith survivait dans cet abri de fortune, n’apercevant la lumière du jour qu’au travers de minces anfractuosités. Elle finirait ces jours là-bas, en compagnie des rats. Elle s’était résolue à ce dénouement, préférant ça à se faire abattre comme un chien. Mike venait lui apporter à manger deux fois par semaine. Pas grand-chose, juste de quoi tenir le coup jusqu’au prochain ravitaillement.
Elle était en sécurité ici. Personne ne penserait à venir la chercher dans sa cache miteuse.

 ***
 
Le soleil se couchait rapidement en cette fin d’automne. Mike vagabondait dans le quartier Est, attendant le moment propice pour rentrer dans l’immeuble qui abritait jadis le cabinet d’avocats où avait bossé feu son paternel. Quelques gamins jouaient à cache-cache derrière les carcasses rouillées de deux bagnoles allemandes. En passant près d’eux, l’adolescent déduisit qu’ils avaient absorbé ou sniffé un truc pas très net vu leurs yeux injectés de sang. Il était prêt à parier qu’ils obtiendraient leur ticket avant lui. Mike s’était souvent demandé s’il tiendrait jusqu’au premier contrôle médical ou si le destin en déciderait autrement. Il verrait bien en temps voulu, il ne servait à rien de tirer des plans sur la comète. Il repassa devant la statue de l’ancien président et regarda longuement l’oiseau posé sur son poing gauche. Il était superbe. Un pigeon. C’était rare d’en trouver dans la zone C. Le columbidé s’envola alors que le soleil jetait ses dernières forces dans la bataille perdue d’avance avec la lune.
Les rues, déjà peu remplies, se vidaient. Les patrouilles ne s’aventuraient plus dans le coin dès la tombée de la nuit, la faute à une absence quasi générale d’électricité. La voie serait bientôt libre. Mike traversa la route et longea une ancienne banque de renom. Il prit ensuite sur sa droite et jeta un coup d’œil rapide par-dessus son épaule. Personne à l’horizon à part un type aux longs cheveux noirs jetant nonchalamment des cailloux contre un muret tagué. C’était le moment. Il regarda en direction du ciel, respira un bon coup puis pénétra dans un immeuble en ruine. Une fois ses yeux habitués à l’obscurité, il avança lentement dans les gravats, adoptant l’attitude d’un spéléologue confirmé. Il aboutit dans une cage d’escalier relativement dégagée et descendit une quinzaine de marches. Il pressa sa main gauche sur la poche de sa veste. La nourriture avait souffert dans le transport. Ce n’était pas la première fois. Sa grand-mère ne s’en formaliserait pas, c’était pas son genre. Après avoir remis une mèche rebelle en place, l’adolescent tata fébrilement le béton qui l’entourait, s’agenouilla puis passa entre deux gros blocs qui obstruaient l’accès à un étroit couloir. Il parcourut encore une dizaine de mètres avant de s’arrêter devant une porte métallique. Il frappa alors  trois petits coups puis entra. L’odeur pestilentielle qui régnait en cet endroit le prit directement à la gorge. Il ressortit et vomit face au mur qui avait stoppé sa dérobade Gerber quand on a le ventre vide, ce n’est pas ce qu’il y a de plus agréable… Mike se ressaisit et pénétra à nouveau dans la petite pièce plongée dans l’obscurité complète. Sa grand-mère s’approcha de lui et l’embrassa. Il plongea une main dans sa poche gauche et en sortit deux tranches de pain sec. Il s’excusa de ne pas avoir trouvé mieux mais les choses ne s’arrangeaient pas à l’extérieur. La révolte grondait… D’ailleurs, il était souhaitable d’écourter cette visite. Le quartier n’était pas sûr à cette heure et Mike voulait rentrer dans ses pénates assez vite. Il embrassa la vieille femme sur le front et tourna les talons.
Après avoir fermé la porte, il se dirigea vers les deux blocs de béton situés à l’entrée du couloir. Le mec aux longs cheveux noirs l’y attendait. Il tapa amicalement sur l’épaule de Mike et lui tendit deux billets accompagnés d’un clin d’œil sincère. Mike les serra précieusement dans sa main droite puis se faufila, tel un félin, entre les deux blocs, laissant l’autre gars s’approcher de la porte métallique d’un pas décidé …