François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - texte intégral

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Croix glacée

Alors que le vent froid me frappe de plein fouet, les mots de grand-père  me reviennent une fois de plus à l’esprit : « Le jour de l’Épiphanie, les jeunes gens plongeaient dans l’eau glacée pour chercher  une croix jetée par un célébrant. ».
Comme le sens de cette antique coutume bulgare m’échappait, il avait ajouté : « en mémoire du baptême du Christ dans le Jourdain ».
La raison demeure présente dans ma tête, même si elle n’évoque pas grand-chose. Aujourd’hui encore, je ne vois pas le rapport entre sauter dans le fleuve Marica à la recherche du précieux sésame et cette histoire. J’avoue que le chemin de l’église ne m’est pas familier et que les rares fois où l’on m’y a traîné, je n’ai guère prêté attention aux paroles du prêtre. Peut-être une erreur, mais il me plaît à croire qu’au signal, je sauterai tête première en quête d’un peu plus que mon passeport pour les jeux extralympiques : un petit bonus supplémentaire au cas où grand-papa avait raison et qu’il existerait bien un au-delà bienveillant, en lieu et place d’une fin idiote qui ne déboucherait sur rien, si ce n’est l’oubli.
Les rafales qui cinglent mes flancs exposés à leurs morsures brouillent mes pensées. Le passé et le présent se confondent dans mon esprit. Finalement tout se rejoint. La même merde…
 
Alors que nos aïeux pensèrent que l’entrée dans l’Union Européenne permettrait à la Bulgarie de démarrer une nouvelle ère plus prospère et que les générations futures ne souffriraient plus, l’avenir leur donna tort. En grandissant, je compris vite que leurs souhaits ne dépasseraient jamais ce stade et qu’il valait mieux en faire fi. Mes parents déchantèrent déjà, seul grand-papa garda une confiance inébranlable, s’appuyant sur une foi sans faille. Soi-disant qu’Il ne pouvait pas nous laisser tomber. Et pourquoi pas, pensai-je, sans oser lui dire à haute voix.
Dès ma jeunesse, le sport m’apparut comme une option intéressante pour quitter ma triste condition et m’ouvrir des perspectives plus souriantes. Allez savoir pourquoi, je choisis la natation. Maman dit qu’enfant, j’aimais déjà barboter dans le bain. Passons ! Pas très doué à la base, car de constitution fragile, des prises massives de médicaments me sculptèrent un corps à la mesure de mes ambitions. Ma masse musculaire se développa, ainsi que mon endurance, pour épouser une carrière de nageur. Les débuts furent difficiles, mon organisme peina à accepter les ingestions et les piqûres répétées, mais il s’adapta et se sacrifia pour une vie peut-être plus courte, mais ô combien plus riche. Avec le temps, quelques coups de bistouri par ci par là et des entraînements toujours plus lourds, les victoires arrivèrent et me propulsèrent vers les sommets nationaux, puis européens, sans que l’on me reconnaisse à ma réelle valeur.
Je rongeais longtemps mon frein, à voir des sportifs moins bons que moi participer aux grands évènements. On me reprochait de ne pas être propre, d’avoir forgé une machine à gagner à partir de produits jugés non convenables. Pourtant, j’étais loin d’être le seul, plutôt dans la majorité. Mon grand tort, c’était de ne jamais l’avoir nié. Et pourquoi donc ? Je n’en avais pas honte. Les autres me jalousaient, moi pas.
Quand les comités comprirent enfin le problème insoluble du dopage, ils séparèrent en quelque sorte le bon grain de l’ivraie et organisèrent des compétitions pour les normaux et les améliorés. J’entrai naturellement dans cette dernière catégorie.
 
Je regrette qu’ils n’aient pas pris cette décision plus tôt car, malgré l’augmentation des doses, les années ont passé et, aujourd’hui, ma forme est sur le déclin. Les jeux extralympiques se dérouleront l’année prochaine et, à ma consternation, on m’oblige à passer une sélection.
En apprenant ce camouflet, j’ai vu rouge et dénoncé aux médias le scandale. «  Les plus jeunes poussent aux portes », m'a-t-on répondu.
D’ailleurs ces petits cons ne sont pas loin de réussir leur hold-up. Les progrès biotechnologiques sont tels depuis quelques années, qu’ils ressemblent toujours moins à des hommes. Mon corps n’a subi que des modifications mineures : épilation totale et définitive, ablation des tétons et des testicules pour une meilleure pénétration dans l’eau, de la peau greffée entre les doigts pour augmenter l’efficacité de la nage. Rien de bien méchant ! D’ailleurs mes testicules sont soigneusement conservés et prêts à réintégrer leur place à la fin de ma carrière. Alors quand je vois les crânes déformés dès la naissance pour faire de certains nourrissons de futurs champions à tête d’obus, les colonnes vertébrales étirées avec injection de produit à base de latex, des palmes en lieu et place des mains et des pieds, l’implantation de branchies… je frissonne et ne me reconnais plus parmi les autres nageurs, juste bon à ingurgiter des soupes survitaminées.
Ce que je demande est pourtant simple : finir sur un coup d’éclat, dussé-je en mourir. Les jeux seraient l’apothéose de ma vie. Je pense l’avoir amplement mérité et ne réclame que mon dû.
À propos de sélections, quel est l’idiot qui en a formulé le mode opératoire ? Je l’ignore, mais son grand-père devait connaître le mien, à moins qu’il ne soit lui-même très vieux, car il nous a pondu un défi plus qu’une course. Devant les micros, cet imbécile s’est vanté de renouer avec d’anciennes traditions qui désigneraient le meilleur représentant de notre pays. Il a oublié de parler du Christ, mais a conservé la date et l’idée de la croix à remonter à la surface. Un combat contre soi-même, un dépassement de ses limites.
Habitués des piscines aux conditions climatiques parfaites pour les performances, aucun de nous n’est conditionné à lutter contre les éléments extrêmes qui nous sont imposés. Celui qui vaincra sortira plus fort de l’épreuve, c’est certain.
Ce sera moi, ce ne peut être que moi,  aucune autre option n’est envisageable. Je prouverai que je suis toujours au sommet.
Grand-papa, du fond de sa retraite mortuaire, me guidera et me montrera le symbole de ma supériorité à ramener à ces messieurs, afin qu’ils apprennent à ne plus douter de moi. Les eaux troubles, à la surface desquelles de la glace flotte, me seront favorables. La morsure du froid éveillera mes instincts de conquête. En maillot de bain, selon le règlement, la peau agressée par des rafales hivernales qui cherchent à me déstabiliser, je me concentre sur le signal qui m’autorisera à me lancer à la conquête de mon destin.
Le bijou doré, jeté au milieu du cours d’eau par une mannequin célèbre, debout à l’avant d’un bateau,  coule directement au fond, se dérobant d’emblée aux regards.
Un coup de feu claque, je ne m’interroge pas davantage sur mes motivations et plonge aussi vite et aussi loin que je suis capable, à la recherche de la croix du Christ qui me tend les bras.