François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Entretien d'embauche

Ce matin, Marie s’observe d’un œil critique dans le grand miroir de sa chambre. Le reflet qu’elle inspecte de bas en haut lui plaît bien. Elle se définirait même comme craquante. Il n’y a pas à dire le tailleur acheté voilà une semaine fait son effet et épouse parfaitement les lignes douces de son corps. Des chaussures à talons aiguilles accentuent la cambrure de ses reins et valorisent sa fine silhouette. Marie retouche juste un peu son col et, après une brève hésitation, défait encore un bouton du chemisier pour dévoiler la naissance de ses seins.
« Là, dit-elle, c’est parfait ainsi. Si tu ne le décroches pas ce job, ma belle, c’est à rien y comprendre. »
D’une main, elle arrange savamment le désordre apparent de sa courte chevelure brune. Le léger maquillage souligne son agréable visage aux yeux noisette. Non, elle est fin prête à se rendre à son entretien d’embauche.
L’emploi proposé répond en tous points à ses qualifications. Ce poste de secrétaire de direction est taillé pour elle. Ce boulot, il le lui faut, il n’y a pas à tergiverser. « Ma fille, celui-là il est pour toi, alors déconnes pas ! »
Après l’envoi de son CV et de sa lettre de motivation accompagnée d’une photo choisie avec soin, la réponse rapide pour la rencontrer ne l’a pas surprise. Le contraire aurait été étonnant.
De plus, la société est si proche de son appartement qu’elle peut même s’y rendre à pieds. La possession d’un véhicule n’est de loin pas dans ses moyens. Et les transports en commun la rebutent, elle déteste cette promiscuité forcée avec son lot de mains baladeuses.
Ses talons martèlent le macadam du trottoir.
Extérieurement, Marie paraît sûre d’elle, mais sous son crâne, ça bouillonne et la peur lui noue l’estomac. « Pourvu que tout se passe bien. J’ai besoin de cette paye. Allez !» s’encourage-t-elle.
Dix minutes de marche, et Marie parvient à l’entrée de la multinationale. Son nom lui délivre le précieux  sésame pour pénétrer dans les locaux où elle est dirigée dans une salle d’attente. Elle prend place sur une chaise et souffle un bon coup. Elle est seule, peut donc se le permettre afin d’éliminer le stress.  Peu à l’aise, Marie croise et décroise ses jambes. Cette attente lui pèse, elle espère que cela ne s’éternisera pas.
Ses sombres pensées ne durent pas, l’entrée dans la salle d’une blonde distrait Marie de ses craintes. «Putain, la salope ! » pense de suite Marie, avant d’esquisser un sourire glacial en guise de bienvenue. Aucun mot n’est échangé entre les deux femmes qui s’identifient comme concurrentes. Des regards froids jaugent l’adversaire, à défaut de le crucifier au mur. Marie n’en croit pas ses yeux. « Comment peut-on venir dans cette tenue à un entretien d’embauche ? » Mini-jupe ras la touffe, chaussures aux talons surdimensionnés de star porno, décolleté vertigineux sur une opulente poitrine, un maquillage outrancier et des lèvres pulpeuses, promesses à bien des vices. La longue chevelure blonde rappelle la crinière d’un lion, prêt à dévorer sa proie. « Ma parole, elle a du silicone partout ! Sa place est sur le trottoir et non ici. C’est pas vrai, c’est qu’à moi que de telles choses arrivent » pense Marie qui gigote sur sa chaise sous le regard acéré de la bimbo.
Marie ne sait quoi penser, car les deux postulantes sont aux antipodes l’une de l’autre et n’ont rien en commun pouvant expliquer leur mutuelle présence.
La porte du bureau identifié par l’écriteau « Directeur » s’ouvre sur un homme à la quarantaine bien sonnée, du type bon chic bon genre, au teint bronzé et au sourire jusqu’aux oreilles, dévoilant une dentition parfaite. « Il pue le fric ! » : première réflexion venant à l’esprit de Marie qui rapetisse sur sa chaise en prévision de la confrontation avec ce bellâtre.
« Marie Slotskoïa, entrez, je vous en prie », invite-t-il Marie.
Celle-ci se lève sous les yeux mitraillettes de la blondasse et franchit la porte avant celui qu’elle espère être son futur employeur. Un frisson la parcourt lorsque la main du directeur se pose dans son dos pour l’aider à franchir le seuil de son antre. Elle n’en laisse rien paraître, mais cette familiarité lui déplaît au plus haut point. Elle s’assoit dans le fauteuil qui lui est dévolu et attend qu’on lui pose les questions rituelles.
Contre toute attente, une affirmation remplace l’interrogatoire : « Marie, vous me plaisez beaucoup. Vous êtes belle, compétente et je vous veux dans mon équipe.
    —    Merci beaucoup, répond-elle étonnée par la rapidité de l’annonce.
    —    Allons, ma chère, c’est bien naturel ! Je ne voudrais pas qu’une belle jeune femme comme vous signe chez la concurrence, lui confie le directeur, la regardant droit dans les yeux. »
Organes qui ont d’ailleurs tendance à fatiguer et à descendre vers l’échancrure de son chemisier. Ce regard inquisiteur met Marie mal à l’aise. D’habitude cela ne se passe pas ainsi, mais alors pas du tout. Elle préférerait encore passer à la moulinette du jeu des questions qu’être déshabillée de la sorte. La pauvre se sent toute nue. Pourtant ce boulot il le lui faut ! Point à la ligne. Alors Marie se force à sourire, à faire la belle face à ce mâle peut-être plus intéressé par ses charmes que par ses réelles compétences.

 
Enfin il cesse son verbiage et lui tend une liasse de feuilles.
Geste qu’il accompagne d’une explication laconique : « Tenez, votre contrat. Mettez vos initiales au bas de chaque page et signez sur la dernière. »
Marie ignore le stylo tendu et commence la lecture du document.
    —    Allons Marie ! Vous pouvez me faire confiance, lui dit le directeur.
    —    Bien sûr, Monsieur, mais je préfère tout de même lire le contrat afin d’éviter les malentendus, répond Marie d’une voix pas très assurée.
    —    Appelez-moi Hugo, ce sera plus sympathique. Vous savez, notre société est une grande famille et…
    —    Quoi ? Période d’essai de dix ans ! l’interrompt Marie, plus fort qu’elle ne le souhaitait.
    —    De nos temps c’est la norme. Il ne faut pas vous effrayer pour si peu, ma chère enfant.
    —    Oui mais … dix ans ! argumente-t-elle.
    —    Vous ne trouverez pas moins ailleurs, alors acceptez donc la chance que je vous offre, contre-attaque le directeur.
Une transpiration malsaine s’installe sous les aisselles de Marie qui tique sur la faiblesse de salaire pour un tel poste, mais elle n’ose pas demander plus. L’assurance qu’elle désire afficher s’est depuis longtemps envolée. Des sentiments contradictoires la broient : besoin du boulot, envie de fuir, loyer à payer, c’est un pervers… Elle déplace son poids d’une fesse à l’autre, essaie désespérément de trouver une position confortable pour avoir un point d’ancrage et ne pas céder trop vite.
Presque au bout des cinq feuillets, elle bute sur une clause, la relit, sans comprendre ce dont il s’agit.
L’étonnement lui permet de rassembler le courage de s’informer : « qu’est-ce que c’est que l’article au sujet du droit de cuissage ? »
Là, Hugo semble soudain touché, son aplomb vacille un bref instant. Juste quelques secondes avant d’assener : « N’y voyez rien de féodal là-dedans, ni de nuit de noces réservée au seigneur des terres. C’est une trouvaille à moi et j’ai trouvé l’intitulé pas mal.
    —    Mais concrètement il s’agit de quoi ? insiste Marie, heureuse de constater que cet homme n’est pas intouchable.
    —    Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Cela a assez duré ! Si je vous prends, ce n’est pas uniquement dû au fait que vous parliez cinq langues, mais aussi à la manière dont vous pourriez en jouer.
    —    Hein ! répond Marie, à cent lieux de comprendre l’argumentation de son interlocuteur.
    —    T’es conne ou quoi ? Je ne veux pas de problème avec des histoires d’harcèlements, alors cette clause me donne le droit d’user de ta personne où et quand je le voudrais en toute légalité.
    —    Hein ! tente Marie qui vient de recevoir un grand coup sur la tête.
    —    Putain, mais c’est pas vrai ! Tu sors d’où, toi ? Depuis que je t’ai vue, j’ai envie que tu me suces, puis de défoncer ton petit cul de sainte Nitouche. Signe maintenant, j’ai trop envie de te baiser sur mon bureau, hurle presque Hugo. »
Cette confession à peine achevée, il se lève en déboutonnant son pantalon. La vision du membre directoriale dressé au garde-à-vous sort Marie de sa paralysie.
Elle est plutôt du genre lesbienne, alors cela l’effraie encore plus. Elle saisit ses affaires et court vers la porte. Avant de l’ouvrir et de prendre la fuite, elle marque un temps d’arrêt, se ravise puis revient en arrière, juste à la bonne distance pour donner un grand coup de chaussure à talon aiguille dans les testicules qui la narguent de leur balancement. Le mâle en rut se dégonfle comme une baudruche, défonce le bonsaï, seule plante dans ce baisodrome, en tombant dessus avec des cris de putois.
Cette victoire n’efface pas le dégoût né au fond de Marie. Dès le seuil franchi, son estomac se soulève et elle dégueule tout son petit déjeuner. Vomissures de croissant mâché et de yaourt finissent sur les pieds aux ongles vernis de la blonde qui croyait que le directeur arrivait.
Cet affront la laisse interdite, trop choquée pour réagir.
Par contre, la vue de l’employeur à la tenue débraillée lui suggère d’aller lui porter secours et de lui redonner toute sa vigueur pour s’assurer un avenir doré.
Ce qu’elle s’empresse de faire…