François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

Cette oeuvre est mise à disposition sous licence Art Libre.

Vous êtes en mode de lecture plein écran. Cliquez sur le lien suivant si vous souhaitez afficher la version classique de cette oeuvre

Table des matières
Que pensez vous de cette oeuvre ?

Vol de nuit

Par une nuit noire, un avion militaire Transall décolle d’une base aérienne. À l’intérieur, le personnel naviguant est réduit au strict minimum : juste le pilote et le copilote. Classé top secret, leur vol est placé sous silence radio. Le second décachette l’ordre de mission : une enveloppe couverte d’inscriptions censées être dissuasives pour des personnes non averties. Ses yeux parcourent la feuille libérée puis, une fois parvenu au bout de la missive, il dit : « Je rentre les coordonnées. 
    —    OK ! J’imagine que l’on nous envoie à nouveau au-dessus de l’Atlantique, répond le pilote.
    —    Exactement ! Un peu plus au sud-ouest que la dernière fois.
    —    De toute façon, on n’a guère le choix. En tout cas, j’espère que les mécanos ont fait les modifications  demandées.
    —    Oui, j’ai vérifié avant chargement, acquiesce le copilote. Ça devrait aller aujourd’hui.
    —    Pourvu que ce ne soit pas le même cirque qu’à l’atterrissage précédent. »
L’échange de paroles tari, le ronronnement des deux turbopropulseurs prend le relais et les berce de sa monotonie. Chacun est plongé en son for intérieur.
Trois quarts d’heure plus tard, les deux sortent de leur mutisme.
    —    Le pilote automatique a  fait son boulot, nous sommes arrivés. Maintenant, c’est à nous de bosser, dit le pilote.
    —    Euh… c’est le tour à qui, demande son second.
 
    —    Tu sais très bien que c’est le tien. Allez ! On est pile au-dessus de la zone préconisée, alors à toi de jouer.
    —    Bon, accroche-toi.
Le copilote déconnecte l’automate, empoigne le palonnier et inscrit l’avion dans un brusque piqué. Aussitôt, les objets mal arrimés sont projetés vers l’avant du cockpit. Puis il redresse et exécute la manœuvre inverse. Le Transall remonte suivant un angle à la limite du décrochage.
À ce moment, le pilote actionne une manette ouvrant la porte de chargement  arrière sur le vide.
    —    Il y a déjà du progrès, on n’entend rien, s’étonne le pilote d’une voix soulagée.
    —    En effet, c’est agréable de ne pas entendre gueuler. On pourrait presque croire que c’est une mission normale.
    —    M’ouais !
Dix secondes plus tard, le copilote rétablit l’assiette et entame un vaste demi-tour pour remettre l’avion dans la direction du retour.
Le premier à briser le silence qui s’est instauré depuis la manœuvre est le pilote : « j’espère vraiment qu’aucun n’a pu s’accrocher à une aspérité. Je ne supporterais plus de voir un de ces gus, les yeux injectés de sang, se jeter sur moi à l’ouverture de la soute.
    —    Tu sais, il y a de quoi devenir fou. Croire qu’on les ramène en Afrique, alors qu’on les largue à la flotte. Au contact de l’eau, les corps doivent éclater comme des fruits trop mûrs.
    —    Tu as raison. La réaction de vengeance des rescapés n’est pas étonnante. Perdu pour perdu, autant emporter un de ses bourreaux dans la tombe. Quand même, cette saloperie ne me plaît pas.
Ça a beau être les ordres, je ne suis pas à l’aise.
    —    Ce coup-ci, je peux te dire que la soute est lisse comme un miroir, rien à quoi se retenir. Tous ont fini en vol plané, rassure-toi.
    —    Ce n’est pas toi qui as abattu d’une balle en pleine tête le fou furieux de la dernière fois.
    —    Non, mais tu sais ce que le ministre nous a dit ?
    —    Oui, qu’on économise une sacrée quantité de carburant, car c’est bien moins loin de les balancer en pleine mer que de les conduire à bon port. Et de la sorte, on ne les reverra plus.
    —    Il a bien précisé que notre planète ne s’en porterait que mieux, rajoute le copilote.
    —    Et que nous sommes de bons éco-citoyens ! termine le pilote. »
L’argument du politicien tombe à plat et les replonge dans des pensées morbides. Leur apanage quotidien depuis quelques mois, où ils imaginent des zombies gonflés d’eau comme des outres, les attendant à la maison, la bouche dégoulinante des entrailles de leurs proches.