François SCHNEBELEN - Tableaux futuribles - texte intégral

In Libro Veritas

Tableaux futuribles

Par François SCHNEBELEN

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Table des matières
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Pêche en pleine mer

Dans un petit port en bordure de la mer Méditerranée, la nuit est belle, paisible. Complice, la lune l’éclaire d’une lumière blafarde. Soudain le bruit d’un moteur mis en route trouble le calme. Pourtant, aucun des bateaux de pêche ne bouge, ils restent tous à quai, alors qu’un puissant hors-bord quitte l’enceinte portuaire. Ses phares percent l’obscurité.
Luxueux en comparaison des autres embarcations qui passent pour des tas de ferraille à côté, il n’en part pas moins à la pêche aussi. À son bord, ils ne sont que quatre hommes, bien habillés et dont la mise détonne avec celle des autochtones.  Pour eux, cette sortie n’est en rien synonyme de  travail, c’est un plaisir. La semaine, ce sont les patrons de grandes sociétés. D’un mot, ils font la pluie ou le beau temps sur la tête de leurs employés. Le week-end, ils aiment à voguer ensemble sur les flots, à l’affût de belles prises. Une manière de se ressourcer.
Une fois en pleine mer, les moteurs sont poussés à plein régime. Le hors-bord semble rebondir sur l’eau, ses occupants solidement attachés à leurs sièges. Tous les projecteurs de la rampe sont allumés pour repousser au maximum la nuit et repérer tout danger potentiel.
La mécanique dégage un boucan d’enfer, mais la bande des quatre n’en a cure, tout à son observation de la surface ridée de la Méditerranée.
Au bout de quelques heures, le soleil se lève à l’horizon et, toujours bredouille, le quatuor décide de retourner au mouillage. Ce n’est pas de gaieté de cœur, mais la pêche exige aussi bien de l’attente que de la tactique, et dans ce sport, le plus malin n’est pas toujours celui que l’on croit.
Cinquante minutes plus tard, un point grandit un peu sur leur gauche.

« Là ! » s’écrie l’un d'eux en tendant la main pour désigner ce qui ne peut être qu’une autre embarcation.

Aussitôt, cap est mis vers celle-ci. Ce n’est qu’à son abord immédiat que le hors-bord ralentit. Des acclamations les accueillent, des bras s’agitent. Des gens se pressent dans un canot, bien trop petit pour contenir une telle quantité de passagers. Malgré le risque, ils se serrent les uns contre les autres dans l’hypothétique espoir d’atteindre les côtes européennes et leurs riches promesses. Les conditions sont si rudes que certains ne tiennent plus debout, déshydratés par le soleil. Dans ce « boat people », l’arrivée du beau bateau est saluée comme une délivrance, la fin d’un cauchemar et le début d’un rêve éveillé.

Rêve dont la première rafale de mitraillette les arrache tout de suite. Des corps tombent à l’eau qui prend vite des nuances rougeâtres.

« Musique maestro ! » lance un des nantis du hors-bord.

Les haut-parleurs déversent alors, tous watts dehors, La chevauchée des Walkyries. La musique couvre les cris d’incompréhension des malheureux, assommés par cette réaction d’hostilité.

Cette fois-ci, quatre armes tirent dans leur direction. Les décideurs, fusil à pompe ou de chasse, pistolet mitrailleur ou 357 Magnum au poing, ajustent les pauvres hères et s’amusent de leur adresse à exploser les têtes ou à défaut les thorax.

À l’horreur absolue répond la jubilation.
Deux minutes de fusillade intense détruisent toute vie sur le « boat people » repeint couleur sang.
Puis les doigts se détachent des détentes, les armes sont rangées dans leurs étuis, avant d’être bichonnées pour une prochaine utilisation.
Avant de quitter la scène du carnage, une grenade dégoupillée est lancée dans le frêle esquif. Au cas où…
Alors qu’il avait résisté miraculeusement jusqu’ici, l’explosion l’achève et il coule avec sa cargaison de morts.
Sur le hors-bord, c’est l’euphorie. Aucun trophée à ramener, mais des souvenirs pleins la tête.
« Ça me manquait ! dit l’un, la mine réjouie.
    —    Et oui, c’est pas la fête à chaque fois, lui répond-on.
    —    On devrait se faire sponsoriser par le ministère de l’immigration, reprend le premier. »
Trait d’esprit qui fait mouche et soulève l’hilarité générale.
« En attendant, même si nos petites séances sont tolérées en haut lieu, on ferme notre gueule. D’accord ?
    —    OK, acquiescent les autres, désireux de conserver leurs privilèges. »
Au port, un léger vent souffle. En l’absence de nuage, le soleil est libre de réchauffer l‘atmosphère. Décidément, un temps idéal pour la pêche.

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