Jean-Baptiste Messier - Al Kemiya - texte intégral

In Libro Veritas

Al Kemiya

Par Jean-Baptiste Messier

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Table des matières
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VI

 

 

 

Je n’ouvre pas les yeux tout de suite, une sensation de paix dans le cœur. Je sens le poids de la tête de Kemia sur mon épaule, abandonnée. Le chatouillis de ses cheveux sur mes lèvres. La vie est miraculeuse.

Quand on le veut.

 

Par les hublots de l’hélicopt–air, je vois le soleil se lever sur les pentes enneigées de l’Himalaya. Doucement j’embrasse ses paupières pour qu’elle contemple avec moi ce spectacle. Dans cette aurore bleutée, le monde est merveilleux et silencieux.

 

Nous avons atterri dans la ville de Kurukulla. Des officiels chinois nous accueillent, honorés qu’un célèbre reporter veuille filmer cet événement, somme toute anodin pour le reste du monde. Kémia parlemente et je me demande ce que j’ai bien pu faire pour la mériter.

 

« Ils demandent si nous voulons qu’ils nous conduisent ? 

    – Non je préfère qu’on y aille tout seul. »

 

Nous enfilons un tandem des airs et gagnons le Temple qui se trouve au centre de la ville sainte. Là nous attend une scène extraordinaire. Le Temple est en train de brûler, et les deux immenses Bouddhas en bois assis en position du lotus, qui se font face, commencent aussi à être gagnés par le feu. Des soldats chinois s’affairent pour que ce qui était poussière redevienne poussière.

 

Devant le parvis du temple, un moine bouddhiste, assis en posture de zazen, lévite. Il me regarde. Des soldats s’affairent autour de lui. L’un lui verse de l’essence sur la tête, l’autre accumule des bûches sous lui. Nous nous approchons. Le moine, vêtu d’un kesa[1] noir, indifférent à l’agitation des soldats me demande : 


« Comment vous appelez–vous ? 

    – Je ne sais plus trop… 

Il me regarde et je sais que j’ai dit la vérité. 

    – Et vous ? 

    – On m’appelle maître, Sensei. Avant, Taisen Deshimaru. 

Avant quoi ? Essayons d’être léger. 

    – Ça vous arrive souvent de léviter ? 

    – Il faut bien que je leur facilite la tâche, sinon ils auraient bien du mal à me soulever ! 

Troublé, je le regarde aider un soldat à mettre une bûche en place. 

    – Pourquoi ne fuyez–vous pas ? 

    – Si je fuyais, je ne suivrais pas la Voie. La plus grande liberté est de suivre la Voie. Vous comprenez ? 

    – (…) 

    – Ma tâche, ici, est terminée. 

Nous nous regardons et je commence à être pris de sueurs froides.

     –  vous êtes le dernier…


    – Ça ne tient qu’à vous. Ne sentez–vous pas l’appel de la Vérité ? Pourquoi croyez–vous que cet instant existe, sinon pour faire résonner l’appel de l’inconnu ? Pour que ce qui est caché soit révélé ? Telle est la Vérité.

"L’important est que le rêve soit". Oui Kémia. "Ne doute pas de ce que tu fais car tu es bon". Oui, Mila. 

    – HOMME, quel est ton NOM ?  
La voix de Sensei enfle. L’impression d’avoir Dieu devant moi. Peur. 

    – HOMME, quelle est ta Mission ? Ta cible… Sinon PERCER LE VOILE. 

Puis sur un autre ton, mais je suis complètement bouleversé, Sensei continue : 

    – D’ailleurs, vraiment, je vous assure, ça n’a rien de terrible ! Bien sûr ce n’est pas de tout repos. Il faut aimer les neiges éternelles, ou au contraire les flammes de l’enfer ! 

Ce disant, les chinois allumèrent le bûcher. 

    – Ce sont des adeptes du feu de la Saint-Jean, dit–il malicieusement. 

Un vrai tigre. 

    – Allons ce n’est pas si grave. 

Et il sortit de sa manche une bouteille de vodka.  

    – Un bon coup nous fera du bien. Ca nous réchauffera ! 

Les flammes glissent sur lui et ne l’atteignent pas. 

    – Par chez vous, dans l’ancien monde, on aurait dit que je suis un Philosophe… par le feu. C’est vrai, mais c’est bien loin de la Vérité.


Il avale une gorgée de vodka, et en propose aux soldats qui l’entourent. Ceux–ci acceptent avec reconnaissance, car il fait froid. La nuit est presque tombée. 

    – La vie n’est pas un drame. La mort non plus… L’instant s’en va, la vie se poursuit. Pourquoi être triste ? Pourquoi ne pas être joyeux ? Que perdons-nous, que gagnons-nous ? Bien avant tout, la vie est Amour. Ne pas le comprendre, c’est la haïr… et la haïr, c’est être mort. Êtes–vous amoureux ? 

    – Oui. 

    – Alors, vous pouvez comprendre ce que je dis. Et si vous comprenez ce que je dis, il est grand temps pour vous de vous réveiller. 

Oui, Sensei. 

Nous nous regardons et je me prends à l’aimer de tout mon cœur. 

    – C’est bien… c’est les fêtes de fin d’année… lorsqu’on fait griller les dindes… 

Sourire de tigre. Les flammes le lèchent et semblent le mettre au comble de la joie. 

    – Donc j’ai un cadeau pour vous. 

Et il sort de sa manche, décidément magique, un long bâton noueux. 

    – Ce bâton qui se transmet de génération en génération symbolise la relation qui existe entre la terre et le ciel, l’homme sincère et Dieu. Puisse–t–il soutenir votre marche ! 

    – Merci Sensei. 

    – Ne me remerciez pas, le chemin est long, et la croix parfois lourde à porter. »

 

En disant cela, il partit en fumée.

 

Kémia me prend par la main. Nous nous éloignons du bûcher. Mon équipe de journalistes me félicite pour cette scène extraordinaire.

 

A l’embarcad–air, j’écoute le monde autour de moi. Ressens la présence de Kémia. Deux journalistes passent, enthousiasmés par ce qu’ils ont vu. L’un lance comme une boutade :

 

« D’ailleurs Dieu a t–il jamais existé ? Et ils s’éloignent avec un grand rire.

 

Oui, Sensei, la vie n’est pas un drame.

 

Comme un Œil qui se ferme.

 

 

 

[1] Vêtement traditionnel des moines zen