Saphir
Des mots terribles, déchirants, qui tourbillonnent à travers mes méninges et m’empêchent de rassembler assez de paix pour m’endormir. Ces mots assassins qui reviennent à chaque fois que Kévin me questionne à propos de sa cicatrice. Comment pourrais-je lui dire que sa mère est morte en lui donnant la vie ? Comment pourrais-je lui dire sans lui transmettre l’horreur de ces heures sanglantes ? Sans le culpabiliser…
Soudain un craquement me tire de ma torpeur. Des pas sur le plancher. Je dirige mon regard vers la source du bruit et sursaute. Une frêle silhouette se dessine dans la pénombre.
— Papa, j’arrive pas à dormir…
Sur le coup, mon réflexe me commande de le renvoyer dans son lit. Mais comme de toute façon, la nuit est fichue, je me reprends :
— Moi non plus. Viens, approche.
Je bascule l’interrupteur de la lampe de chevet pour faire fuir les ténèbres. J’imite aussitôt Kévin qui masse ses yeux irrités par le brutal afflux de photons. Ses paupières sont gonflées et ses cheveux en bataille. Un mélange de pitié et de honte m’envahit. Pitié, parce que sa mère lui manque… Honte, parce que son père n’est qu’un lâche…
Allez ! Du courage bon sang ! C’est l’occasion rêvée !
— Kévin, je voudrais te parler de ta maman.
Il me regarde avec un large sourire et deux pépites qui s’allument. Je lui raconte souvent comment était Sarah, ce qu’elle aimait, les moments merveilleux que nous avions partagés, sa gentillesse, ses yeux aux couleurs des Caraïbes, combien elle me manque. Et à chaque fois que je parle d’elle, mon petit Kévin rayonne de bonheur. Et là, il a commencé à rayonner à peine ai-je prononcé le mot maman. Ce qui me complique d’autant plus la tâche.
— Je ne t’ai jamais dit comment maman était… comment elle est m…
Non ! C’est impossible ! Je n’y arriverais jamais… Que c’est dur la vérité !
On se calme ! On respire et on essaye encore :
— Ta cicatrice, sur le front, tu sais, c’est à ta naissance, ça ne s’est pas passé comme ça se passe d’habitude… Et maman… Elle n’a pas…
Et merde ! Cette fois, c’est foutu pour de bon. Je bloque complètement. Si je dis un mot de plus, j’éclate en sanglots ! Les yeux noyés, j’aperçois à peine la larme qui coule sur la joue de Kévin. Il se blottit contre moi et me sert très fort. Comme si les rôles étaient inversés. Comme pour me consoler…
Un chuchotement effleure mon oreille :
— Papa. C’est pas la peine… Je sais comment ça s’est passé… Je sais que t’es malheureux quand tu penses à ça…
— Je ne t’ai jamais dit comment maman était… comment elle est m…
Non ! C’est impossible ! Je n’y arriverais jamais… Que c’est dur la vérité !
On se calme ! On respire et on essaye encore :
— Ta cicatrice, sur le front, tu sais, c’est à ta naissance, ça ne s’est pas passé comme ça se passe d’habitude… Et maman… Elle n’a pas…
Et merde ! Cette fois, c’est foutu pour de bon. Je bloque complètement. Si je dis un mot de plus, j’éclate en sanglots ! Les yeux noyés, j’aperçois à peine la larme qui coule sur la joue de Kévin. Il se blottit contre moi et me sert très fort. Comme si les rôles étaient inversés. Comme pour me consoler…
Un chuchotement effleure mon oreille :
— Papa. C’est pas la peine… Je sais comment ça s’est passé… Je sais que t’es malheureux quand tu penses à ça…
— Hein ? Mais comment peux-tu savoir… Qui…
Je suis littéralement désarçonné, n’osant pas le regarder ni bouger le moindre bout de lèvre. Il se détache un peu de moi pour se mettre en boule sous mes couvertures. Une fois bien installé, j’entends à nouveau sa voix fluette :
— C’est maman qui me l’a dit.
— Qui ? Sarah ?
— Ben oui, maman. Elle vient dans mes rêves quand j’ai le cafard. Et elle m’a tout raconté. Un jour, elle m’a dit qu’elle m’avait donné sa vie pour me sauver. Que si elle s’était pas sacrifiée, j’aurais pas pu naître. Et puis, elle a dit que tu étais très triste et que tu auras du mal à m’en parler. C’est pour ça qu’elle me l’a dit…
Je crois rêver. Oui, c’est ça, je suis en plein rêve. Car ce qu’il me relate est insensé !
— Kévin, C’est absurde ! Ta mère est morte ! Elle ne peut pas te parler ! Même dans les rêves !
Subitement, réalisant que je venais d’élever la voix et surtout de prononcer des mots très durs, je m’arrête. Alors, tout en guettant une réaction de mon petit bonhomme, j’essaye de modérer mes raisonnements trop pragmatiques et certainement inadaptés à une telle situation. Il me faudra un long silence avant de reprendre la parole :
— Pardon. Je ne voulais pas te gronder. Mais ce que tu me dis est… impossible… tellement impossible…
Je marque une nouvelle pause et me rends compte que Kévin pleure. Que je pleure aussi…
— Kévin, je ne voulais pas t’effrayer. Continue, s’il te plait…
Au bout de quelques minutes, il revient se blottir contre moi. Il semble s’être apaisé.
— C’est vrai ce qu’elle m’a dit ? Hein, papa, que c’est vrai ?
Je dois me rendre à l’évidence et hoche la tête pour confirmer.
— Tu sais papa, maman elle m’a laissé un message pour toi.
Il se tait, craignant une seconde éruption colérique, mais à quoi bon, il ne servira à rien de se fâcher. S’il a besoin de parler, qu’il parle. Si ça le soulage…
— Je t’écoute, mon chéri.
— Elle m’a dit, le jour où que papa aura fini son… heu… son deuil, je crois qu’elle a dit… Et ben, ce jour-là, tu lui diras qu’il te trouve une maman… parce que tu as besoin d’une vraie maman… C’est ça qu’elle voulait que je te dise, je crois…
Kévin se tait. Il réfléchit ou hésite un peu.
— Ça serait bien si c’était la maman de Jérémie… Dis, elle te plaît ?
— La maman de qui ? Ah, oui… Je ne la connais pas trop, tu sais…
— Kévin, je ne voulais pas t’effrayer. Continue, s’il te plait…
Au bout de quelques minutes, il revient se blottir contre moi. Il semble s’être apaisé.
— C’est vrai ce qu’elle m’a dit ? Hein, papa, que c’est vrai ?
Je dois me rendre à l’évidence et hoche la tête pour confirmer.
— Tu sais papa, maman elle m’a laissé un message pour toi.
Il se tait, craignant une seconde éruption colérique, mais à quoi bon, il ne servira à rien de se fâcher. S’il a besoin de parler, qu’il parle. Si ça le soulage…
— Je t’écoute, mon chéri.
— Elle m’a dit, le jour où que papa aura fini son… heu… son deuil, je crois qu’elle a dit… Et ben, ce jour-là, tu lui diras qu’il te trouve une maman… parce que tu as besoin d’une vraie maman… C’est ça qu’elle voulait que je te dise, je crois…
Kévin se tait. Il réfléchit ou hésite un peu.
— Ça serait bien si c’était la maman de Jérémie… Dis, elle te plaît ?
— La maman de qui ? Ah, oui… Je ne la connais pas trop, tu sais…
Je suis à la fois gêné et horrifié par ses propos. Lui, il parle comme si tout cela était naturel. Il est vrai que le charme de cette future divorcée ne m’est pas insensible. Mais nom de nom, et Sarah ? Je l’aime ! Je ne peux pas la trahir ! Et puis ce n’est pas le moment de discuter de ça… Non, vraiment pas le moment… Et puis c’est quoi ce délire ? Comment peut-il croire que les morts peuvent nous parler ? Il ne se sent pas bien. Il déprime peut-être... Lundi, je l’amène chez le pédiatre.
— C’est quoi le deuil papa ?
— Le deuil ?
Sa question me déroute encore davantage. Comment peut-il utiliser un mot qu’il ne connaît pas ? Comment aurait-il pu inventer de lui-même cette histoire sordide ? Je suis troublé, perdu…
— Quand on perd quelqu’un qu’on aime, c’est le temps nécessaire pour guérir de son chagrin, pour que la blessure affective cicatrise… Tu comprends ?
Kévin ne répond pas, ses yeux sont à peine ouverts.
— Bon ! Et si on allait dormir ?
Une fois enfoui sous sa couette, je borde Kévin et l’embrasse sur la joue. Ses paupières tombent. Il va bientôt s’endormir. Il est si paisible maintenant. Je dois retourner me coucher aussi, mais une question me cloue sur place. Une interrogation qui me laisse confus, qui ne colle pas avec toute cette histoire :
— Kévin, si tu savais tout ça, pourquoi tu me posais la question pour ta cicatrice ?
La réponse ne vient pas. Il a dû s’endormir. Tant pis. Ou tant mieux. Demain, tout sera oublié. On se réveillera comme d'habitude. Demain, cette nuit blanche n’aura été qu’un rêve, un souvenir flou.
Je m’apprête à sortir de sa chambre, quand un murmure à peine audible m’atteint en plein cœur :
— C’est parce que je voulais être sûr que c’était vrai… Et puis… Papa… Je veux une maman… Une vraie maman…
Chapitre suivant : Diamant