Jaune
— Papa, i’ m’énerve Jérémie, i’ continue encore à m’appeler Harry Potter ! Tu sais, à cause de ma cicatrice… Tu m’as jamais dis comment j’avais eu cette cicatrice. C’était quand j’étais petit ?
Kévin a parlé mais son regard capté par la frêle luminosité de sa console de jeu n’a pas vacillé. Du haut de son huitième anniversaire, il arbore une chevelure brune et courte qui s’embrase de reflets dorés et ondoyants. Je me tourne vers l’âtre et me lève pour le garnir d’une bûche rondelette. Ce n’est pas la première fois qu’il me pose la question. Mais je n’ai jamais su lui répondre. A chaque fois, je me persuade qu’il est trop jeune pour comprendre, que ce n’est pas le bon moment. De bien mauvaises excuses pour me donner bonne conscience… Car, en vérité, je suis incapable de lui dire…
La réponse est tellement horrible que j’évite même de le regarder en face, lui, mon propre fils. Chaque fois que je butte contre son front, des trombes de souvenirs corrosifs s’affalent sur mon âme écorchée.
Il faudra bien, pourtant, que je lui dise un jour. Qu’il la porte depuis qu’il est né. Qu’elle est la conséquence d’un accouchement difficile… Putain de forceps…
— Tu n’aimes pas Harry Potter ?
— Si, si… Regarde, Papa ! Mon Pokémon, il est au niveau 32 !
Rien que d’y repenser, j’en ai les tripes qui se nouent, le pouls qui s’emballe, les yeux qui se troublent. Non, je ne suis pas prêt… Pas encore… Pas aujourd’hui en tout cas…
J’attrape un vieux journal dans la réserve. Les nouvelles ont largement dépassé la date de péremption, c’est d’ailleurs pour cela qu’elles sont destinées à finir en cendres, mais je les parcours machinalement pour tenter d’oublier sa question. Je me sens si lâche…
Kévin s’agite sur sa chaise et manque de basculer. Il pousse un cri. Un cri de triomphe :
Kévin s’agite sur sa chaise et manque de basculer. Il pousse un cri. Un cri de triomphe :
— Ouais ! Je l’ai mis KO !
Son sourire… celui de sa mère. Ô Sarah, comme elle me manque… comme elle nous manque ! Elle saurait, elle, lui dire. Elle saurait, elle, ce qui est bon pour lui… Parce que moi, je patauge depuis huit ans sans elle…
La nuit a maintenant envahi la maison. Seul le foyer de la cheminée lutte pour résister à la pénombre. Il est tard. Demain c’est dimanche, heureusement.
— Allez, éteins ton engin et ouste, au lit !
— Attends ! Ch’uis en plein combat !
— Alors après le combat tu éteins.
— D’ac.
Il aura fallu un gros quart d’heure de rituelles négociations pour qu’il daigne se défaire de son cadeau d’anniversaire et aller enfin se coucher. Je monte l’escalier pour rejoindre sa chambre. Mon cher Kévin, il est tout pour moi. Je voudrais tant qu’il soit heureux, qu’il n’ait jamais mal comme moi j’ai mal…
Son sourire… celui de sa mère. Ô Sarah, comme elle me manque… comme elle nous manque ! Elle saurait, elle, lui dire. Elle saurait, elle, ce qui est bon pour lui… Parce que moi, je patauge depuis huit ans sans elle…
La nuit a maintenant envahi la maison. Seul le foyer de la cheminée lutte pour résister à la pénombre. Il est tard. Demain c’est dimanche, heureusement.
— Allez, éteins ton engin et ouste, au lit !
— Attends ! Ch’uis en plein combat !
— Alors après le combat tu éteins.
— D’ac.
Il aura fallu un gros quart d’heure de rituelles négociations pour qu’il daigne se défaire de son cadeau d’anniversaire et aller enfin se coucher. Je monte l’escalier pour rejoindre sa chambre. Mon cher Kévin, il est tout pour moi. Je voudrais tant qu’il soit heureux, qu’il n’ait jamais mal comme moi j’ai mal…
Un baiser sur le nez et il m’agrippe le bras.
— Papa, la maman de Jérémie veut bien que j’aille chez eux demain. Tu es d’accord, dis ?
— On verra demain. Dors.
Je pars sur la pointe des pieds, éteins la lumière et laisse la porte entrebâillée.
— Papa, i’ paraît que les parents de Jérémie i’ vont divorcer. Pourtant, tu sais, sa mère, elle est hyper gentille. J’aimerais bien avoir une maman comme elle…
— Fais de beaux rêves…
Je me tourne et me retourne. Les draps sont fripés et humides. Morphée m’a oublié ce soir. Je me lève et déambule mécaniquement d’une pièce à l’autre pour tuer le temps. Kévin, lui, dort paisiblement, collé contre son monstre jaune en peluche, dans la chambre d’à côté. Je m’en veux d’être à ce point angoissé d’avoir à lui révéler la vérité sur sa naissance. Ça lui fera un choc, c’est certain, mais plus j’attendrai, plus l’effet sera dramatique. Il a le droit de savoir. J’ai le devoir de lui dire.
Après une heure d’inutiles allées et venues, je m’apprête à regagner mon édredon. J’en frissonne d’avance, malgré le ronron bienveillant du poêle à bois. Car plus rien ne pourra empêcher mon pire cauchemar de hanter le restant de la nuit. Je le sais parfaitement, mais je suis trop las. Bien trop las pour lutter…
Mes paupières sont lourdes. Des wagons d’images lancinantes en profitent pour s’infiltrer dans mon crâne endolori. Des images sanglantes…
— Papa, la maman de Jérémie veut bien que j’aille chez eux demain. Tu es d’accord, dis ?
— On verra demain. Dors.
Je pars sur la pointe des pieds, éteins la lumière et laisse la porte entrebâillée.
— Papa, i’ paraît que les parents de Jérémie i’ vont divorcer. Pourtant, tu sais, sa mère, elle est hyper gentille. J’aimerais bien avoir une maman comme elle…
— Fais de beaux rêves…
Je me tourne et me retourne. Les draps sont fripés et humides. Morphée m’a oublié ce soir. Je me lève et déambule mécaniquement d’une pièce à l’autre pour tuer le temps. Kévin, lui, dort paisiblement, collé contre son monstre jaune en peluche, dans la chambre d’à côté. Je m’en veux d’être à ce point angoissé d’avoir à lui révéler la vérité sur sa naissance. Ça lui fera un choc, c’est certain, mais plus j’attendrai, plus l’effet sera dramatique. Il a le droit de savoir. J’ai le devoir de lui dire.
Après une heure d’inutiles allées et venues, je m’apprête à regagner mon édredon. J’en frissonne d’avance, malgré le ronron bienveillant du poêle à bois. Car plus rien ne pourra empêcher mon pire cauchemar de hanter le restant de la nuit. Je le sais parfaitement, mais je suis trop las. Bien trop las pour lutter…
Mes paupières sont lourdes. Des wagons d’images lancinantes en profitent pour s’infiltrer dans mon crâne endolori. Des images sanglantes…
Chapitre suivant : Rouge Feu