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Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[fin mai - début juin 1877]

Mon cher Pissarro,
J'ai vu avec peine dans votre lettre vos déveines et notamment celles de votre vente à l'Hôtel Drouot [C'est le 28 mai que les impressionnistes avaient tenté une nouvelle vente à l'Hôtel Drouot. Si Berthe Morisot et Monet n'y ont pas pris part, Pissarro, Renoir, Sisley, Caillebotte y participaient avec au total quarante-cinq œuvres, mais les résultats, comme deux ans plus tôt, furent piteux. Alphonse Legrand en était l'expert.]. Décidément, si l'Hôtel Drouot se met aussi de la partie, c'est-à-dire si le public flottant devient lui aussi indifférent aux ventes de tableaux, il ne nous reste plus qu'à filer au large, et pour mon compte personnel en présence de cette attitude de l'Hôtel Drouot, je n'oserais plus affronter de vente et si j'avais quelqu'argent d'avance ou si je savais où en emprunter mon parti serait vite pris et je filerais en Angleterre. Leur guerre va les inquiéter, mais ce sera de courte durée [L'Angleterre, à l'intérieur, avait toujours à faire face à l'agitation irlandaise. A l'extérieur, dans le conflit russo-turc qui venait d'éclater, elle aurait aimé se ranger aux côtés de la Turquie mais la diplomatie l'emporta, la Russie obtint la neutralité de l'Empire britannique.] et en France on ne peut prévoir que de tristes années pour nous ... D'abord quand on connaît les hommes, bourgeois et paysans [illisible] pas compter sur eux, ne croyez pas que les neuf dixièmes de la population se soit sentie blessée par l'acte du 16 mai [Jules Simon, républicain modéré, président du Conseil et ministre de l'Intérieur, directeur du journal Le Siècle, venait de se trouver confronté à l'Assemblée à des revendications de Pie IX, soutenu par l'épiscopat français. Secondé par des congrégations religieuses et des comités catholiques, le mouvement avait débouché sur une pétition générale.
La Chambre, qui depuis février-mars 1876 comptait trois cent soixante républicains et cent cinquante-cinq monarchistes, réagit contre ces agitations ultramontaines. Mac-Mahon, sous un prétexte peu valable, força Jules Simon, par une lettre célèbre, à démissionner. Le duc de Broglie lui succéda avec un ministère d'Ordre moral que la Chambre refusa. De nouvelles élections auront lieu en octobre prochain.] : ne croyez pas qu'ils aient à cœur de venger leurs députés honteusement chassés, pour avoir essayer de défendre leurs intérêts les plus réels, non, rien ne leur fait, rien ne les gêne tant que la prospérité leur arrive : et pour les bourgeois et les paysans la prospérité actuelle est immense. Le commerçant et l'ouvrier souffrent : aiguillonnés par leur intérêt personnel, ils voteront bien en général : les autres suivant Mac-Mahon dans les candidatures bonapartistes qui ne seront pas trop chaudement appuyées par le clergé et Henri V, voilà les seuls bêtes noires pour le paysan. Du reste, il se fout parfaitement. Mais si les élections sont républicaines, et elles pourraient l'être, parce que le paysan votera pour son candidat dernier par esprit de routine, et parce qu'il a déjà voté pour lui, si les élections dis-je sont républicaines, s'il n'y a pas de lutte à main armée, il y aura jusqu'en 1880 des luttes qui mettront les peintres aussi heureux que des poissons sur la paille. S'il y a lutte armée, hélas, à qui encore vendre des tableaux ? S'il y a triomphe des cléricaux, nous pourrons vendre, mais ce résultat sera empoisonné par le prix auquel nous le paierons. Donc il n'y a que l'Angleterre où l'on puisse rêver le salut et si d'ici quelque temps je trouvais une personne qui me prête quelqu'argent, j'irais carrément essayer une vente [Le reste de cette lettre, déchirée en plusieurs endroits, est illisible.
Peut-être y en eût-il encore quelques-unes, Piette n'étant mort que le 14 avril 1878, en tout cas, c'est la dernière que nous avons eu entre les mains et celle qui achève cette correspondance.].
[fin de lettre déchirée].

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