[avril 1877]
Mon cher Pissarro,
Je pars pour Pontoise par le premier train. Il est 4 heures du matin. Avant de partir je dois vous dire ceci : hier, en prenant congé de ces Messieurs, je me suis approché de Sisley qui parlait avec Monet et Degas et lui ai tendu la main qu'il a serrée. Au même moment, Monsieur Degas m'a tendu la sienne et machinalement je l'ai touchée, mais cela a été un geste involontaire et qui a été plus vite que la pensée et contre lequel j'ai réagi presqu'immédiatement par ma froideur.
Après ce qui s'est passé entre vous et ce Monsieur, je regrette d'avoir même touché sa main ; car outre que vous aviez raison j'ai trouvé et j'ai dit que sa phrase était tristement regrettable, je le redis encore et le lui redirai tant qu'on voudra ; quelque confiance qu'il ait dans son affirmation dont nul ne lui contestait la véracité, il ne devait pas la mesurer avec la vôtre et la mettre au-dessus sans manquer, ce qu'il fait, aux éléments de la courtoisie et de la politesse. Nous avons déclaré tout haut et je déclare encore ici pour ma part que votre affirmation vaut à mes yeux plus que toute autre, venant de qui que ce soit. Je pense que l'expression a trahi la pensée de Monsieur Degas.
En tout cas, je vous assure et déclare qu'à l'avenir je ne toucherai sa main que lorsque vous-même aurez accepté de la toucher, c'est le seul moyen de mettre à néant sa prétention malséante [Cette lettre suit vraisemblablement la précédente, Écrite un lundi à 4 heures du matin, s'agit-il du lundi 9 avril ? Les dernières réunions précédant l'exposition avaient été orageuses. On y avait discuté du titre à lui donner, une quasi majorité désirant Exposition des impressionnistes mais Degas s'y était violemment opposé.
Je pars pour Pontoise par le premier train. Il est 4 heures du matin. Avant de partir je dois vous dire ceci : hier, en prenant congé de ces Messieurs, je me suis approché de Sisley qui parlait avec Monet et Degas et lui ai tendu la main qu'il a serrée. Au même moment, Monsieur Degas m'a tendu la sienne et machinalement je l'ai touchée, mais cela a été un geste involontaire et qui a été plus vite que la pensée et contre lequel j'ai réagi presqu'immédiatement par ma froideur.
Après ce qui s'est passé entre vous et ce Monsieur, je regrette d'avoir même touché sa main ; car outre que vous aviez raison j'ai trouvé et j'ai dit que sa phrase était tristement regrettable, je le redis encore et le lui redirai tant qu'on voudra ; quelque confiance qu'il ait dans son affirmation dont nul ne lui contestait la véracité, il ne devait pas la mesurer avec la vôtre et la mettre au-dessus sans manquer, ce qu'il fait, aux éléments de la courtoisie et de la politesse. Nous avons déclaré tout haut et je déclare encore ici pour ma part que votre affirmation vaut à mes yeux plus que toute autre, venant de qui que ce soit. Je pense que l'expression a trahi la pensée de Monsieur Degas.
En tout cas, je vous assure et déclare qu'à l'avenir je ne toucherai sa main que lorsque vous-même aurez accepté de la toucher, c'est le seul moyen de mettre à néant sa prétention malséante [Cette lettre suit vraisemblablement la précédente, Écrite un lundi à 4 heures du matin, s'agit-il du lundi 9 avril ? Les dernières réunions précédant l'exposition avaient été orageuses. On y avait discuté du titre à lui donner, une quasi majorité désirant Exposition des impressionnistes mais Degas s'y était violemment opposé.
Elle sera, comme la précédente, désignée sous le nom de Troisième exposition de peinture par un groupe d'artistes.].
Recevez mon cher Pissarro une bien cordiale poignée de mains.
Piette.
A demain lundi.
[avril 1877]
Piette.
[Si cette lettre est bien à sa place, on ne doit pas s'étonner de l'aggravation de la maladie de Piette. Nous l'avons vu de temps à autre, mais plutôt rarement y faire allusion, or il avait un cancer et peut-être le savait-il. En tout cas, le 1er avril 1877, il rédigeait son testament chez son notaire de Lassay.]
Enfin me voici revenu à Montfoucault, mon cher Pissarro, mais ça n'a pas été sans mal. Déjà malade à Paris, il m'a fallu rester au Mans. Une migraine, un coup de sang m'ont duré au moins dix jours. Je me croyais foutu. Je crois que la médecine homéopathique m'avait procuré cette révolution : enfin ne voulant pas crever au Mans j'ai tenu à partir malgré ma faiblesse et à Montfoucault le mal a cessé peu à peu¹. Aujourd'hui, je vais bien ; l'appétit seul ne revient pas, mais cependant je mange ; j'espère dans quelques jours être complètement bien.
Ma femme est fort ennuyée ; elle avait besoin de repos après l'inquiétude qu'elle avait eue sur mon compte et elle a trouvé sa maison inhabitée : la fille était partie depuis six semaines soigner sa mère malade ; les récoltes étaient restées à faire pour l'année prochaine, elle n'a personne encore pour l'aider et elle peine beaucoup. Enfin c'est une année de malheur à ajouter à bien d'autres. Je vous souhaite d'avoir moins de tribulations.
Le temps incertain doit vous contrarier toujours ; pour moi je ne songe point encore à reprendre le travail de dehors, c'est une mine inépuisable de scies de toutes sortes.
Recevez mon cher Pissarro une bien cordiale poignée de mains.
Piette.
A demain lundi.
[avril 1877]
Piette.
[Si cette lettre est bien à sa place, on ne doit pas s'étonner de l'aggravation de la maladie de Piette. Nous l'avons vu de temps à autre, mais plutôt rarement y faire allusion, or il avait un cancer et peut-être le savait-il. En tout cas, le 1er avril 1877, il rédigeait son testament chez son notaire de Lassay.]
Enfin me voici revenu à Montfoucault, mon cher Pissarro, mais ça n'a pas été sans mal. Déjà malade à Paris, il m'a fallu rester au Mans. Une migraine, un coup de sang m'ont duré au moins dix jours. Je me croyais foutu. Je crois que la médecine homéopathique m'avait procuré cette révolution : enfin ne voulant pas crever au Mans j'ai tenu à partir malgré ma faiblesse et à Montfoucault le mal a cessé peu à peu¹. Aujourd'hui, je vais bien ; l'appétit seul ne revient pas, mais cependant je mange ; j'espère dans quelques jours être complètement bien.
Ma femme est fort ennuyée ; elle avait besoin de repos après l'inquiétude qu'elle avait eue sur mon compte et elle a trouvé sa maison inhabitée : la fille était partie depuis six semaines soigner sa mère malade ; les récoltes étaient restées à faire pour l'année prochaine, elle n'a personne encore pour l'aider et elle peine beaucoup. Enfin c'est une année de malheur à ajouter à bien d'autres. Je vous souhaite d'avoir moins de tribulations.
Le temps incertain doit vous contrarier toujours ; pour moi je ne songe point encore à reprendre le travail de dehors, c'est une mine inépuisable de scies de toutes sortes.
Adieu, cher Pissarro, quand vous pourrez, écrivez-moi quelques mots. Embrassez pour Madame Piette et pour moi Madame Pissarro, les enfants et recevez nos remerciements pour les mille amitiés dont vous nous avez comblés.
Bien à vous, Piette.
Bien à vous, Piette.
Chapitre suivant : [fin mai - début juin 1877]