Paris, 24 mars 1877
Mon cher Pissarro,
Nous avons été peinés de l'accident survenu à Madame Pissarro, accident qui heureusement nous l'espérons d'après votre lettre ne paraît pas devoir avoir une suite fâcheuse.
Quelques jours de repos, quelques soins réitérés, frictions, bains, tisanes, sudorifiques, comme l'ordonnent nos esculapes, en cette occurrence triomphent du mal.
Mais comment prendre ce repos ; Georges et Titi vont vous faire des farces avec un entrain centuplé. Enfin, le calme reviendra et vous pourrez revaquer à vos affaires artistiques. Si vous aviez à me charger de quelque chose n'hésitez pas, je ferai ce que vous voudrez. Je commence à marcher et d'ailleurs le désir de vous servir à quelque chose me rend mes forces.
Hier comme vous savez était mon exhibition. Il y avait foule extraordinaire ; ma salle a été fort visitée jusqu'à la fin [La dernière vente de Piette à l'Hôtel Drouot a lieu alors qu'il écrit cette lettre, l'exposition publique s'étant tenue la veille. Cinquante numéros, sans indication de techniques, composaient le catalogue (Martin et Paschal experts). Les motifs de Pontoise sont encore plus nombreux qu'auparavant (treize) mais il se peut que se soient glissés des œuvres anciennes non vendues précédemment ; on y présentait aussi aux enchères une Cour du musée de Cluny, de nombreuses vues de Lassay, du Mans, de la Rance et de Saint-Malo et des paysages sans titre.] ! J'ai eu des félicitations qui m'ont paru sincères venant de Chocquet [Victor Chocquet (1821-vers 1898), employé au ministère des Finances, est devenu depuis 1875 un ardent défenseur des impressionnistes et leur amateur quasi inconditionnel.
Nous avons été peinés de l'accident survenu à Madame Pissarro, accident qui heureusement nous l'espérons d'après votre lettre ne paraît pas devoir avoir une suite fâcheuse.
Quelques jours de repos, quelques soins réitérés, frictions, bains, tisanes, sudorifiques, comme l'ordonnent nos esculapes, en cette occurrence triomphent du mal.
Mais comment prendre ce repos ; Georges et Titi vont vous faire des farces avec un entrain centuplé. Enfin, le calme reviendra et vous pourrez revaquer à vos affaires artistiques. Si vous aviez à me charger de quelque chose n'hésitez pas, je ferai ce que vous voudrez. Je commence à marcher et d'ailleurs le désir de vous servir à quelque chose me rend mes forces.
Hier comme vous savez était mon exhibition. Il y avait foule extraordinaire ; ma salle a été fort visitée jusqu'à la fin [La dernière vente de Piette à l'Hôtel Drouot a lieu alors qu'il écrit cette lettre, l'exposition publique s'étant tenue la veille. Cinquante numéros, sans indication de techniques, composaient le catalogue (Martin et Paschal experts). Les motifs de Pontoise sont encore plus nombreux qu'auparavant (treize) mais il se peut que se soient glissés des œuvres anciennes non vendues précédemment ; on y présentait aussi aux enchères une Cour du musée de Cluny, de nombreuses vues de Lassay, du Mans, de la Rance et de Saint-Malo et des paysages sans titre.] ! J'ai eu des félicitations qui m'ont paru sincères venant de Chocquet [Victor Chocquet (1821-vers 1898), employé au ministère des Finances, est devenu depuis 1875 un ardent défenseur des impressionnistes et leur amateur quasi inconditionnel.
Il a commencé par acheter des Renoir et des Cézanne puis s'intéresse vite à leurs amis, y compris Manet. il aime les protéger et les encourager : il n'est pas étonnant de le trouver à cette vente puisque Piette va participer à la troisième exposition des Impressionnistes.], Cézanne, Guillaumin. Boudin n'a pas quitté la salle, examinant tout le temps. Des groupes se formaient où l'on discutait, calmes mais avec intérêt. Ce n'était pas un public banal et le courage que mettait une foule de gens à recommencer à plusieurs reprises un examen très long dénote évidemment l'intérêt quelles que soient les tendances artistiques de l'inspecteur. Enfin je suis fort content. Certainement la partie que l'on appelle sérieuse se joue aujourd'hui 24. Mais dussé-je avoir un échec terrible, je serai à moitié consolé par l'appréciation du public d'hier. Ce soir quand j'aurai le résultat pécuniaire, je vous enverrai cette lettre qui finira peut-être sous des apparences plus tristes qu'elle ne commence.
N. M. [N. M. : des initiales vagues ne désignant pas particulièrement les premières lettres de noms d'artistes, mais elles visent sans doute Renoir et Monet.] de notre association n'ont pas paru (si ce n'est Cézanne et Guillaumin). Si vous aviez été ici je suis sûr que vous seriez venu. Pourquoi ? Parce qu'indépendamment de votre amitié, il y aurait eu à vous y pousser le sentiment de solidarité. Nous devrions puisque nous voulons lutter contre l'ennemi commun faire un pacte sincère. Ce que vous faites.
Mais ni Renoir ni Monet ne voient autre chose dans l'association annuelle que nous formons, autre chose qu'un moyen de se servir des autres comme d'échelon. Leur talent évidemment très grand les rend égoïstes, ce qui généralement a lieu pour les hommes de grande valeur qui pour cela même ne sont pas susceptibles de faire prospérer une association.
N. M. [N. M. : des initiales vagues ne désignant pas particulièrement les premières lettres de noms d'artistes, mais elles visent sans doute Renoir et Monet.] de notre association n'ont pas paru (si ce n'est Cézanne et Guillaumin). Si vous aviez été ici je suis sûr que vous seriez venu. Pourquoi ? Parce qu'indépendamment de votre amitié, il y aurait eu à vous y pousser le sentiment de solidarité. Nous devrions puisque nous voulons lutter contre l'ennemi commun faire un pacte sincère. Ce que vous faites.
Mais ni Renoir ni Monet ne voient autre chose dans l'association annuelle que nous formons, autre chose qu'un moyen de se servir des autres comme d'échelon. Leur talent évidemment très grand les rend égoïstes, ce qui généralement a lieu pour les hommes de grande valeur qui pour cela même ne sont pas susceptibles de faire prospérer une association.
C'est donc lundi [Donc le lundi 26 mars, il y aura réunion 6, rue Le Peletier, dans un local vide, arrêté par Caillebotte, tout proche de la galerie Durand-Ruel, Elle rassemblera quelques membres et exposants de la future manifestation impressionniste ; Pissarro y était-il ? Rien n'est moins sûr si l'on se reporte à la dernière phrase de la lettre. Réunion où chacun pousse ses propres arguments, pas toujours conciliables avec ceux des autres. Caillebotte, Renoir, Monet, Pissarro furent chargés de l'accrochage. Le 4 avril, la presse était conviée à visiter les salons et dès le soir-même, grands et petits journaux ouvrent le débat : comme à l'ordinaire, il y aura beaucoup plus de mauvaises critiques que de comptes-rendus pertinents, et pourtant chaque artiste a tenu à envoyer ses plus belles œuvres. Le premier numéro de L'Impressionnisme ; le journal de propagande de Georges Rivière, fondé pour la durée de l'exposition, paraîtra le 6 avril, il sera suivi de trois autres numéros. Le vernissage officiel a eu lieu le 5 avril.] que nous irons à nos salons : puisque nous les payons, on peut employer ce mot. J'ai peur qu'il soit bien difficile d'avoir autre chose que les coins noirs : les beaux endroits seront pris par Renoir et Monet.
J'admettrai que le sort étant aveugle, il serait malheureux de donner la place d'honneur par le sort à Ottin par exemple [Ottin père et fils, Béliard, Lepic, Colin, Latouche, Lépine et bien d'autres n'ont pas voulu participer à cette exposition, estimant qu'elle leur portait préjudice. Ottin démissionnaire, son domicile ne sert plus de siège social ; celui-ci est transféré chez Alphonse Legrand, ancien employé de Durand-Ruel, marchand d'objets d'art et de tableaux, installé 22 bis, rue Laffitte (cf. ]. BaillyHerzberg, op. Cit. pp. 118-119).
J'admettrai que le sort étant aveugle, il serait malheureux de donner la place d'honneur par le sort à Ottin par exemple [Ottin père et fils, Béliard, Lepic, Colin, Latouche, Lépine et bien d'autres n'ont pas voulu participer à cette exposition, estimant qu'elle leur portait préjudice. Ottin démissionnaire, son domicile ne sert plus de siège social ; celui-ci est transféré chez Alphonse Legrand, ancien employé de Durand-Ruel, marchand d'objets d'art et de tableaux, installé 22 bis, rue Laffitte (cf. ]. BaillyHerzberg, op. Cit. pp. 118-119).
A défaut d'Ottin et de ses comparses, on voit un groupe de peintres impressionnistes beaucoup plus homogène, composé de dix-huit exposants, comprenant entre autres Caillebotte, Cézanne, Degas, Guillaumin, Monet, B. Morisot, Camille et Lucien Pissarro, Renoir, Sisley, plus des invités : pour Renoir, ce sont Franc-Lamy et Cordey ; pour Degas :
Alphonse Moreau, Charles Tillot, Henri Rouart et pour Pissarro : Piette, naturellement. il y exposait quatorze huiles dont cinq de Pontoise : quatre marchés, la place de l'Hôtel de Ville, la place du Grand-Martroy (deux), un marché aux légumes et la Fête de l'Hermitage à Pontoise, plus vingt-trois aquarelles où l'on retrouve Pontoise dans La Fête des fossés, une vue générale, La Fête de l'Hermitage, Vue de l'Hermitage, La plaine de l'Hermitage à Pontoise, Les bords de l'Oise et peut-être plus encore dans des titres très neutres où certains motifs pourraient être de Pontoise sans que cela soit précisé.]. Je serai pour moi partisan de laisser les places d'honneur aux œuvres capitales de Renoir de Monet de Pissarro. Mais je ne voudrais pas que toute la bonne place incombe à Renoir et à Monet : qu'ils y mettent tous leurs tableaux, ils devraient en mettre aussi dans les salles sombres, de cette manière, il y aurait place au soleil pour tout le monde ; ils auraient la plus belle place pour un ou deux tableaux, soit, c'est le privilège du talent, mais ils n'auraient pas tous leurs tableaux groupés aux bonnes places en laissant les mauvaises au fretin ; c'est ce qu'il sera difficile de leur faire admettre, et si la santé de Madame vous le permet vous ferez bien de venir à la réunion.
Souvenez-vous de ce qui vous est arrivé l'année dernière ; si je n'avais pas été malade ma femme serait allée vous remplacer, mais vous savez que cela ne se peut.
Alphonse Moreau, Charles Tillot, Henri Rouart et pour Pissarro : Piette, naturellement. il y exposait quatorze huiles dont cinq de Pontoise : quatre marchés, la place de l'Hôtel de Ville, la place du Grand-Martroy (deux), un marché aux légumes et la Fête de l'Hermitage à Pontoise, plus vingt-trois aquarelles où l'on retrouve Pontoise dans La Fête des fossés, une vue générale, La Fête de l'Hermitage, Vue de l'Hermitage, La plaine de l'Hermitage à Pontoise, Les bords de l'Oise et peut-être plus encore dans des titres très neutres où certains motifs pourraient être de Pontoise sans que cela soit précisé.]. Je serai pour moi partisan de laisser les places d'honneur aux œuvres capitales de Renoir de Monet de Pissarro. Mais je ne voudrais pas que toute la bonne place incombe à Renoir et à Monet : qu'ils y mettent tous leurs tableaux, ils devraient en mettre aussi dans les salles sombres, de cette manière, il y aurait place au soleil pour tout le monde ; ils auraient la plus belle place pour un ou deux tableaux, soit, c'est le privilège du talent, mais ils n'auraient pas tous leurs tableaux groupés aux bonnes places en laissant les mauvaises au fretin ; c'est ce qu'il sera difficile de leur faire admettre, et si la santé de Madame vous le permet vous ferez bien de venir à la réunion.
Souvenez-vous de ce qui vous est arrivé l'année dernière ; si je n'avais pas été malade ma femme serait allée vous remplacer, mais vous savez que cela ne se peut.
Nous vous serrons la main et souhaitons prompt rétablissement à votre dame.
Embrassez les enfants
Piette.
Embrassez les enfants
Piette.
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