Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - texte intégral

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[Fin ? 1876]

Mon cher Pissarro,
J'ai reçu votre douloureuse lettre hier et j'ai pensé toute la nuit.
Ma femme qui joint à cette émotion une disparition du corps à une douloureuse prostration en est littéralement malade. Vidons d'abord le calice des déboires, nous chercherons ensuite à trouver consolation [Dans les années 1876-1877, les ennuis pécuniaires de Pissarro vont encore s'aggravant. A bout de ressources, il écrit même à Murer « qu'il jette par-dessus bord tout son lest, (...) ayant, comme vous le savez, absolument besoin d'envoyer à Pontoise de l'argent (... ») (cf. Bailly-Herzberg, op. Cit. p. 103) ; nous avions daté cette lettre à Murer vers 1877, peut-être faut-il la situer plutôt vers la fin de 1876 : Pissarro parle d'un Clair de lune qu'il est en train de travailler (P.V.379) et qui ne pourra être terminé avant 1877. Dans cette même période, il avertit Piette qu'il va être saisi, information ignorée avant cette lettre de Piette. Naturellement, son ami va tenter tout ce qui est en son pouvoir pour le sauver.].
D'abord donc, je n'aurai point attendu à être prié d'agir pour le faire : si c'eût était faisable et si je ne vous ai pas donné de nouvelles c'est qu'il n'y avait rien de bon là-dedans. Monsieur Larère, puisque vous m'interrogez, ne peut souffrir vos toiles : il aime un peu mieux les miennes, mais ce sont les anciennes qui sont noires qui feraient son bonheur.
Interrogé souvent, poussé dans ses retranchements, il a fini par parler franchement ; et peut-être profitera-t-il de l'offre conditionnelle de la vente que j'ai faite de les lui reprendre coûtant : cependant sur mon insistance pour qu'il s'y décide, puisque ma délicatesse y est engagée, il a voulu les garder encore : mon insistance produisant un effet contraire.
Donc rien de ce côté. Vous voyez mon cher ami que je ne puis rien proposer ! Il m'a même dit que s'il achetait cette année à l'école, ce ne serait que pour compléter sa collection des noms qui manquent. Sa volonté est donc bien arrêtée.
Ce n'est donc qu'à Paris que vous pourrez trouver des gens assez intelligents pour aimer votre peinture et je ne puis croire qu'il en soit seulement pour vous comme vous le dites ! Les peintres doivent tous nager en pleine détresse. J'écris à Martin à la hâte pour savoir à quoi m'en tenir : comme il m'avait engagé à faire une vente, et que je devais lui en reparler, je sonde le terrain pour savoir s'il croit que j'ai quelque espoir et à quelle époque il serait bon d'agir [Piette fera sa dernière vente à l'Hôtel Drouot le 24 mars 1877 ; le catalogue comprendra cinquante numéros.]. Si j'avais un peu de chance, j'en serais heureux, puisque cela me permettrait de vous être utile ! Car avec les quelques sous que j'ai en main, je ne puis rien faire, et pourtant je tiens à ne pas vous abandonner et à faire ce que je pourrai ! Je vais écrire voir si je peux réunir à Paris quelques sous, presser ceux qui doivent, arrêter tout paiement.
Il est impossible que vous soyez saisi : remuez-vous, ne perdez pas courage ; sacrifiez une portion de la cargaison pour sauver le navire. Quelque ami que vous me teniez être, je ne puis vous donner de conseils plus précis. Mais ne craignez pas de me donner des détails sur vos affaires : ne vous laissez ni saisir ni vendre sans m'avertir vite. Dans quelques jours j'aurai peut-être à vous écrire et je fouillerai ma cervelle pour y découvrir un moteur d'action.
Remerciez Guillaumin [Guillaumin habitait alors 13, quai d'Anjou, avec sa mère, tout en partageant son appartement avec Cézanne.
Employé de la ville de Paris, il ne se permettait guère de voyages, sauf à Pontoise et à Auvers-sur-Oise. TI était le correspondant de Pissarro à Paris tandis que celui-ci se trouvait à Montfoucault. Piette a probablement connu Guillaumin à Pontoise tout comme il y a connu Cézanne.], mais du voyage il ne peut plus être question surtout avec ce qui vous arrive. Je crois qu'avec votre habileté vous devez réussir aimablement à faire des faïences décorées : rapidement, spirituellement, comme vos dessins rehaussés ou aquarelles, cela ferait je crois merveilleusement. Ne perdez donc pas espoir [Voici la première mention de ces carreaux de faïence auxquels Pissarro va s'attaquer sous peu. Comme nous l'avons dit, Pissarro reprenait souvent d'anciens motifs d'après des dessins. Certains de ses carreaux pourraient bien représenter la région de Saint-Malo et Dinan qu'il a au moins visité une fois en compagnie de Piette.]. Peut-être n'est-ce qu'une gêne, qu'un pont étroit qui donnera accès à de larges horizons. Hélas, heureux ceux-là mêmes qui peuvent faire de l'industrie : et qui sait si dans deux mois je ne serai pas dans une position aussi désespérée, si mes aquarelles n'ont plus cours, mais à tout espoir. Je vous dirai ce que m'écrira Martin : peut-être ma vente réussira-t-elle à peu près. Allons, mon pauvre ami, je vous serre la main. Madame Piette vous envoie ses souhaits les plus sympathiques, les plus ardents, toujours de notre part à Madame Pissarro et embrassements aux enfants.
Respectueuses salutations s'il vous plaît à Madame Pissarro votre mère.
Bien à vous,
Piette.
Je ne dis rien de vous à Martin, je voulais d'abord l'interroger mais quelque indirectement que ce soit je crains qu'il ne vous découvre par l'interrogation. Je me tais.

Chapitre suivant : [vers janvier 1877]