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Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[Vers février 1876]

Mon cher Pissarro,
Je comptais partir pour Paris immédiatement après le vote, mais voilà nous avons eu ballottage, je ne puis donc partir qu'après, car nous avons le dessus et il faut s'y maintenir et pour cela ne pas négliger les efforts en s'endormant dans une victoire incomplète [Il n'y eut qu'un ballottage à Melleray à l'occasion des élections sénatoriales en février 1876, lorsqu'il s'agit d'élire un délégué. Piette est candidat mais c'est un de ses amis républicains qui sera élu au troisième tour.]. Cela va me mettre bien en retard et il est probable que je ne retirerai de mon voyage qu'une dépense en plus, tandis que quelques billets de banque auraient si bien fait mon affaire.
Remerciez Lucien de sa petite lettre, très bien faite qui m'a causé un plaisir réel. Faites-lui en mon compliment, qu'il continue à être naturel. Hélas j'ai fait la comparaison avec d'autres lettres de gens plus avancés - en âge seulement - et l'avantage lui est resté de beaucoup.
J'espère que vous êtes tous en bonne santé. Je vous écrirai le jour de mon arrivée à Paris pour le cas où vos affaires vous y amèneraient car je ne pourrai vous aller voir de suite car je vais avoir bien à faire.
Tâcher de voir quelques marchands ce qui ne sera pas facile, à voir enfin si je risquerai quelque chose au Salon [Dans les années 1873, 1874, 1875, Piette n'expose pas au Salon mais en 1876, il y envoie deux aquarelles : Printemps et Vue du Mans.] et dans ce cas me procurer des cadres, vous voyez comme il faut se hâter, n'ayant que huit à dix jours et peut-être moins pour tout cela.
A mon grand regret j'ai sacrifié encore cette année la foire de Dinan qui m'intéresse tant, qui a lieu du 10 mars au 15 avril [La foire de Dinan avait lieu en général du premier dimanche de Carême au dimanche des Rameaux, ce qui en 1876 donne les dates 12 mars-9 avril, en somme assez proches de celles qu'indique Piette.].
Et vous, mon cher ami ? Vous avez dû en abattre, de la neige surtout ! A moins que la prudence ne soit venue mitiger d'eau froide l'enthousiasme que vous avez et que je partage pour cet exercice. Que je serai heureux de voir cela ! Surtout si vous avez lieu d'être content des affaires. Le voilà donc à bas cet immonde tyran de toutes les intelligences, ce baveux reptile caché sous un lutrin, quelles bonnes et larges respirations pour les poumons si longtemps privés d'air ! Car il est permis d'espérer que l'autre suivra le mouvement [Cet « immonde tyran de toutes les intelligences » n'est pas facile à identifier à travers une phrase aussi sibylline et aussi violente. S'agirait-il de Louis Joseph Buffet (1818-1898), président de l'Assemblée d'avril 1873 à mars 1875, devenant ensuite ministre de l'Intérieur et vice-président du Conseil ? Hostile à la gauche, soutenant les monarchistes et les bonapartistes, il s'est illustré durant son ministère par la répression de la presse, une surveillance étroite du colportage, la prolongation de l'état de siège à Paris, Lyon et Marseille alors qu'il est levé ailleurs en France, toutes actions impopulaires. S'étant présenté le 20 février 1876 dans quatre circonscriptions comme député, il est battu dans chacune d'elles ; le 23 février, il donne sa démission.
Quant à « l'autre », dont Piette espère « qu'il suivra le mouvement », ne pense-t-il pas, en exprimant ce vœu, à la chute du maréchal Mac-Mahon, élu à la présidence de la République par les partis de la réaction, monarchistes et conservateurs, c'est-à-dire ceux de « l'ordre moral » ?].
L'ami Cézanne est-il revenu ? A-t-il rapporté les ciels bleus dont parlent les poètes et dont nos brumes colorées et obéissantes à la perspective ne nous laissent pas trop privés ?
Interrompons ce caquetage et parlons sérieusement.
Il y a quelques jours, Monsieur Maupetit ayant eu quelque chose à faire chercher à Montfoucault a envoyé une femme de Lassay, précisément la mère de la chiarde. Madame Piette a engagé un petit bout de conversation et la bonne femme lui a dit qu'elle regrettait toujours la place chez vous pour sa fille : qu'elle avait été pour l'envoyer à Paris, mais qu'elle n'avait pu faire l'avance et que sa fille était toujours à Lassay. Se rappelant de vos désirs et enhardie par les avances de la bonne femme, Madame Piette lui a demandé si vous ne lui aviez point écrit et sur sa réponse négative lui a fait part des désirs que vous aviez eus. De fil en aiguille, la bonne femme l'a priée de vous écrire et c'est déjà fait pour demander la réponse : ce que je ne fais qu'aujourd'hui donc, si le cœur vous en dit, la fille partira (espérons qu'elle ne fera pas comme l'autre) aux conditions de deux cents francs de gages, voyage payé si donc il y a lieu, vous m'écrirez et on vous l'expédiera. Je crois que la rosse d'Élise qui nous a tant fait de farces était plus méchante et qu'elle lui a jeté sur le corps bien des méfaits dont elle était l'auteur.
A revoir donc, cher Pissarro, présentez nos plus amicales salutations et accolades à Madame Pissarro de notre part, et embrassez la petite famille, nous vous serrons affectueusement la main.
Piette.
J'oubliais, pourriez-vous m'envoyer par la poste au plus vite de la graine de choux de l'Hermitage de Pontoise (c'est un chou d'hiver, genre dit de Milan frisé, environ cinquante centimes).

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