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Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[fin 1875 ?]

Mon cher Pissarro,
Conformément à votre lettre, j'ai écrit à la fille qui vous était destinée, elle vient de venir et partira pour Pontoise mardi prochain ; elle arrivera à Paris à 5 heures mercredi matin, se fera conduire au chemin de fer du Nord et partira pour Pontoise par le deuxième train qui est je crois à 10 heures 55. Vous pourrez l'y faire attendre.
Elle sera facile à reconnaître : petite fille brune en deuil, portant une robe grise et un grand voile noir flottant sur son bonnet à la mode du pays et elle porte avec elle un sac de toile contenant quelques maigres effets.
Elle n'a pas eu besoin d'argent de ma part : une voisine avec laquelle elle a, nous a-t-elle dit, des comptes lui a prêté de l'argent. Je lui ai donné, en outre de votre adresse, celle de Monsieur Estruc afin qu'elle sache où aller si quelque malheur lui arrivait. Cette pauvre fille est frêle, mais elle a l'air doux et je crois qu'avec de la patience en commençant, on pourrait en faire quelque chose, car elle ne sait rien faire, et il y a toujours plus de chance quand on a entre les mains une nature vierge, que lorsque déjà elle a été gâtée. Sans doute elle va se trouver bien dépaysée, bien neuve, bien ahurie, n'ayant point sorti du village : mais cela plaira mieux à Madame Pissarro qu'une fille plus dégourdie et vicieuse.
Nous regretterions de nous tromper et de vous envoyer une mauvaise nature et la crainte de nous abuser à votre désagrément nous à fait faire un examen sérieux de la petite fille : si nous nous trompons sur son compte ce ne sera pas faute de l'avoir examinée mais faute de perspicacité.
Vous aurez l'obligeance de nous donner avis de sa réception et de celle de vos études que vous avez dû recevoir en bonne situation, je pense.
Rien de neuf, bonne poignée de main pour le nouvel an qui va commencer et bonne chance, mon bon ami : ventes et réputation vous arrivent [quand] il vous est dû ... Ma femme se joint à moi pour vous la souhaiter bonne et heureuse ainsi qu'à Madame Pissarro et aux enfants.
Nous allons toujours tout doucement : que nous aurions besoin d'une domestique : mais il nous la faudrait vieille ! Rien de neuf, j'étends toujours de la couleur sur mes toiles : tantôt je veux me hâter d'aller à Paris, tantôt je me dis que rien ne presse vu le résultat probable de mon voyage. Bonjour de ma part à Monsieur Cézanne s'il est revenu de son voyage au pays du soleil [Encore une fois, le séjour de Cézanne dans le midi que Piette évoque ici pose des problèmes et nous empêche de dater cette lettre avec certitude. Cézanne, en février 1876, était toujours à Paris et ne partira vers la Provence qu'au printemps de cette même année. Mais, d'autre part, Pissarro connaît-il bien la vie de Cézanne à cette époque, et surtout en informe-t-il Piette avec précision ? Nous savons qu'il est très distrait. Quant aux questions de bonnes entre Montfoucault et Pontoise, elles sont fort compliquées et nous préférons ne pas baser la chronologie de ces lettres, déjà fragile, en nous référant à elles ; pourtant, il semble bien que celle-ci soit un préambule à celle qui suit.]. A-t-il rapporté un bon chargement d'études ?
A revoir très cher et bonne santé à tous. Bien à vous,
Piette.
Il va sans dire, vu les mœurs de notre pays, que la fille a mis dans son marché qu'elle irait dimanches et fêtes à la messe et exécuterait les prescriptions de son culte. Je l'ai assurée que vous la laisseriez parfaitement libre de cela en s'arrangeant de manière à ce que son ouvrage n'en souffre pas et aux heures que Madame Pissarro jugera convenables ; gages cent cinquante francs, voyage payé en sus.
La fille a eu soin de me déclarer qu'elle ne sait rien faire, qu'elle est très craintive et qu'elle compte qu'on sera indulgent quelque temps pour elle car elle n'a dit-elle que dix-sept ans (on m'a même rapporté qu'elle n'en a que quinze).

Chapitre suivant : [fin 1875, début 1876]