In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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2 juillet 1874

Mon cher Pissarro,
J'avais omis dans ma dernière lettre de vous parler de la commission que vous m'avez donnée de vous trouver une domestique ici. Il faudrait pour cela une occasion : je m'explique : dans ce moment trouver une domestique disponible actuellement serait difficile à cause de la récolte, car elles sont louées et ne changent de place que l'hiver à l'expiration de leur temps. En trouver une disponible se pourrait quelquefois à Lassay ; le cas s'est rencontré mais l'affaire était faite d'avance avec une maison en quête de cette domestique. Le fait peut se présenter mais quelle lenteur. De plus lorsque nous nous informons, que nous faisons parler, on nous répond invariablement que c'est pour aller trop loin ; si c'était à Alençon, treize lieues d'ici, on irait, mais c'est là le maximum. De plus cette ville est remplie de domestiques du pays, elles se plaisent dans cette ville où elles continuent leurs relations. Maintenant examinons le cas où une domestique consentirait à aller si loin ; quelques-unes sont parties de Melleray récemment, elles ont gagné par connaissance trente [Piette, qui écrit en chiffres, a dû oublier un zéro. Il faut lire trois cents francs.] francs par mois en arrivant à Paris, ne sachant absolument rien faire.
Les autres, qui connaissant le fait voudraient en gagner autant.
Ce qu'il y a encore dans notre pays de pire que le prix qu'il faudrait payer, ce serait l'éducation bigote qu'elles ont reçue : ces filles, fussiez-vous mourants, vous quitteraient pour aller à la messe ; il leur faut dimanche, fêtes, mois de Marie, maigre le vendredi, quatre-temps, carême, etc., etc. J'ai longtemps désiré, et désire encore, pour quelque prix que ce soit, trouver une fille indifférente à tout cela.
Mais c'est impossible, le fanatisme est ici au paroxysme.
Maintenant si malgré tout cela vous désirez encore, je vais redoubler d'informations et si je trouve, je vous écrirai. Tous ces détails doivent bien vous ennuyer, mais si vous voyiez par vos yeux, vous verriez combien c'est difficile à trouver. Madame Piette est toujours maladive, un instant presque bien, un quart d'heure après très mal. Ce qui n'est pas fait pour me mettre en gaieté. Elle prie Madame Pissarro d'excuser sa lenteur à lui envoyer ses couvre-pieds : ils ne sont pas finis encore ! Quand elle fait venir les ouvrières, elle se trouve malade et ne peut s'en occuper. Aujourd'hui encore je vous écris près d'elle qui est au lit, sur mes genoux, ce qui fait que j'écris plus mal encore que d'usage. Ma femme me charge sans transition de prier Madame Pissarro de lui dire si elle désire du beurre.
Nous vous plaignons bien sincèrement, mon pauvre Pissarro, de toutes vos tribulations ; c'est inconcevable comme la fatalité vous poursuit. Enfin vous êtes heureusement hors d'inquiétude et il n'y a plus que celle que donne Madame Pissarro et au moment où je vous écris, sans doute le moment critique est passé et, espérons-le, avec tout le contentement désiré [Il est toujours question de la future naissance de Félix.]. Je suis content que le doreur vous ait fait quelque chose à votre goût ; mais il est convenu puisque c'est un essai à faire en vue de mes ventes futures, qu'il suivra vos inspirations et cherchera jusqu'à ce qu'il vous ait satisfait pleinement. Donc je vous en prie, dans mon intérêt, si le cadre offre encore quelque défaut, faites-le lui corriger.
J'attendrai encore pour Durand-Ruel : et vers la fin de septembre ou au commencement d'octobre, je lui retirerai mes dessins, s'il n'en vend pas, sous prétexte de les vendre en vente publique, ce qu'au reste je suis décidé à faire, à moins qu'il n'y ait débâcle de sa part ou en politique.
Ce que vous me dites de l'état des affaires et de la difficulté qui semble vouloir revenir, toute proportion gardée, pour la vente de vos tableaux me consterne. Combien d'autres doivent être dans le même ennui. Ordre moral, Macmahonisme, soyez maudits ! Que voulez-vous dire « que vous frisez la fuite en Belgique ». Je ne comprends pas cette expression : est-ce une allusion ? Ou bien penseriez-vous à vous esbigner de ces côtés [La crise économique s'accentue en France et pas seulement dans le domaine artistique. Pour les artistes en général et pour Pissarro en particulier, c'est une année encore plus difficile que celles qui précèdent, les ventes de tableaux étant à peu près nulles. Nous apprenons par cette lettre que Pissarro voulait fuir la France et tenter sa chance en Belgique ; finalement, il fera avec sa famille un long séjour à Montfoucault. Ceci nous sert de prétexte pour placer immédiatement après cette lettre celle qui suit car elle donne un itinéraire détaillé pour aller à Montfoucault, même si chronologiquement ce n'est peut-être pas sa date réelle.] ?
Embrassez bien pour nous Lucien et son petit monstre de zoo qui ne se souvient plus de Madame Piette. Oui, il récoltera des châtaignes, et je le grimperai sur l'âne qui se civilise de jour en jour et abandonne les plaisanteries dont il se délectait autrefois. L'Ordre moral a de l'influence sur lui. Écrivez-moi vite le résultat de la grande affaire pour nous tirer d'inquiétude.
En attendant une bonne nouvelle je vous serre la main, Madame Piette en fait autant, et nous vous prions dans un duo ardent avec un crescendo à la fin de l'embrasser bien de notre part en lui disant espérance !
Bien à vous,
Piette.