Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - Extraits - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[mai-juin 1874]

Mon cher Pissarro,
Voici longtemps mon cher Pissarro que je ne vous ai écrit, ne voulant pas trop vous ennuyer de mes épîtres. Cependant voici un moment où vous ne pouvez être sans inquiétude ; et cette inquiétude nous la partageons avec vous. Tant de douleurs de fatigues physiques ont accablé cette pauvre dame qu'il est à craindre que l'enfant ne se ressente de ces infortunes [Allusion à la future naissance de Félix, dit Titi (le 24 juillet), le troisième fils des Pissarro.] ; nous espérons que la résignation forcée, le calme même, non l'absence d'épreuves et de regrets ont pu rendre à Madame Pissarro la force nécessaire pour reprendre le cours de la vie ; le pauvre Georges est heureux d'un joujou, d'une papillote arrangée, le pauvre Lucien a déjà reçu un coup plus rude, ces deux enfants s'aimaient beaucoup, il oubliera à la longue mais il se souviendra longtemps de sa pauvre petite sœur ; se seraient-ils pourtant amusés dans votre jolie maison si gaiement, si coquettement située, auraient ravagé fraises et prunes !... et fait mille espiègleries ! Vous serez bien aimable de nous donner des nouvelles de Madame Pissarro, elles seront bonnes j'espère, et le nouvel amour effaçant l'ancien sera un adoucissement à sa douleur.
Et vous mon pauvre vieux lutteur ! Jeune par la cervelle, sous des cheveux trop tôt blancs ! Qu'est-il advenu de votre tentative si bien commencée, je veux parler de votre société et de votre exposition du boulevard ? Le succès a-t-il couronné vos efforts, je veux dire le succès pécuniaire car l'autre vous était acquis. Les recettes ont-elles payé vos frais ? Y a-t-il eu continuation de bonne entente ? Persévérez-vous ? J'attends de vous confirmation de ces espérances.
Enfin votre ami Guillemet a eu une médaille ! Son tableau méritait-il cela [Antoine Guillemet a exposé au Salon de 1874 : Bercy en décembre, toile qui lui a permis d'obtenir une médaille de seconde classe.
Elle fut achetée par l'État pour le musée du Luxembourg.] ? Je suis peiné de n'avoir pas vu tout cela ; pourquoi faut-il que je sois toujours gêné ! Enfin, il faut se résigner à bien d'autres privations ; je poudre ma lettre avec ce petit sable de la Rance, et quand je l'emploie le regret me mord toujours d'être emprisonné ici : mais il n'en peut être autrement, n'ayant rien vendu [Piette, qui ne voulait pas d'abord faire de vente à l'Hôtel Drouot, a changé sans doute brusquement d'avis. Elle a eu lieu le 21 mars 1874, comme nous l'avons dit, Martin et Paschal en étaient encore les experts. Il faut noter que cette fois Piette a peu vendu.]. Vous m'avez transmis les offres de Durand-Ruel, mais il en a trente-neuf à moi, aquarelles choisies : pourquoi lui envoyer les cinq ou six qui restent, inférieures du reste ; s'il n'en vend pas, ou s'il en vend, il ne m'en avertit pas. Pensez-vous que je devrais l'interroger à ce sujet? S'il garde le silence en cas de vente, c'est volontairement, que faire? Pourriez-vous l'interroger? Vaudrait-il mieux que ce soit moi? Vaudrait-il mieux même ne rien dire? Je serais heureux de votre avis, car vous êtes plus dans le courant, et plus à même que moi de suivre le sentiment inspiré par ce courant. J'ai écrit au correspondant anglais il y a une quinzaine, pas de réponse; c'est une entente concertée. Pourtant, si j'avais eu de l'argent, la voiture s'achève en ce moment, j'achèterais un cheval, et nous pourrions aller à Saint-Malo. Enfin il faut ronger mon frein [Malheureusement, les archives de Durand- Ruel, aimablement consultées pour nous sur ce point précis, offrent des lacunes dans ces dates-là. Charles W. Deschamps représentait la galerie Durand-Ruel à Londres (cf. BaillyHerzberg, op. cit. p. 139).].
Je souhaite, mon bon Pissarro, que vous ne soyez pas aussi à sec que moi, que vos affaires aillent leur train.
J'en aurais la confirmation avec plaisir. Si la fortune ennemie vous tarabuste aussi, venez au moins ici. Nous ferons des excursions dans ma carriole, et trouverons du nouveau dans nos environs. En vous priant de [illisible].
Si vous en avez le temps et le loisir, tous les détails possibles qui ne présenteront pas d'indiscrétions. Je vous serre la main et vous prie d'embrasser pour Madame Piette et moi Madame Pissarro et ses gentils enfants.
Votre bien dévoué,
Piette.
Je ne pense pas que Durand soit aussi mal dans ses affaires que d'autres marchands ou amateurs se plaisent à le dire. S'il en était ainsi, vous auriez eu l'obligeance de m'en avertir car comme je vous le disais, il a trente-neuf dessins à moi et c'est pour moi six mois de travail que je perdrais. Madame Piette a un envoi à faire prochainement à Madame Pissarro. Je mettrais cela dans la même caisse que le portrait de votre petite Minettes [Nous l'avons déjà spécifié, le portrait de Minette appartenant à Piette sera restitué par lui aux Pissarro, sans que nous ayons plus de précisions à son sujet.], pour ne faire qu'un envoi. Voilà pourquoi j'ai différé.
Comment se porte Madame Pissarro votre mère ?

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