Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - Extraits - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[2e quinzaine d'avril 1874)

Mon cher Pissarro,
Nous sommes enfin arrivés à Montfoucault mardi dernier, en assez bon état et déjà je m'escrime de mon mieux à reproduire mes petits effets de printemps.
Nous sommes ici en retard sur votre pays ; les poiriers sont en pleine fleur, les pommiers hâtifs commencent, les autres arbres champêtres sont à peu près nus, seuls les hêtres essayent un soupçon de verdure ça et là.
Je pense que vous êtes aussi fort occupé, à Pontoise, et que vous aurez délaissé l'exposition de votre société pour I'action [Naturellement, il s'agit de la première exposition impressionniste qui s'est tenue dans un des ateliers de Nadar, 35 boulevard des Capucines, du 15 avril au 15 mai.
Autour de Monet et de son Impression soleil levant, toile qui baptise à jamais les participants entourant Monet du nom d'impressionnistes, se trouvent groupés Boudin Cézanne, Degas, Guillaumin, Berthe Morisot, Pissarro, Renoir, Sisley. Mais on y voit aussi par exemple Beliard, Braquemond, Cals, Latouche, Lépine, de Nittis, Ottin père et fils, Henri Rouart, en somme des sociétaires et des invités cherchant à s'échapper de la férule du Salon mais non point forcément des artistes d'avant-garde.].
Je serai heureux que dans votre plus prochaine lettre vous me disiez, si vous avez eu le succès que vous êtes en droit d'attendre (pécuniairement) car pour le reste c'était bien [En réalité, cette première exposition sera déficitaire.].
Vous serez bien aimable de me dire si Monsieur Durand-Ruel vous a fait de sérieuses acquisitions ; je suis intéressé à ce qu'il en soit ainsi, et, de plus, l'intérêt que je porte à votre réussite éloignera de votre esprit le reproche de banale curiosité, si par hasard il s'y présentait [Pissarro exposait cinq œuvres ; Durand-Ruel a probablement prêté Le verger en fleurs, Louveciennes (p. V. 153), en admettant qu'il s'agisse bien de ce tableau car le doute demeure les titres ayant varié, mais il n'a pu acquérir d'œuvres. li avait déjà exposé 16, rue Laffitte, quand il le pouvait, des tableaux de Monet, Pissarro, Renoir, sans rencontrer d'hostilité réelle. Mais la crise le contraint, comme il le dit lui-même (L. Venturi, Archives de l'impressionnisme, Paris-New- York 1939, tome II, page 198) à « modérer ses achats » et l'oblige à abandonner ces artistes momentanément, non sans les avoir mis en relation avec des collectionneurs, comme Faure par exemple, suffisamment à l'aise pour poursuivre leurs acquisitions.].
J'ai mis chez vous quelques dessins ; vous aurez la complaisance de les retourner contre la muraille dans un coin ; cela vaut mieux ainsi, car ils se conserveront frais, au lieu qu'au jour ils pourraient passer comme des étoffes faux teint.
Le père Mamour vous portera un buste de la Vénus de Milo qui est très beau, dont je vous fais hommage, et qui fera bien dans votre atelier, il m'a dit avoir votre adhésion là-dessus [Le père Mamour est un des locataires du 31, rue Véron, l'immeuble de Piette. « Chez vous » c'est-à-dire à Montmartre, 21 rue Berthe.].
J'ai regretté d'être sorti précisément au moment où vous êtes venu chez moi, outre le plaisir de vous revoir, d'embrasser encore une fois vos enfants et votre dame, j'aurais eu plaisir à causer encore un peu avec vous.

J'étais allé voir l'exposition chez Durand, une charge, à part le grand Sardanapale, trois ou quatre beaux Corot, il n'y a que des croûtes infectes (j'en excepte un Roybet habile, un Monet bon mais d'un effet peu attrayant). Il y a là des Gustave Doré atroces et autres croûtes que nous étions six à contempler, en voilà qui n'ont pas l'air de devoir faire leur frais ! Et qui n'ont l'air de faire une exposition que pour vous être agréable et vous faire un repoussoir [La première exposition de la Société des amis des arts de Paris s'est tenue dans les galeries de Durand-Ruel, 11, rue le Peletier, en avril-mai 1874. Les membres en étaient sir Richard Wallace, les marquis de Montesquiou et de Saint-Genis, le comte Aymar de La Rochefoucauld, le baron Gustave de Rothschild, Louis Martinet, directeur du Courrier artistique, etc. De Corot, on pouvait voir : Orphie, Le sommeil de Diane, Une voiture de foin, Danse de nymphes ; de Delacroix : La mort de Sardanapale ; de Gustave Doré : Songes d'une nuit d'été, Le devoir, Les farfadets, Les soldats de la croix, etc. Le Monet, que Piette écrit avec deux n (faute courante à l'époque), n'est pas dans le catalogue, ce dont on ne doit pas s'étonner étant donné le parti adopté pour cette exposition ; Durand-Ruel avait dû l'exposer de sa propre volonté et peut-être pas dans les mêmes salles.].
Vous ne pouvez être content de l'article que le Rappel a cru devoir faire sur votre exposition, on ne peut être plus hostile, sous des dehors amicaux [L'article du 17 avril 1874 est d'Ernest d'Hervilly.
Ami des Révoltés, son compte-rendu n'est pas aussi malveillant que le dit Piette ; alors que très peu de journalistes étaient favorables à cette exposition (beaucoup ne s'étaient même pas dérangés pour aller la voir), Ernest d'Hervilly, de la grande presse quotidienne, dit entre autres choses que « à chaque coin, une œuvre saisissante, jamais banale, s'offre à l'œil du visiteur », Monet qui présentait cinq huiles plus des pastels recueille, parmi tous ses amis, plus d'éloges, particulièrement pour son Boulevard des Capucines.] ; on sent l'homme qui veut égratigner et est furieux de ne pouvoir trouver d'endroit vulnérable.
Il serait bien urgent que vous ayez un organe pour vous défendre, car il serait bien ennuyeux de vous laisser écorcher sans vous rebiffer.
Comme il serait facile de mettre une bride à ces gens là qui ignorent complètement le métier, et ne savent qu'enfiler des phrases harmonieuses sans se douter des bourdes qu'ils débitent, mais il faut oser.
Le jour où l'on discuterait avec ces gens là, on leur ferait vite lâcher pied sur le terrain réel, et ils seraient obligés de ne plus parler que des généralités, systèmes et synthèses qui leur sont chers, mais auquel le public ne s'intéresserait nullement.
Enfin, mon cher, voici la carriole commandée, quand vous viendrez on pourra venir vous chercher, en attendant ce plaisir, nous vous serrons la main, embrassons Madame Pissarro et les enfants ma femme et moi, vous remercions des marques de sympathie dont vous avez été prodigues envers nous, et souhaitons de nous revoir dans des conditions moins amères que par le passé.
Agréez chers amis, sentiments de bonne amitié,
Piette.
Madame Piette insiste pour que j'ajoute encore mille amitiés pour elle et pour vous, veuillez saluer pour Madame Piette et moi Monsieur et Madame Estruc et embrassez Mademoiselle Nini [Eugénie Estruc, dite Nini, était la fille des Estruc et la nièce des Pissarro.].

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