[Le Mans, avril 1874]
Mon cher Pissarro,
Après la réception de votre lettre ayant perdu l'espoir de vous voir ainsi que Madame Pissarro et vos enfants, je me suis embarqué pour le Mans où nous sommes arrivés. Je vais repartir sous quelques jours et vous écrirai longuement de Monfoucault, car j'ai beaucoup à vous dire.
J'espérais vous trouver au chemin de fer à votre arrivée, car je vous l'avais dit et vous avais donné pour raison que je craignais de vous gêner soit chez Martin soit ailleurs, parce que les marchands n'aiment pas qu'il y ait un tiers dans leurs ouvertures.
J'aurais pu avoir l'adresse de Madame votre mère à son ancienne demeure mais je ne voulais pas vous y relancer, d'abord parce que vous aviez beaucoup de courses, ensuite parce que Madame Pissarro est malade ; je vous ai manqué rue Berthe, manqué rue Veron, je vous ai attendu chez M. Estruc [Pissarro avait un minuscule pied-à-terre à Montmartre, 21 rue Berthe ; également dans le 18e arrondissement, rue Véron, Piette avait un immeuble où il s'était gardé un appartement ; quant à Louis Estruc, beau-frère de Pissarro par une sœur de Julie, il habitait dans le 12" arrondissement.], tout cela en vain, enfin épuisé de fatigue je me suis sauvé de Paris, à l'incitation du docteur Mercier qui prétend qu'à la campagne seulement je pourrai guérir. J'ai voulu essayer du théâtre aux Français ; cela m'a beaucoup gêné, la chaleur était terrible : j'ai été enrhumé en passant du froid au chaud, j'ai abandonné quelque désir que j'en aie eu, le projet d'aller à l'Opéra, ce sera pour cet hiver. J'espère que Faure [Jean-Baptiste Faure, célèbre baryton de l'Opéra et collectionneur, était déjà un des amateurs de Pissarro.] vous aura donné bonne parole ! Puisse-t-il vous engager à nous venir.
Après la réception de votre lettre ayant perdu l'espoir de vous voir ainsi que Madame Pissarro et vos enfants, je me suis embarqué pour le Mans où nous sommes arrivés. Je vais repartir sous quelques jours et vous écrirai longuement de Monfoucault, car j'ai beaucoup à vous dire.
J'espérais vous trouver au chemin de fer à votre arrivée, car je vous l'avais dit et vous avais donné pour raison que je craignais de vous gêner soit chez Martin soit ailleurs, parce que les marchands n'aiment pas qu'il y ait un tiers dans leurs ouvertures.
J'aurais pu avoir l'adresse de Madame votre mère à son ancienne demeure mais je ne voulais pas vous y relancer, d'abord parce que vous aviez beaucoup de courses, ensuite parce que Madame Pissarro est malade ; je vous ai manqué rue Berthe, manqué rue Veron, je vous ai attendu chez M. Estruc [Pissarro avait un minuscule pied-à-terre à Montmartre, 21 rue Berthe ; également dans le 18e arrondissement, rue Véron, Piette avait un immeuble où il s'était gardé un appartement ; quant à Louis Estruc, beau-frère de Pissarro par une sœur de Julie, il habitait dans le 12" arrondissement.], tout cela en vain, enfin épuisé de fatigue je me suis sauvé de Paris, à l'incitation du docteur Mercier qui prétend qu'à la campagne seulement je pourrai guérir. J'ai voulu essayer du théâtre aux Français ; cela m'a beaucoup gêné, la chaleur était terrible : j'ai été enrhumé en passant du froid au chaud, j'ai abandonné quelque désir que j'en aie eu, le projet d'aller à l'Opéra, ce sera pour cet hiver. J'espère que Faure [Jean-Baptiste Faure, célèbre baryton de l'Opéra et collectionneur, était déjà un des amateurs de Pissarro.] vous aura donné bonne parole ! Puisse-t-il vous engager à nous venir.
J'ai vu M. Leray [Prudent Louis Leray avait exposé au Salon en 1872 L'arrivée du seigneur. En 1874, il présentera La déesse du café du bosquet, l'œuvre probablement défendue par Cabanel. Mais Piette pouvait facilement rencontrer Leray hors du Salon (ouverture le 1er mai) puisque celui-ci habitait son immeuble 31 rue Véron.] et ai eu avec lui une longue conversation sur Monet - les Intransigeants dont il le croit le capitaine - la société que vous formez, etc. Ce pauvre bonhomme se raccroche à Cabanel, son défenseur, comme il vient de faire, dit-il un grand tableau de style, il compte beaucoup sur Cabanel ; il y a certainement un projet de ces messieurs d'exclure les paysagistes du jury : comme incompétents : témoin Jules Dupré, qui est regardé comme n'ayant pas de talent même par M. Leray. Serait-ce épatant si on pouvait déculotter les paysagistes, mon Dieu ! Et si MM. de l'Institut se faisaient un petit Salon à leur image, sucre d'orge, d'orgeat, limonade [Piette sachant le rôle qu'a tenu Pissarro dans la formation de la société s'étonne qu'un Leray ne parle que de Monet comme « capitaine ». En 1874, le jury du Salon avait à sa tête Léon Bonnat, Robert-Fleury, Cabanel, Dubufe, Ernest Hébert, tous artistes officiels et médaillés, peintres d'histoire et de genre. II était effectivement dans leur goût d'ignorer l'école de Barbizon et autres paysagistes de l'Oise et de l'lle-de-France. Ne vont-ils pas refuser pour une raison très proche - à laquelle s'en ajoutent d'autres - le Paysage en Normandie (Les hirondelles) de Manet, peint en plein air ?].
Cela ferait joliment votre affaire, mais je suis excédé de fatigue, car je viens d'arriver ; je ne sais trop ce que je vous conte là, et nous en ferons l'objet d'un entretien.
Cela ferait joliment votre affaire, mais je suis excédé de fatigue, car je viens d'arriver ; je ne sais trop ce que je vous conte là, et nous en ferons l'objet d'un entretien.
A revoir donc, arrivez-nous en caravane au plus tôt, Madame Piette et moi nous vous en faisons prière et vous serrons la main, et prions d'embrasser pour nous affectueusement votre dame et vos enfants.
Merci de toutes les amitiés dont vous nous avez comblés. Bien à vous,
Piette.
Excusez-nous auprès de Monsieur et Madame Estruc, nous n'avons pu retourner leur faire nos derniers adieux.
Nous ne sommes point non plus allés chez Madame Pissarro la sachant malade et craignant être indiscrets [Cette rencontre de Piette accompagné de sa femme avec la famille de Camille et de Julie Pissarro a eu lieu au moment de la mort de Jeanne, dite Minette (6 avril 1874) à Pontoise. Depuis sa vente faite fin mars, Piette sachant Minette malade (cf.]. Bailly-Herzberg, op.cit. Pages 92-93) n'avait sans doute pas voulu quitter Paris.].
Merci de toutes les amitiés dont vous nous avez comblés. Bien à vous,
Piette.
Excusez-nous auprès de Monsieur et Madame Estruc, nous n'avons pu retourner leur faire nos derniers adieux.
Nous ne sommes point non plus allés chez Madame Pissarro la sachant malade et craignant être indiscrets [Cette rencontre de Piette accompagné de sa femme avec la famille de Camille et de Julie Pissarro a eu lieu au moment de la mort de Jeanne, dite Minette (6 avril 1874) à Pontoise. Depuis sa vente faite fin mars, Piette sachant Minette malade (cf.]. Bailly-Herzberg, op.cit. Pages 92-93) n'avait sans doute pas voulu quitter Paris.].
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