[janvier 1874]
Mon cher Pissarro,
Le père Rigouin part pour Ambrières mener au chemin de fer vos deux barriques de cidre. Le bonhomme l'a fait à mon pressoir et sous ma surveillance : il est sans goutte d'eau, c'est-à-dire la valeur de quatre barriques de cidre commun. Vous pourrez vous-même le dédoubler en y mettant la quantité d'eau que vous voudrez. Quand le cidre sera arrivé, hâtez-vous de le faire descendre à la cave et vite débondez-le : car il est en pleine ébullition et ferait sauter les douelles. Vous trouverez les trous des champelures sous les plaques de fer blanc.
Vos fûts étaient bien mauvais surtout celui cerclé de fer blanc qui est tout pourri : il a fallu le livrer au bras du tonnelier : comme il a été réparé, il ira, mais il avait de l'odeur qu'il n'a pas été possible de faire disparaître complètement, malgré les lavages réitérés et l'eau bouillante : c'est un fût qui n'a pas été soigné et qui est resté à pourrir sans être vidé ni lavé : il est fâcheux que vous n'ayez pas trouvé mieux, et je crains pour le cidre ; en tout cas buvez-le le premier. Je vous ai expédié un petit fût plein de poires. Vous avez dû le recevoir. Accusez-moi réception du cidre, car je ne suis pas sans inquiétude.
J'ai reçu votre lettre et vos statuts [Il y eut au moins trois projets de statuts, conservés dans les papiers de Ludovic Rodo et maintenant disparus. Le projet dont parle Piette ici est sans doute parmi les derniers. TI n'est pas le seul à lui trouver « plein de réticences » ; d'autres artistes, comme Renoir, sont du même avis. Martin est le gérant de cette société où après bien des discussions deux groupes ont fini par fusionner : les Intransigeants du pinceau (au demeurant fort peu intransigeants) avec à leur tête les sculpteurs Auguste Ottin plusieurs fois médaillé, et les Révoltés, groupés autour de Monet et de Pissarro.
Le père Rigouin part pour Ambrières mener au chemin de fer vos deux barriques de cidre. Le bonhomme l'a fait à mon pressoir et sous ma surveillance : il est sans goutte d'eau, c'est-à-dire la valeur de quatre barriques de cidre commun. Vous pourrez vous-même le dédoubler en y mettant la quantité d'eau que vous voudrez. Quand le cidre sera arrivé, hâtez-vous de le faire descendre à la cave et vite débondez-le : car il est en pleine ébullition et ferait sauter les douelles. Vous trouverez les trous des champelures sous les plaques de fer blanc.
Vos fûts étaient bien mauvais surtout celui cerclé de fer blanc qui est tout pourri : il a fallu le livrer au bras du tonnelier : comme il a été réparé, il ira, mais il avait de l'odeur qu'il n'a pas été possible de faire disparaître complètement, malgré les lavages réitérés et l'eau bouillante : c'est un fût qui n'a pas été soigné et qui est resté à pourrir sans être vidé ni lavé : il est fâcheux que vous n'ayez pas trouvé mieux, et je crains pour le cidre ; en tout cas buvez-le le premier. Je vous ai expédié un petit fût plein de poires. Vous avez dû le recevoir. Accusez-moi réception du cidre, car je ne suis pas sans inquiétude.
J'ai reçu votre lettre et vos statuts [Il y eut au moins trois projets de statuts, conservés dans les papiers de Ludovic Rodo et maintenant disparus. Le projet dont parle Piette ici est sans doute parmi les derniers. TI n'est pas le seul à lui trouver « plein de réticences » ; d'autres artistes, comme Renoir, sont du même avis. Martin est le gérant de cette société où après bien des discussions deux groupes ont fini par fusionner : les Intransigeants du pinceau (au demeurant fort peu intransigeants) avec à leur tête les sculpteurs Auguste Ottin plusieurs fois médaillé, et les Révoltés, groupés autour de Monet et de Pissarro.
TI en sortira sous un titre plus anodin la Société anonyme coopérative des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, c'est-à-dire celle qui réunira les impressionnistes. Pissarro avait beaucoup travaillé à l'élaboration des statuts, s'était inspiré de la charte de la corporation des boulangers que l'un d'eux, exerçant à Pontoise, lui avait communiquée.] : je les trouve pleins de réticences qu'il eût mieux valu élucider, enfin cela pourrait marcher et donner des fruits dans un temps éloigné ; mais cela convient à des jeunes qui peuvent attendre. Pour moi je marche sur une planche trop pourrie sur le précipice pour avoir d'aussi lointaines espérances et quoiqu'envisageant votre entreprise très favorablement, vous faisant compliment d'en prendre l'initiative et faisant des vœux que je crois réalisables, pour votre honorable société, je m'abstiens d'y entrer et vous remerciant bien cordialement d'avoir pensé à moi. De plus songez que pour moi l'avenir manque de gaieté si avenir il y a.
Pas de vente possible cette année : vendrais-je un ou deux dessins à l'amiable ? Personne ne voudrait l'assurer. Si vous allez rue Véron, vous verrez comme « Papa le gouvernement » m'a fait dénouer les cordons de ma bourse : des dettes et voilà l'actif ; mince espérance pour deux ans ! Que manger d'ici là, il faut donc se serrer les flancs.
Vous devez avoir commencé votre grand tableau, je vous en félicite chaleureusement : ce n'est que par là que le public vous comprendra ; je suis loin de réussir dans la peinture à l'huile, et le travail d'atelier auquel je suis tristement contraint m'endort et me saoule. Je regrette quoiqu'elles m'aient été funestes ces bonnes dernières années où je pouvais peindre en plein air hiver entier.
Au moment où le père Rigouin partait je me suis aperçu que par suite de mouvement votre mauvaise barrique coulait de toutes parts.
Pas de vente possible cette année : vendrais-je un ou deux dessins à l'amiable ? Personne ne voudrait l'assurer. Si vous allez rue Véron, vous verrez comme « Papa le gouvernement » m'a fait dénouer les cordons de ma bourse : des dettes et voilà l'actif ; mince espérance pour deux ans ! Que manger d'ici là, il faut donc se serrer les flancs.
Vous devez avoir commencé votre grand tableau, je vous en félicite chaleureusement : ce n'est que par là que le public vous comprendra ; je suis loin de réussir dans la peinture à l'huile, et le travail d'atelier auquel je suis tristement contraint m'endort et me saoule. Je regrette quoiqu'elles m'aient été funestes ces bonnes dernières années où je pouvais peindre en plein air hiver entier.
Au moment où le père Rigouin partait je me suis aperçu que par suite de mouvement votre mauvaise barrique coulait de toutes parts.
Je l'avais bien dit au tonnelier qu'elle était piquée et qu'elle ne tiendrait pas le liquide, j'avais bien deviné. Il a fallu vivement prendre un parti car quelques instants auraient suffi pour la vider. J'avais une barrique neuve sortant de vin que je comptais emplir pour moi ; je l'ai prise (impossible d'en trouver d'autre ici) et je l'ai fait porter à votre adresse, mais je vais en être bien gêné : on n'en trouve guère à acheter, et souvent elles ont mauvais goût(Voilà pourquoi je ne voudrais pas que vous m’envoyiez d'autre barrique que la mienne.), si vous avez une barrique sous la main, videz votre cidre dedans et renvoyez-moi la mienne, si vous pouvez, à l'adresse : Monsieur Ra1lu à la gare d'Ambrières pour remettre à Monsieur Piette à Melleray. Sinon je ferais des efforts pour en découvrir une à tout prix pour ne pas perdre mes fruits, ce qui sera difficile et cher. Maintenant le chargement est refait grâce aux voisins ; il a fallu se hâter pour arriver à l'heure et n'avoir pas maille avec la régie. Je pense qu'il n'y aura pas d'autre anicroche. Pour les bonnes, vous devriez bien m'en découvrir une ; voilà trois mois que nous n'en avons pas et que nous en cherchons partout ; aucune ne s'est présentée, il y a une douzaine de maisons comme la mienne à Lassay qui n'en peuvent découvrir, elles font toutes de la toile de coton qui est courue maintenant. Une personne de Lassay qui habite Paris a offert trois cents francs et des profits à notre ancienne qui fait de la toile de coton sans pouvoir la décider, la chiarde [Une chiarde « nom ou surnom d'une femme dont le métier était ou avait été l'échiardage de la laine, c'est-à-dire le cardage de la laine. Ce terme fait partie du parler gallo. » (Renseignement aimablement communiqué par M. Yves Castel, de Dinan).] n'est plus à Lassay.
Vous voyez, mon pauvre ami, comme il est difficile de vous êtes agréable en cela. Impossible d'en trouver une seule, et pourtant, moi malade, ma femme presque toujours souffrante, je paierais bien trois cents francs pour en avoir une plutôt que de la voir dès le point du jour se lever, traire la vache et porter des fardeaux toute la journée [Adèle Lévy, l'épouse de Piette, juive, était pour cette raison, peu estimée et cause de critiques malveillantes. Les reproches qu'on lui faisait semblent bien peu justifiés lorsqu'on lit les lignes de son mari sur elle.]. J'en suis même désolé de ne pas pouvoir en trouver une. Je ne pourrai faire plus pour vous. S'il s'en présente, bien entendu, nous saisirons avec précipitation l'occasion et vous en aviserons, mais il y a si longtemps que j'espère en voir arriver une que je n'espère plus maintenant et que je mûris le projet s'il ne s'en présente pas, de laisser là Montfoucault. Ce serait l'occasion d'aller place du Martroy [La place du Martroy à Pontoise. En 1876 et 1877, Piette exécuta trois œuvres représentant le marché place du Petit-Martroy et place du GrandMartroy. Toutes trois font partie des collections du musée de Pontoise.], mais les amateurs diront que c'est toujours la même chose et me les paieront deux francs cinquante. Je suis fort inquiet de l'état des choses que vous me dépeignez et dont je ressentais au reste les effets depuis longtemps. Ce que vous me dites du père Mercier m'ôte beaucoup de ma confiance en lui : ou bien il sait ce que j'ai et alors il doit voir que je n'exagère pas, ou il ne le sait pas et alors il me donne de la poudre de consolation [Le « père Mercier » était médecin : Piette est mort d'un cancer du tube digestif.].
Allons, à revoir cher Pissarro, je suis heureux que vous trouviez les poires bonnes et fâché de ne pas avoir votre si agréable compagnie.
Allons, à revoir cher Pissarro, je suis heureux que vous trouviez les poires bonnes et fâché de ne pas avoir votre si agréable compagnie.
Laissons couler l'eau, peut-être nous viendra-t-il espérance à défaut de plus solide. Embrassez pour nous votre petite famille que nous chérissons et serrez la main de Madame.
Bien à vous,
Piette.
Ai reçu votre lettre après avoir écrit la première partie de celle-ci. Que voulez-vous dire « que Durand est fini », est-il fini moralement, n'achetant plus ou bien est-il fini matériellement ? Dites-moi donc cela quand vous m'annoncerez la réception de votre cidre, s'il vous plaît [Durand-Ruel faisait face à l'époque à des moments difficiles sur le plan financier, mais sans que cela n'affecte ses goûts. TI est de plus en plus engagé dans la vente de la peinture impressionniste, mais comme le disent les artistes, les affaires étaient alors fort mauvaises. Tout comme l'écrit Piette, les réactionnaires, c'est-à-dire les monarchistes, en étaient tenus responsables. Durand- Ruel, légitimiste, répond par lettre ouverte, au nom de ses amis, à cette accusation (Le Figaro, 31 octobre 1873 mais la lettre a été écrite le 29 octobre. L'espoir d'une restauration était encore permis puisque ce n'est que le lendemain, 30 octobre, que le manifeste du comte de Chambord est publié : refus à certaines concessions, c'est donc l'échec). En vérité, les monarchistes n'étaient pas seuls responsables des mauvaises affaires ; elles ne pouvaient être florissantes dans un climat politique aussi incertain à l'intérieur et à [extérieur, Bismarck menaçant sans cesse de reprendre la guerre.] ?
Votre copain, Monsieur Cézanne, doit avoir porté sa tente sur les bords tant chantés de la mer bleue. Si vous avez occasion de lui écrire, dites-lui bonjour de ma part.
Bien à vous,
Piette.
Ai reçu votre lettre après avoir écrit la première partie de celle-ci. Que voulez-vous dire « que Durand est fini », est-il fini moralement, n'achetant plus ou bien est-il fini matériellement ? Dites-moi donc cela quand vous m'annoncerez la réception de votre cidre, s'il vous plaît [Durand-Ruel faisait face à l'époque à des moments difficiles sur le plan financier, mais sans que cela n'affecte ses goûts. TI est de plus en plus engagé dans la vente de la peinture impressionniste, mais comme le disent les artistes, les affaires étaient alors fort mauvaises. Tout comme l'écrit Piette, les réactionnaires, c'est-à-dire les monarchistes, en étaient tenus responsables. Durand- Ruel, légitimiste, répond par lettre ouverte, au nom de ses amis, à cette accusation (Le Figaro, 31 octobre 1873 mais la lettre a été écrite le 29 octobre. L'espoir d'une restauration était encore permis puisque ce n'est que le lendemain, 30 octobre, que le manifeste du comte de Chambord est publié : refus à certaines concessions, c'est donc l'échec). En vérité, les monarchistes n'étaient pas seuls responsables des mauvaises affaires ; elles ne pouvaient être florissantes dans un climat politique aussi incertain à l'intérieur et à [extérieur, Bismarck menaçant sans cesse de reprendre la guerre.] ?
Votre copain, Monsieur Cézanne, doit avoir porté sa tente sur les bords tant chantés de la mer bleue. Si vous avez occasion de lui écrire, dites-lui bonjour de ma part.
En voilà une persévérance qui mérite succès [Cézanne, avec sa femme et son fils, avait passé les années 1872 et 1873 à Pontoise (où il a fait la connaissance de Piette) aux côtés de Pissarro, puis à Auvers-sur-Oise où habitait le Dr. Gachet. Plus que jamais on doit déplorer que les lettres de Pissarro à Piette aient disparu, elles lèveraient bien des interrogations. Fin 1873 début 1874, on situe Cézanne à Paris, puis on le voit participer à la première exposition impressionniste en avril et ne partir ensuite qu'à Aix-en-Provence. S'agirait-il ici d'un court séjour, encore ignoré, non pas à Aix dans sa famille, mais sur la Méditerranée, car pour d'autres raisons, nous avons la quasi certitude que cette lettre oscille entre la fin de 1873 et le début de 1874. Une suggestion qui reste à approfondir.]. Chi va piano va sano, mais défiez-vous de l'hiver et de ses séductions, ô Pissarro. J'espère toujours aller à Paris vers la fin de l'hiver essayer de vendre quelques chiffons de mon papier peint [Le 21 mars 1874, Piette fera une nouvelle vente à l'Hôtel Drouot de quatre-vingt-cinq aquarelles. Raison supplémentaire pour insérer cette lettre vers cette date. Lorsque Piette écrit : « pas de vente possible cette année, il parle de ses amateurs ordinaires, sans doute désargentés »,] et avoir le plaisir de vous voir. Embrassez pour nous, Madame Piette et moi, Madame Pissarro et ses petits.
A revoir, cher Pissarro, bonne santé et bon courage. La réussite viendra.
A vous,
Piette.
A revoir, cher Pissarro, bonne santé et bon courage. La réussite viendra.
A vous,
Piette.
Chapitre suivant : [Le Mans, avril 1874]