Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - texte intégral

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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25 décembre 1873

Mon cher Pissarro,
Je vous remercie de m'avoir écrit, à moi perdu dans le fond du Bas-Maine et qui suis heureux d'avoir parfois un écho de ce qui se passe à Paris en dehors des journaux. Je suis heureux, Madame Piette l'est autant que moi, de savoir votre petite famille à l'abri des maladies qui l'avaient menacée. Vous deviez être bien tourmenté : vous devez vous trouver heureux maintenant, je souhaite que votre sécurité se prolonge. J'ai reçu de Martin une lettre qui me dit que vous êtes tout bleu de ma dernière lettre, et que c'est pour cela que vous aviez tardé à m'écrire. Qu'ai-je donc dit qui ait pu vous froisser ? C'est si loin de mon intention que mes souvenirs ne me reprochent rien.
Je vous ai paru découragé, misanthrope, désespéré de tout, peut-être : je le suis encore plus que jamais ; mais si je vous ai manifesté ces sentiments, je n'y vois pas matière à vous froisser particulièrement, et à coup sûr, Martin vous aura mal compris. L'état déplorable des affaires dont vous me parlez m'est parfaitement connu, hélas ! J'avais l'habitude de donner en dépôt à Martin de petits dessins pour ses clients, il n'en veut plus, ne trouvant point d'amateur.
Vous voyez que me voilà retombé au point de départ comme pendant le siège de Paris.
J'ai plus de quatre-vingts dessins dans mes cartons et la bourse vide. Et ces jolis voyages que j'avais projetés pour cette année en basse Bretagne !
Tout cela, mon bon, autant d'espérances déçues.

Je travaille néanmoins comme si tout allait bien, comme au temps où pour ne pas songer à nos misères, et tuer la pensée qui surgissait toujours, nous cueillions des pommes à Montfoucault, lesquelles vous receviez en bas de l'arbre, dans un tablier de cuisine dont vous étiez revêtu [Lucien a fait des bois représentant la cueillette des pommes (1890) où des fillettes reçoivent des pommes dans leur tablier, mais cela se faisait aussi à Pontoise et à Eragny où la famille Pissarro habitera à partir de 1884 ; ces souvenirs ont pu se superposer.], ou bien nous bêchions des pommes de terre, ou abattions des arbres ou des haies - vous en souvenez-vous, mon pauvre Pissarro ? J'espère bien, je souhaite ardemment que grâce à vos connaissances individuelles vous puissiez continuer quelques affaires, car vous avez une famille, et avez plus besoin que moi qui puis borner mes dépenses quand il le faut dans le désert que j'habite ? Grâce à vos relations, vous vendrez toujours un peu : au lieu que moi je ne trouverai pas ici à vendre mes dessins, même aux épiciers pour faire des cornets. Il se pourrait, il est même probable que je sois forcé d'aller à Paris, la faim chasse le loup du bois ; peut-être irai-je voir quelques marchands s'il y a un peu de bleu dans le ciel de tempêtes qui nous menace constamment : ce sera un plaisir pour moi de vous aller voir, mon cher Pissarro, non pour vous honorer de ma visite comme vous le dites avec ironie, mais pour presser une main que je crois amie, et embrasser votre dame et vos enfants, si vous le permettez ; il est même probable que Madame Piette sera avec moi ; en attendant, je vais continuer ma fabrication. Quand je suis seul dans un bois à considérer la nature, je reprends des forces que m'ôtent les événements ; je voudrais faire tout ce que je vois de beau autour de moi, et vous savez mieux que moi que l'hiver est plein d'enivrement pour le peintre.

Vous ririez si vous me voyiez cheminer lentement dans nos bourbiers, un âne chargé d'un sac (comme les marchands de chiffons du pays) marchant le premier et moi le suivant, veillant avec sollicitude sur ce sac qui contient mon bibelot, de peur qu'il ne tourne et tombe au milieu des mares et proférant des dia et des hue à faire envie au garçon meunier le plus sérieux en ses fonctions ; et dire, mon pauvre Pissarro, que vous ne viendrez plus dans ma cabane pour que nous cheminions ensemble avec les bons quolibets qui vous sont familiers ?
 Et cette voiture, notre rêve, que je croyais tenir d'ici trois ou quatre mois, encore une espérance abattue. Quelle haine ces gens de la réaction amoncellent sur eux ! Quelle époque que la nôtre. Badinguet le monstre l'était-il autant que ces coquins ? Cela finira par la famine et l'égorgement, jolie perspective ; figurez-vous, mon pauvre Pissarro que j'ai encore l'écharpe municipale ! Quel dévouement il m'a fallu à la pauvre République pour contenir le cri de mon cœur et ne pas jeter injurieusement ma démission à propos de la loi des maires [Le projet de loi sur la nomination des maires par les préfets et sous-préfets était discuté depuis le 19 décembre. De plus, les maires devaient être choisis parmi les conseillers municipaux et exercer la police dans les communes. Un amendement fut déposé spécifiant que Il nul ne sera nommé maire s'il ne déclare par écrit qu'il croit en Dieu et qu'il s'engage à protéger dans la commune la religion de ses ministres », Le 9 janvier 1874, le projet sera ajourné.], vous pensez bien que si même le Préfet me maintenait je n'accepterais pas cette humiliation ! Et bien, je crois que je me laisserais destituer, pour que jusqu'au bout en voyant briser le maire de leur choix et le voyant remplacé par un maire qu'ils détesteront, peut-être se sentiront-ils atteints ! 
Et cependant, les hommes ceux- là surtout sont si lâches, si plats et si rampants qu'ils caresseront peut-être l'homme de leur haine pour profiter de ses canailleries ; je suis donc fort perplexe ; au surplus, ce sera pour le jour de l'An ; il n'y a pas beaucoup à attendre pour être libre, destitué ou démissionnaire.
Madame Piette me charge de vous prier d'embrasser pour elle Madame Pissarro et vos enfants ; elle vous envoie pour eux et pour vous ses compliments de jour de l'An ; permettez-moi de m'y joindre bien sincèrement et ardemment.
Quand vous verrez Monsieur Martin ainsi que Madame, veuillez lui donner de notre part bons souhaits et poignées de main.
Piette.

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