[1er ou 7] octobre 1873
Mon cher Pissarro,
J'ai trouvé avant hier, à mon retour de voyage, le gentil portrait que vous m'avez envoyé de Mademoiselle Minette, lequel m'attendait en bon état ; le voilà installé dans mon atelier où j'hésite entre deux bordures, l'une en or, l'autre noire et or, je le remets alternativement de l'une à l'autre sans pouvoir me décider ; outre le plaisir de revoir la figure de cette gracieuse enfant que nous aimons et celui d'avoir une œuvre de vous, il s'y joint encore la chance d'y voir une étude pour moi ; les tons fins et délicats composant un harmonieux bouquet ; merci donc.
Me voici, très cher, réinstallé à Montfoucault, je vais y recommencer ma série d'études, car voici le moment favorable pour notre pays ; soit que par un ciel pur on recherche dans les rosées les effets argentés des prairies, ou que par les brouillards et les pluies, qui bien plus souvent nous attendent, on aille chercher des motifs dans les arbres dépouillés ; ces images à horizon borné vont me remettre un peu de mes fatigues : dans le pays grandiose dont j'arrive, où l'on a toujours d'immenses étendues à restreindre dans un carré de papier : la pluie, le vent de la mer violent à vous enlever, les alternatives de temps gris et de soleil se remplaçant brusquement, les bancs de sable remplacés par la mer à des heures variant tous les jours, le va-et-vient des navires qui à cause des marées sont obligés de fuir à la hâte après quelques instants de transbordement sous peine d'être laissés à sec à la rive ; tout cela rend la peinture bien difficile sur la Rance ; elle qui l'est déjà tant sans tous ces accidents ; je suis donc fort fatigué de mes luttes, et presque heureux d'essayer des motifs plus modestes, quoique j'ai toujours envie de repartir tenter de nouveaux efforts tant je serais heureux de faire un dessin capable de faire éprouver aux autres ce que la nature que je veux rendre me fait éprouver quand je la regarde [Piette revient d'un voyage en Bretagne qui l'a conduit à Dinan, sur l'estuaire de la Rance et à Saint-Malo.],
J'ai trouvé avant hier, à mon retour de voyage, le gentil portrait que vous m'avez envoyé de Mademoiselle Minette, lequel m'attendait en bon état ; le voilà installé dans mon atelier où j'hésite entre deux bordures, l'une en or, l'autre noire et or, je le remets alternativement de l'une à l'autre sans pouvoir me décider ; outre le plaisir de revoir la figure de cette gracieuse enfant que nous aimons et celui d'avoir une œuvre de vous, il s'y joint encore la chance d'y voir une étude pour moi ; les tons fins et délicats composant un harmonieux bouquet ; merci donc.
Me voici, très cher, réinstallé à Montfoucault, je vais y recommencer ma série d'études, car voici le moment favorable pour notre pays ; soit que par un ciel pur on recherche dans les rosées les effets argentés des prairies, ou que par les brouillards et les pluies, qui bien plus souvent nous attendent, on aille chercher des motifs dans les arbres dépouillés ; ces images à horizon borné vont me remettre un peu de mes fatigues : dans le pays grandiose dont j'arrive, où l'on a toujours d'immenses étendues à restreindre dans un carré de papier : la pluie, le vent de la mer violent à vous enlever, les alternatives de temps gris et de soleil se remplaçant brusquement, les bancs de sable remplacés par la mer à des heures variant tous les jours, le va-et-vient des navires qui à cause des marées sont obligés de fuir à la hâte après quelques instants de transbordement sous peine d'être laissés à sec à la rive ; tout cela rend la peinture bien difficile sur la Rance ; elle qui l'est déjà tant sans tous ces accidents ; je suis donc fort fatigué de mes luttes, et presque heureux d'essayer des motifs plus modestes, quoique j'ai toujours envie de repartir tenter de nouveaux efforts tant je serais heureux de faire un dessin capable de faire éprouver aux autres ce que la nature que je veux rendre me fait éprouver quand je la regarde [Piette revient d'un voyage en Bretagne qui l'a conduit à Dinan, sur l'estuaire de la Rance et à Saint-Malo.],
Donc si vous avez la moindre envie d'en être, faites-moi signe et nous irons de concert. De même si notre petit pays pouvait vous sourire, je serais heureux de vous y revoir pour y travailler ensemble : vous aviez même fait la dessus une promesse que je rappelle à votre souvenir pour le temps où de votre part elle serait réalisable. Aurons-nous Henri V [Les monarchistes espèrent toujours une restauration et, pour ce, légitimistes et orléanistes avaient essayé de s'entendre en présentant un candidat commun, le fils posthume du duc de Berry, comte de Chambord et duc de Bordeaux, sans enfant, qui aurait régné sous le nom de Henri V.] ? Ce sera joliment pour moi le moment de déménager si messieurs les cléricaux et hobereaux nous mettent cet empaillé ! Voyez ce pauvre Piette pourchassé comme homme dangereux, pour le repos de ses semblables ? Ce serait le moment de mettre à profit ma connaissance des mariniers de la Rance et de m'accorder un passeport pour l'étranger.
Je pense que vous travaillez, cher Pissarro, avec rage, malgré le mauvais temps éternel. Grâce à messieurs les monarchiens, impossible ; pourtant si la rentrée de la Chambre n'avait pas l'avènement du Monsieur, ce sera forcément la proclamation de la République et peut-être aurons-nous enfin le calme si nécessaire à ceux qui travaillent et veulent vivre de ce qu'ils font [La rentrée de la Chambre aura lieu le 5 novembre, sans Henri V qui n'avait pas voulu - entre autres concepts - renoncer au drapeau blanc. Une fois encore, les deux branches candidates au trône - Bourbon et Orléans n'avaient pas su se mettre d'accord.]³, Si cependant il y avait déchirement, la lutte armée fut-elle partielle, nous devons trembler de ce qui arriverait, car en Bretagne, non la basse mais la partie commerçante de Dinan à Saint-Malo, est bien irritée contre les monarchiens.
Je pense que vous travaillez, cher Pissarro, avec rage, malgré le mauvais temps éternel. Grâce à messieurs les monarchiens, impossible ; pourtant si la rentrée de la Chambre n'avait pas l'avènement du Monsieur, ce sera forcément la proclamation de la République et peut-être aurons-nous enfin le calme si nécessaire à ceux qui travaillent et veulent vivre de ce qu'ils font [La rentrée de la Chambre aura lieu le 5 novembre, sans Henri V qui n'avait pas voulu - entre autres concepts - renoncer au drapeau blanc. Une fois encore, les deux branches candidates au trône - Bourbon et Orléans n'avaient pas su se mettre d'accord.]³, Si cependant il y avait déchirement, la lutte armée fut-elle partielle, nous devons trembler de ce qui arriverait, car en Bretagne, non la basse mais la partie commerçante de Dinan à Saint-Malo, est bien irritée contre les monarchiens.
Le travail y manque et l'exaspération y est telle que souvent j'étais forcé de calmer des furieux qui en espérant de voir la justice triompher pour la légalité voudraient un appel aux armes, c'est-à-dire la plus grande chance qui pourrait arriver aux chevaliers de l'ordre moral pour nous faire danser le menuet de la fusillade ; espérons qu'un pareil prétexte ne sera pas donné à la réaction, quoiqu'elle fasse pour le faire naître. Ah, cher Pissarro, écrivez-moi donc, dites-moi si les affaires vont bien pour vous, vous savez que ce n'est point coupable curiosité de ma part, mais bien le désir de vous voir assis comme vous le méritez et comme cela serait indubitablement si nous n'étions pas dans des moments si décourageants. Il me reste à peine la place de vous prier d'embrasser pour nous votre Dame et vos trois bébés pour Madame Piette. Espérons.
A bientôt, cher Pissarro, et bien à vous,
Piette.
Bonjour, je vous prie, à Martin quand vous le verrez.
A bientôt, cher Pissarro, et bien à vous,
Piette.
Bonjour, je vous prie, à Martin quand vous le verrez.
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