16 juin 1873
Mon cher Pissarro,
En misanthrope de plus en plus sombre, je serais heureux de me garder de plus en plus du commerce des hommes et de leur mauvaiseté ; mais ne ferai jamais rien en matière de dévouement pour leur être agréable ou utile. Aussi vous ai-je émis mes idées relatives à messieurs les artistes, généralement parlant. Malgré votre éloignement pour association de sectaires pour fonder une école, c'est cependant pour moi la seule chose rationnelle. Hardi et large de cœur comme le Christ, vous conviez même vos ennemis au festin commun. Je ne puis que dire amen sans y croire, mais je ne puis non plus me parer des plumes du paon ; vous me faites trop d'honneur en me comptant au nombre des protestants en peinture. Je n'ai protesté que par intérêt individuel, c'est-à-dire que je n'ai pas envoyé mes petits dessins au salon, ne croyant pas qu'il y eut profit d'aucune sorte à le faire, ou bien que la vente me donnerait quelques sous immédiatement [Durant cette année 1873, les artistes s'agitent beaucoup. La sévérité du jury de l'exposition officielle avait été telle que dix ans après le premier, on voit s'ouvrir le 15 mai, derrière le palais de l'Industrie, un nouveau Salon des Refusés. Sur quatre cents œuvres exposés, on pouvait voir celles de Lépine, Eva Gonzalès, Jongkind, Renoir ... Dans la presse, Paul Alexis, de L'Avenir national lance le 3 mai un appel aux peintres et sculpteurs, leur demandant de s'unir en une association pour combattre et le jury et Charles Blanc, directeur des Beaux-arts, les grands juges de l'art officiel en France. Claude Monet répondra à Paul Alexis, l'informant qu'un groupe de peintres s'est déjà réuni chez lui à Argenteuil et souhaite que L'avenir national veuille bien leur prêter son appui « quand la société que nous sommes en train de former sera entièrement fondée» (L'Avenir national, 12 mai 1873).
En misanthrope de plus en plus sombre, je serais heureux de me garder de plus en plus du commerce des hommes et de leur mauvaiseté ; mais ne ferai jamais rien en matière de dévouement pour leur être agréable ou utile. Aussi vous ai-je émis mes idées relatives à messieurs les artistes, généralement parlant. Malgré votre éloignement pour association de sectaires pour fonder une école, c'est cependant pour moi la seule chose rationnelle. Hardi et large de cœur comme le Christ, vous conviez même vos ennemis au festin commun. Je ne puis que dire amen sans y croire, mais je ne puis non plus me parer des plumes du paon ; vous me faites trop d'honneur en me comptant au nombre des protestants en peinture. Je n'ai protesté que par intérêt individuel, c'est-à-dire que je n'ai pas envoyé mes petits dessins au salon, ne croyant pas qu'il y eut profit d'aucune sorte à le faire, ou bien que la vente me donnerait quelques sous immédiatement [Durant cette année 1873, les artistes s'agitent beaucoup. La sévérité du jury de l'exposition officielle avait été telle que dix ans après le premier, on voit s'ouvrir le 15 mai, derrière le palais de l'Industrie, un nouveau Salon des Refusés. Sur quatre cents œuvres exposés, on pouvait voir celles de Lépine, Eva Gonzalès, Jongkind, Renoir ... Dans la presse, Paul Alexis, de L'Avenir national lance le 3 mai un appel aux peintres et sculpteurs, leur demandant de s'unir en une association pour combattre et le jury et Charles Blanc, directeur des Beaux-arts, les grands juges de l'art officiel en France. Claude Monet répondra à Paul Alexis, l'informant qu'un groupe de peintres s'est déjà réuni chez lui à Argenteuil et souhaite que L'avenir national veuille bien leur prêter son appui « quand la société que nous sommes en train de former sera entièrement fondée» (L'Avenir national, 12 mai 1873).
Piette ne semble pas au courant de ces remous divers et informe Pissarro que s'il n'a pas exposé au Salon officiel, ce n'est pas par esprit de révolte mais parce que sa vente à l'Hôtel Drouot lui avait suffi.]. J'en suis fâché pour la fraternité qui pouvait en résulter pour moi avec de vos amis de valeur non douteuse, mais je tiens à rester vrai. Si plus tard vous me voyez envoyer au Salon officiel dans l'espoir d'une vente douteuse, au moins si vous me décernez des épithètes malsonnantes, n'y joindrez-vous pas celles de faux frère, de renégat, etc.
Quel temps affreux. Impossible de rien faire, il faudra dire des tableaux comme des pêches et des poires cette année : il n'yen a pas eu. Malheureusement, on ne les vendra pas plus chers ! Ceci me sert de transition pour arriver à ce que vous m'écrivez de la nécessité qu'il y a pour un peintre de produire peu mais bon, cela est très vrai pour vous. Si vous vous sentez l'étoffe, ce sera très beau d'arriver à faire des tableaux pouvant atteindre des prix sérieux ; et je ne doute pas que votre résolution ne soit couronnée de succès par cela seul que vous en sentez la possibilité. Pour moi, c'est autre chose, ce n'est pas assez sérieux, puis il y a une limite, passée laquelle je ne vois plus, alors je coupe et mets au carton. Je ne puis franchir cette limite ; je l'essaye bien cette année, mais quoiqu'apportant plus de soin, plus de travail, je ne vois pas venir un mieux appréciable. Cela viendra peut-être plus tard, chaque dessin étant une étude faite patiemment et le plus fidèlement possible, peut-être l'œil s'ouvrira-t-il. Jusqu'à présent c'est toujours triste et presque découragé que j'arrive à la fin d'une étude, un coup d'œil sur la nature en ôtant mes regards de ce que je fais me navre toujours ; ce n'est que plus tard que je puis feuilleter et revoir ces dessins sans tristesse et sans dégoût.
Quel temps affreux. Impossible de rien faire, il faudra dire des tableaux comme des pêches et des poires cette année : il n'yen a pas eu. Malheureusement, on ne les vendra pas plus chers ! Ceci me sert de transition pour arriver à ce que vous m'écrivez de la nécessité qu'il y a pour un peintre de produire peu mais bon, cela est très vrai pour vous. Si vous vous sentez l'étoffe, ce sera très beau d'arriver à faire des tableaux pouvant atteindre des prix sérieux ; et je ne doute pas que votre résolution ne soit couronnée de succès par cela seul que vous en sentez la possibilité. Pour moi, c'est autre chose, ce n'est pas assez sérieux, puis il y a une limite, passée laquelle je ne vois plus, alors je coupe et mets au carton. Je ne puis franchir cette limite ; je l'essaye bien cette année, mais quoiqu'apportant plus de soin, plus de travail, je ne vois pas venir un mieux appréciable. Cela viendra peut-être plus tard, chaque dessin étant une étude faite patiemment et le plus fidèlement possible, peut-être l'œil s'ouvrira-t-il. Jusqu'à présent c'est toujours triste et presque découragé que j'arrive à la fin d'une étude, un coup d'œil sur la nature en ôtant mes regards de ce que je fais me navre toujours ; ce n'est que plus tard que je puis feuilleter et revoir ces dessins sans tristesse et sans dégoût.
Je vais aller en Bretagne : il le faut, pour varier, et ne pas fatiguer les amateurs qui aiment voyager avec les yeux : il m'en coûte cependant de quitter mon pays que je n'ai jamais vu si beau ! Il me prend une maladie : c'est la répulsion du motif ; partout où je m'arrête ou me retourne, je vois des tableaux. Tout me semble s'arranger et me convie au travail, crainte de me complaire à des masses qui n'intéresseraient pas assez.
Je vais aller comme je vous l'ai dit à Fougères, Saint-Malo, etc.
Quelle fête et que je regrette que vous n'en ayez pu être ; il me semble sentir le goudron et voir remuer les matelots à marée basse au milieu des navires boueux couchés sur le flanc. Enfin, la vie a des nécessités et vous devez trouver beaucoup à faire à Pontoise puisque vous y restez.
J'arrive au petit portrait, je n'osais vous en parler, c'est un grand plaisir pour moi de l'avoir : la petit fille, le souvenir de votre passage ici, votre voyage d'Angleterre, tout ... nous sera retracé : puis le ragoût du peintre, ces tons pâlots un peu maladifs, cette peau transparente, ces cheveux blonds cendrés de la petite, comme vous en aurez fait un régal pour les yeux : ébauche sans doute et d'autant plus charmante pour moi, ébauchier. Envoyez donc celui-ci au plus vite.
Embrassez pour nous votre dame, mais avant je me souviens de ce que vous disiez de médecins de Paris, etc. quand Madame Piette est allée à Paris, messieurs les médecins l'ont presque tuée, aujourd'hui chose inouïe, elle se porte bien ; elle est forte, gaie, a bon appétit, a repris de l'embonpoint, est-ce un piège hélas que me tend la nature ; cette cessation d'un mal réputé incurable cache-t-elle une catastrophe ?
Je vais aller comme je vous l'ai dit à Fougères, Saint-Malo, etc.
Quelle fête et que je regrette que vous n'en ayez pu être ; il me semble sentir le goudron et voir remuer les matelots à marée basse au milieu des navires boueux couchés sur le flanc. Enfin, la vie a des nécessités et vous devez trouver beaucoup à faire à Pontoise puisque vous y restez.
J'arrive au petit portrait, je n'osais vous en parler, c'est un grand plaisir pour moi de l'avoir : la petit fille, le souvenir de votre passage ici, votre voyage d'Angleterre, tout ... nous sera retracé : puis le ragoût du peintre, ces tons pâlots un peu maladifs, cette peau transparente, ces cheveux blonds cendrés de la petite, comme vous en aurez fait un régal pour les yeux : ébauche sans doute et d'autant plus charmante pour moi, ébauchier. Envoyez donc celui-ci au plus vite.
Embrassez pour nous votre dame, mais avant je me souviens de ce que vous disiez de médecins de Paris, etc. quand Madame Piette est allée à Paris, messieurs les médecins l'ont presque tuée, aujourd'hui chose inouïe, elle se porte bien ; elle est forte, gaie, a bon appétit, a repris de l'embonpoint, est-ce un piège hélas que me tend la nature ; cette cessation d'un mal réputé incurable cache-t-elle une catastrophe ?
Toujours est-il que ma chère malade est gaie et bien portante, et que tout entier au bonheur que j'en éprouve, j'écarte les frayeurs qui me reviennent quelquefois, rien n'est si près du malheur que le bonheur, il me semble que le deuxième attire le premier comme le paratonnerre appelle la foudre : enfin fermons les yeux et vivons sur le principe ; mon Corsaire suspendu m'envoie l'avenir [Le Corsaire a été suspendu du 23 décembre 1872 (la cause étant l'article de Zola ; cf. lettre du 18 décembre 1872) ; il reparaîtra du 23 février au 9 juin 1873.]. Hélas, quel temps ! Nos paysans regrettent Thiers et le nommeraient s'ils étaient consultés [Thiers avait donné sa démission le 24 mai. TI mourra en 1877, réconcilié avec Gambetta et ayant contribué à l'installation durable de la République. Le duc de Mac-Mahon lui succède comme Président de la République et avec lui commence l'ère de l'ordre moral. Les déportations se poursuivent à Cayenne et ailleurs et l'armée est renforcée.], le commerce, disent-ils, allait mieux sous lui ; maintenant on a frayeur ; triste époque, pourtant les élections seraient bonnes, mais on n'en fera pas, après Ranc ... [Arthur Ranc (1831-1908), homme politique, écrivain et journaliste, ami de Clémenceau et de Gambetta, avait d'abord été sous la nouvelle République maire du IXe arrondissement. Il fut nommé ensuite à Bordeaux directeur de la Sûreté générale dans le territoire de la République. Élu représentant de la Seine, il vote pour la continuation de la guerre, puis devient membre de la Commune. Élu encore deux fois député à des élections partielles, la chute de Thiers entraîne une série d'accusations contre lui à la Chambre avec comme prétexte son action sous le siège de Paris et la Commune. Une demande en autorisation de poursuites fut largement votée (19 juin) mais Ranc s'exile alors en Belgique. Le 13 octobre, il sera condamné à mort par contumace. TI reviendra en France en 1879 et siègera de nouveau à la Chambre et au Sénat.
Quant à Piette, il gardera ses fonctions de conseiller municipal de Melleray jusqu'en février 1874.] a qui le tour ? A Thiers ; et puis après ? Je suis encore maire, à destination de Cayenne : ce matin on a fait la révision, on prend tout, de même ceux qui ont des hernies épouvantables ; rage des paysans quand ils voient cela et songent que les riches s'en tirent avec le volontariat d'un an, les pauvres gens, ils ont causé le malheur de la France par les élections de février, il est juste qu'ils paient leur part de la carte, mais l'impôt du sang est le plus rude, quand il ne repose pas sur la justice pour sûr.
Embrassez votre Dame, vos trois enfants pour Madame Piette et pour moi, et croyez, mon cher Pissarro, à mon entière affection.
Bien à vous,
Piette.
Embrassez votre Dame, vos trois enfants pour Madame Piette et pour moi, et croyez, mon cher Pissarro, à mon entière affection.
Bien à vous,
Piette.
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