[Vers fin avril début mai 1873]
Mon cher Pissarro,
Madame Piette étant toujours malade, l'inquiétude qu'elle me donne m'empêchait de vous écrire ; enfin elle n'est pas mieux mais elle est un peu calmée pour le moment et je puis vous dire quelques mots. Comme vous le voyez, j'ai travaillé ; joignez aux soixante dix-sept numéros du catalogue trente et quelque que j'ai vendus en dehors ! Cela fait un assez joli compte pour l'année [Une nouvelle vente d'aquarelles de Piette a eu lieu à l'hôtel Drouot le 5 avril 1873 ; le catalogue comprenait en effet soixante dix sept numéros.],
Je suis on ne peut plus content et serais heureux si Madame Piette était bien portante. Elle a passé avec moi une vie de privations et de misère, et c'est grâce à elle que j'ai pu me soutenir au-dessus de l'eau ; il me serait bien navrant de la voir partir avant d'avoir pu seulement jouir du petit bien-être qui nous arrive. Je suis heureux de savoir que vous et les vôtres vous vous portez bien. J'étais inquiet ne recevant pas de vos nouvelles, je me disais :
Pissarro se prépare à venir comme c'était dit, puis ensuite, on disait : « L'exposition l'absorbe », enfin, après avoir épuisé toutes les possibilités pour expliquer votre silence, j'ai demandé à Martin des nouvelles, il m'a rassuré et donné l'explication de la chose [Pissarro est déjà accaparé par la future association d'artistes qui aboutira au groupement des impressionnistes, mais auparavant plusieurs tentatives, connues à travers différents statuts, seront lancées. Piette sera souvent sollicité par Pissarro, mais ne se décidera à participer qu'à la troisième exposition, en 1877, invité par mon ami (cf. lettre du 24 mars 1877).]. Vous êtes sobre de nouvelles, je serais heureux de connaître quelques détails, mais puisque vous n'en donnez jamais vous concernant, je me plais à croire que tout vous réussit de plus en plus, et cela me ravit profondément.
Madame Piette étant toujours malade, l'inquiétude qu'elle me donne m'empêchait de vous écrire ; enfin elle n'est pas mieux mais elle est un peu calmée pour le moment et je puis vous dire quelques mots. Comme vous le voyez, j'ai travaillé ; joignez aux soixante dix-sept numéros du catalogue trente et quelque que j'ai vendus en dehors ! Cela fait un assez joli compte pour l'année [Une nouvelle vente d'aquarelles de Piette a eu lieu à l'hôtel Drouot le 5 avril 1873 ; le catalogue comprenait en effet soixante dix sept numéros.],
Je suis on ne peut plus content et serais heureux si Madame Piette était bien portante. Elle a passé avec moi une vie de privations et de misère, et c'est grâce à elle que j'ai pu me soutenir au-dessus de l'eau ; il me serait bien navrant de la voir partir avant d'avoir pu seulement jouir du petit bien-être qui nous arrive. Je suis heureux de savoir que vous et les vôtres vous vous portez bien. J'étais inquiet ne recevant pas de vos nouvelles, je me disais :
Pissarro se prépare à venir comme c'était dit, puis ensuite, on disait : « L'exposition l'absorbe », enfin, après avoir épuisé toutes les possibilités pour expliquer votre silence, j'ai demandé à Martin des nouvelles, il m'a rassuré et donné l'explication de la chose [Pissarro est déjà accaparé par la future association d'artistes qui aboutira au groupement des impressionnistes, mais auparavant plusieurs tentatives, connues à travers différents statuts, seront lancées. Piette sera souvent sollicité par Pissarro, mais ne se décidera à participer qu'à la troisième exposition, en 1877, invité par mon ami (cf. lettre du 24 mars 1877).]. Vous êtes sobre de nouvelles, je serais heureux de connaître quelques détails, mais puisque vous n'en donnez jamais vous concernant, je me plais à croire que tout vous réussit de plus en plus, et cela me ravit profondément.
N'avons-nous pas voyagé côte à côte dans le dur sentier ? Nous l'avons quitté ensemble pour marcher dans un autre plus agréable, seulement vous irez beaucoup plus loin que moi, car je resterai aquarelliste, c'est-à-dire peintre du hasard, de l'improviste, tandis que vous, plus sérieux dans votre genre, vous crevez davantage le sillon et le rendez par là plus fertile. J'en ai l'heureuse assurance.
Voilà trois nuits de suite, mon cher Pissarro, qui ont fané nos pauvres campagnes si fraîches auparavant, fraisiers en fleurs, abricotiers, pêchers, poiriers, vignes, noyers, tout est rasé, noirci. Ce soir encore il semble que la bise qui souffle nous prépare encore une quatrième surprise pour demain matin - enfin les pêches rouges paraissent sauvées et si Lucien vient en vacances, j'aurai encore le plaisir de lui en faire la surprise, car j'espère encore vous voir. Madame Piette pourrait se remettre, on referait les beaux voyages de Vitré, Fougères, Dinan, Saint-Malo et on ferait le voyage aux frais des amateurs, ce qui est tout à fait réjouissant [On ignorait que Pissarro avait visité ces villes de Bretagne, nous l'apprenons ici. Il ne reste pas de trace en peinture de cette randonnée, mais on peut se demander si quelques carreaux céramiques - une technique qu'il va sous peu aborder - n'en sont pas les rares témoins. Il arrivait fréquemment à Pissarro, dans ses œuvres, de se servir d'anciens dessins. En ce qui concerne Piette, on voit qu'il a réussi à visiter Vitré, Fougères, Dinan et c'est peut-être ce premier voyage qui a été fait en compagnie de Pissarro (« referait » est parfaitement lisible sur l'original).],
J'attends aux premiers jours la belle-sœur de ma femme qui vient passer quelques temps auprès d'elle pour lui donner quelque distraction ; je serai heureux de savoir quelqu'un près d'elle quand je vais travailler.
Voilà trois nuits de suite, mon cher Pissarro, qui ont fané nos pauvres campagnes si fraîches auparavant, fraisiers en fleurs, abricotiers, pêchers, poiriers, vignes, noyers, tout est rasé, noirci. Ce soir encore il semble que la bise qui souffle nous prépare encore une quatrième surprise pour demain matin - enfin les pêches rouges paraissent sauvées et si Lucien vient en vacances, j'aurai encore le plaisir de lui en faire la surprise, car j'espère encore vous voir. Madame Piette pourrait se remettre, on referait les beaux voyages de Vitré, Fougères, Dinan, Saint-Malo et on ferait le voyage aux frais des amateurs, ce qui est tout à fait réjouissant [On ignorait que Pissarro avait visité ces villes de Bretagne, nous l'apprenons ici. Il ne reste pas de trace en peinture de cette randonnée, mais on peut se demander si quelques carreaux céramiques - une technique qu'il va sous peu aborder - n'en sont pas les rares témoins. Il arrivait fréquemment à Pissarro, dans ses œuvres, de se servir d'anciens dessins. En ce qui concerne Piette, on voit qu'il a réussi à visiter Vitré, Fougères, Dinan et c'est peut-être ce premier voyage qui a été fait en compagnie de Pissarro (« referait » est parfaitement lisible sur l'original).],
J'attends aux premiers jours la belle-sœur de ma femme qui vient passer quelques temps auprès d'elle pour lui donner quelque distraction ; je serai heureux de savoir quelqu'un près d'elle quand je vais travailler.
Vous saurez par Martin que je n'ai pas envoyé au Salon. Pourquoi le faire ... puisque j'ai une exposition à moi ; c'est vrai qu'elle me revient à deux mille sept cents francs mais j'y suis seul, sans rival pour m'écraser et cela active ma vente.
Vous voyez de suite que je n'ai pas l'air d'un adepte destiné de votre exposition indépendante - peut-être les statuts ou
autres choses me feront-ils changer de manière de voir - mais voici mes impressions. Vous cherchez à opérer une réforme utile : mais elle est inexécutable, les artistes sont plus lâches que les mobiles de la Mayenne : où sont-ils ceux qui ont protesté contre l'exclusion de Courbet à Paris et à Vienne [Comme nous l'avons dit, Courbet n'a pas eu l'autorisation de participer à l'exposition universelle de Vienne. Elle s'ouvrira le 1er mai ; la précédente s'était tenue à Paris en 1867. Ce long paragraphe nous informe non seulement sur les sentiments de Piette vis-à-vis d'une association artistique, mais aussi sur la forme générale dans laquelle elle était connue.] ?
Les peintres ne devaient-ils pas tous protester en masse par l'abstention ? De solidarité, il n'y a pas de graine en France ; vous et quelques esprits ardents, généreux, sincères vous donnerez une légitime impulsion ; qui vous suivra ? La bande des incapables ou des malhabiles ? Puis, à mesure qu'ils prendront des forces, ceux-là même vous lâcheront ; s'ils savent gratter quelque chose au Salon officiel, ils iront et deviendront vos ennemis. Joignez à cela vos responsabilités, les dégoûts de gestion, les abus de confiance commis par les employés infidèles, car les peintres comme tous les artistes sont faciles à duper, et vous avalerez un calice mêlé de suie, mon pauvre Pissarro !
Vous me direz pessimiste, je le suis ; la fonction où je me trouve augmente encore cette tendance à tout voir en noir ; mais je n'ai aucune confiance dans la masse des artistes :
Vous voyez de suite que je n'ai pas l'air d'un adepte destiné de votre exposition indépendante - peut-être les statuts ou
autres choses me feront-ils changer de manière de voir - mais voici mes impressions. Vous cherchez à opérer une réforme utile : mais elle est inexécutable, les artistes sont plus lâches que les mobiles de la Mayenne : où sont-ils ceux qui ont protesté contre l'exclusion de Courbet à Paris et à Vienne [Comme nous l'avons dit, Courbet n'a pas eu l'autorisation de participer à l'exposition universelle de Vienne. Elle s'ouvrira le 1er mai ; la précédente s'était tenue à Paris en 1867. Ce long paragraphe nous informe non seulement sur les sentiments de Piette vis-à-vis d'une association artistique, mais aussi sur la forme générale dans laquelle elle était connue.] ?
Les peintres ne devaient-ils pas tous protester en masse par l'abstention ? De solidarité, il n'y a pas de graine en France ; vous et quelques esprits ardents, généreux, sincères vous donnerez une légitime impulsion ; qui vous suivra ? La bande des incapables ou des malhabiles ? Puis, à mesure qu'ils prendront des forces, ceux-là même vous lâcheront ; s'ils savent gratter quelque chose au Salon officiel, ils iront et deviendront vos ennemis. Joignez à cela vos responsabilités, les dégoûts de gestion, les abus de confiance commis par les employés infidèles, car les peintres comme tous les artistes sont faciles à duper, et vous avalerez un calice mêlé de suie, mon pauvre Pissarro !
Vous me direz pessimiste, je le suis ; la fonction où je me trouve augmente encore cette tendance à tout voir en noir ; mais je n'ai aucune confiance dans la masse des artistes :
et je crois que vous trouverez encore un Martinet II qui vous dégoûtera de la race des peintres et des associations trop nombreuses.
Je ne dirais rien d'une association restreinte entre gens de talent, de travail, de loyauté et de hardiesse éclairée et novatrice comme vous et quelques amis qui vous entourent, j'augurerais bien d'une association de ce genre ; et je crois qu'il y aurait là à faire profit et justice, mais je me défie de la masse des paresseux et des perfides, sans conviction ni morale, ni politique, qui ne veulent que se faire des autres un marchepied : Odi profanum vulgus, a dit Horace, ajoutez-y « Méfiez-vous des remusardiens de la peinture », c'est cette tourbe qui sera la perte de votre association et qui perdra la France d'autre part ; nous en reparlerons. Sur ce, je vous embrasse en Bradet ! A bas le papa Thiers [Le 27 avril, une élection avait eu lieu dans le département de la Seine. Charles de Rémusat, ministre des Affaires étrangères et ami de Thiers se présentait contre Barodet, radical, ancien maire de Lyon. Ce dernier fut élu au premier tour.] !
Embrassez vos enfants pour nous, présentez nos salutations bien amicales à votre dame et recevez nos bonnes poignées de main.
Offrez donc le bonjour de ma part à ce Monsieur (le nom m'échappe encore, votre ami paysagiste avec lequel je me suis trouvé avec vous à Paris ...) Monsieur Béliard ?
Merci de votre bien aimable invitation, vous voyez que nous ne pouvons aller mais ce sera pour un temps plus heureux. J'espère que Montfoucault ne vous verra pas en vieux ?
Je ne dirais rien d'une association restreinte entre gens de talent, de travail, de loyauté et de hardiesse éclairée et novatrice comme vous et quelques amis qui vous entourent, j'augurerais bien d'une association de ce genre ; et je crois qu'il y aurait là à faire profit et justice, mais je me défie de la masse des paresseux et des perfides, sans conviction ni morale, ni politique, qui ne veulent que se faire des autres un marchepied : Odi profanum vulgus, a dit Horace, ajoutez-y « Méfiez-vous des remusardiens de la peinture », c'est cette tourbe qui sera la perte de votre association et qui perdra la France d'autre part ; nous en reparlerons. Sur ce, je vous embrasse en Bradet ! A bas le papa Thiers [Le 27 avril, une élection avait eu lieu dans le département de la Seine. Charles de Rémusat, ministre des Affaires étrangères et ami de Thiers se présentait contre Barodet, radical, ancien maire de Lyon. Ce dernier fut élu au premier tour.] !
Embrassez vos enfants pour nous, présentez nos salutations bien amicales à votre dame et recevez nos bonnes poignées de main.
Offrez donc le bonjour de ma part à ce Monsieur (le nom m'échappe encore, votre ami paysagiste avec lequel je me suis trouvé avec vous à Paris ...) Monsieur Béliard ?
Merci de votre bien aimable invitation, vous voyez que nous ne pouvons aller mais ce sera pour un temps plus heureux. J'espère que Montfoucault ne vous verra pas en vieux ?
Chapitre suivant : 16 juin 1873