[18 décembre 1872]
Mon cher Pissarro,
J'envoie aujourd'hui porter à la voiture (correspondant des chemins de fer) deux colis grande vitesse à votre adresse savoir : une bourriche contenant deux oies, comme on a pu les trouver au marché, où elles étaient rares hier, et un quart plus cher que le mercredi précédent ; enfin on n'a pu faire mieux. On y a joint du beurre, le panier était trop plein, j'y ai fourré quelques châtaignes sauvages pour les enfants, ces châtaignes si célèbres dans les contes de Minette dont la petite fille montait toujours dans des châtaigniers, en changeant de pays. J'y ai joint une douzaine de poires, l'espace manquant et les ports étant exorbitants sur la ligne de l'ouest.
Rien de neuf et toujours de la pluie ! Comme dit Louis XIII dans Marion Delorme [Naturellement, Piette était un fidèle lecteur et admirateur de Victor Hugo, de Zola et de Shakespeare, entre autres.] ! Exaspération qui nous contracte les nerfs vingt fois par jour ; je pense que vous aussi vous devez être furieux. Il est bien difficile de travailler. Pour moi qui devais être à Vitré, me voici encore à Montfoucault [illisible] sur les anciennes données, espérant toujours que le temps change pour partir.
Madame Piette, toujours souffrante, est cependant moins faible qu'au retour de Paris ; ce que c'est que de n'avoir pas affaire au médecin, nous ne sommes certes nullement rassurés malheureusement, mais enfin, quand on a quelque force, on se croit ressuscité, illusion au moins encourageante à la lutte. Si l'hiver était passé, elle renaîtrait vite, mais cet hiver pourri surtout lui est malsain. Quand vous viendrez excursionner ici, je vous la montrerai assez forte, j'espère, pour pouvoir changer quelque peu de pays au moins à quelques lieues, si besoin est.
J'envoie aujourd'hui porter à la voiture (correspondant des chemins de fer) deux colis grande vitesse à votre adresse savoir : une bourriche contenant deux oies, comme on a pu les trouver au marché, où elles étaient rares hier, et un quart plus cher que le mercredi précédent ; enfin on n'a pu faire mieux. On y a joint du beurre, le panier était trop plein, j'y ai fourré quelques châtaignes sauvages pour les enfants, ces châtaignes si célèbres dans les contes de Minette dont la petite fille montait toujours dans des châtaigniers, en changeant de pays. J'y ai joint une douzaine de poires, l'espace manquant et les ports étant exorbitants sur la ligne de l'ouest.
Rien de neuf et toujours de la pluie ! Comme dit Louis XIII dans Marion Delorme [Naturellement, Piette était un fidèle lecteur et admirateur de Victor Hugo, de Zola et de Shakespeare, entre autres.] ! Exaspération qui nous contracte les nerfs vingt fois par jour ; je pense que vous aussi vous devez être furieux. Il est bien difficile de travailler. Pour moi qui devais être à Vitré, me voici encore à Montfoucault [illisible] sur les anciennes données, espérant toujours que le temps change pour partir.
Madame Piette, toujours souffrante, est cependant moins faible qu'au retour de Paris ; ce que c'est que de n'avoir pas affaire au médecin, nous ne sommes certes nullement rassurés malheureusement, mais enfin, quand on a quelque force, on se croit ressuscité, illusion au moins encourageante à la lutte. Si l'hiver était passé, elle renaîtrait vite, mais cet hiver pourri surtout lui est malsain. Quand vous viendrez excursionner ici, je vous la montrerai assez forte, j'espère, pour pouvoir changer quelque peu de pays au moins à quelques lieues, si besoin est.
Quand vous m'écrirez pour annoncer réception, donnez-moi des nouvelles artistiques, s'il y en a, car de politique je suis au courant ; j'ai lu hier de Zola un article superbe dans Le Corsaire [Les préliminaires à cet article se situent dans une phrase lancée par George Sand, non sans malveillance, car elle détestait Gambetta : « Monsieur Thiers embourgeoise la France, Gambetta l'estamine », On peut facilement penser que la réaction de Zola vient en surimpression sur cette toile de fond. Édouard Portalis, directeur du Corsaire, avait demandé à Zola une série d'articles intitulée Causerie du dimanche, en même temps que celui-ci donnait en feuilleton, sous le pseudonyme d'Agrippa, Un duel social, c'est-à-dire Les mystères de Marseille, de 1867, offert en prime aux abonnés du Corsaire (trois volumes sous couvertures jaunes). Le dernier article, du 22 décembre, titré Le lendemain de la crise coûtera la vie au journal : encore une fois, Zola y maniait point et contrepoint, d'un côté la vie des ouvriers à une époque « où les entreprises ferment les unes après les autres », et de l'autre celle de certains ministères et hommes politiques accaparés par leurs réceptions : messieurs d'Audiffret-Pasquier, Barbie, Broglie, Lorgeril ... C'est le même procédé littéraire que l'on trouve dans Les cabarets, l'article daté du 17 décembre dont parle Piette. Nous n'en donnons pas d'extraits puisque cet article, comme tous ceux de La Cloche et du Corsaire sont réunis et accessibles dans le volume quatorze des Oeuvres complètes, chromiques et polémiques édité sous la direction de H. Mitterrand, Cercle du livre précieux, Claude Tchou, Paris, 1969, pp. 199 à 202. TI suffit de savoir que Zola y oppose petites gens et ouvriers ayant passé dix heures sur leur travail et fréquentant les estaminets quand ils le pouvaient où seul un petit vin bon marché pouvait être consommé par eux, aux « messieurs » se répandant dans les salons à la mode, les cabarets du Boulevard, les maisons de jeux, les cafés sélects, dégustant des boissons chères et raffinées comme le thé, les grands crus, etc.
Zola conclut par ce cri : « Alors, debout, il faut trinquer à la République, lui souhaiter longue vie, la baptiser d'une lampée de vin de France »,], article corsé, mordant sur les pauvres cabarets tant honnis par les marguilliers de Versailles qui ne font eux-mêmes que noces et festins. Annonce-t-on un salon cette année ? Et y a-t-il abstention ? Envoie-t-on ? Je ne m'en inquiète que pour m'unir au mouvement s'il y en a. Je me suis abstenu d'envoyer à l'exposition versaillaise [L'exposition de Versailles était ouverte depuis le 10 novembre.], hélas la plupart des artistes sont si rampants qu'il y aura eu foule dans cette exposition ? On y aura exhibé des pétroleuses et des communards pour se faire acheter, très [illisible] devant la pièce de cent sous ! !
Qu'en dit le féroce Martin ? Non celui de ce nom nouveau venu à la Chambre [Historien français et homme politique, Henri Martin (1810-1883) fut maire du XVIe arrondissement de Paris pendant le Siège. Aux élections du 8 février 1871, il fut élu député de la Seine et de l'Aisne ; il opta pour ce dernier département tout en conservant la mairie du XVIe. A l'Assemblée nationale, il était le président du groupe de la gauche républicaine.], mais le bon, malgré sa mine un peu blagueuse et rébarbative ? Ce moment des étrennes qui [illisible]. Des clients qui doivent singulièrement l'emm ... Si seulement la dissolution arrivait on pourrait espérer gagner sa vie ! Mais les gueux tiennent à leur place comme l'huître à son rocher, pas facile à dégotter !
Ma femme trop malade n'écrit pas à Madame Pissarro, mais elle me charge de lui demander de l'excuser : elle me recommande de vous prier, mon cher ami, d'embrasser pour elle femme et enfants, jusqu'à ce qu'elle puisse le faire en réalité cet été comme c'est convenu.
Qu'en dit le féroce Martin ? Non celui de ce nom nouveau venu à la Chambre [Historien français et homme politique, Henri Martin (1810-1883) fut maire du XVIe arrondissement de Paris pendant le Siège. Aux élections du 8 février 1871, il fut élu député de la Seine et de l'Aisne ; il opta pour ce dernier département tout en conservant la mairie du XVIe. A l'Assemblée nationale, il était le président du groupe de la gauche républicaine.], mais le bon, malgré sa mine un peu blagueuse et rébarbative ? Ce moment des étrennes qui [illisible]. Des clients qui doivent singulièrement l'emm ... Si seulement la dissolution arrivait on pourrait espérer gagner sa vie ! Mais les gueux tiennent à leur place comme l'huître à son rocher, pas facile à dégotter !
Ma femme trop malade n'écrit pas à Madame Pissarro, mais elle me charge de lui demander de l'excuser : elle me recommande de vous prier, mon cher ami, d'embrasser pour elle femme et enfants, jusqu'à ce qu'elle puisse le faire en réalité cet été comme c'est convenu.
Pour moi, je me joins à ces embrassements et vous serre cordialement la main.
Piette.
Piette.
Chapitre suivant : [Vers fin avril début mai 1873]