Ludovic Piette - Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro - Extraits - In Libro Veritas

In Libro Veritas

Mon cher Pissarro - Lettres de Ludovic Piette à Camille Pissarro

Par Ludovic Piette

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Table des matières
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[décembre 1871]

Mon cher Pissarro,
Je suis arrivé d'hier à Montfoucault, j'ai fait une absence de deux mois que j'aurais bien voulu prolonger indéfiniment, car malgré le froid je travaillais toujours et n'ai découvert les belles choses qu'à la fin. Quel pays superbe et étrange j'ai vu, tout près de moi (dix lieues) quel pays : pour le décrire il me faudrait vous assommer de quatre pages de lettres [Vraisemblablement Saint-Léonard des-Bois (Sarthe), dans les Alpes mancelles (colline des Cœvrons). Ce village est en effet à environ quarante kilomètres de Lassay. Dans la prochaine vente de Pierte en 1872, plusieurs aquarelles le représenteront.]. Je ne le ferai pas. Non je ne dois plus. J'y voudrais retourner, je voudrais finir ma voiture, achever une roue, quand je devrais emporter une pioche pour me frayer des chemins quand cela serait possible. Mais l'argent, l'argent où le prendre ? Accablé de demandes d'argent, je n'en puis donner partout, d'où il suit que mon entreprise est retardée jusqu'à la première petite bande de ciel bleu dans les nuages noirs des temps, ô Pissarro ! Quel temps ! Le sabre et les moustaches, sacré nom de dieu ! Il n'y a que cela maintenant. Ce Tartufe de Thiers laisse tout faire même l'assassinat de Rossel [Nathaniel Rossel (1844-1871) est un élève de l'École polytechnique. Officier d'artillerie dans l'armée de Metz en 1870, il devine alors les projets de Bazaine qui n'hésite pas à le faire emprisonner. Il s'évade au moment de la capitulation de Napoléon III, passe en Belgique, puis de là revient en France.
Préconisant la poursuite de la guerre, contestant les négociations de paix avec l'Allemagne, il se ralliera à la Commune non sans que Gambetta lui ait confié auparavant une enquête militaire dans le Nord et la supervision, comme directeur (en tant que colonel du génie), du camp de Nevers (1871).
A Paris, il est nommé chef de la 17e Légion, puis chef d'état major de Gustave Cluseret, membre de la Commune, délégué à la Guerre (4 avril- 1er mai). Ayant plus l'esprit théorique que pratique, il ne se sent pas à la hauteur de sa tâche et donne sa démission le 10 mai. Le 7 juin, il est arrêté par la police de Thiers et sera fusillé à Satory le 28 novembre 1871, yeux bandés, menottes aux mains. TI avait laissé ces lignes : « J'ai appris à tous qu'il y a des jours où un soldat discipliné et fidèle doit désobéir et peut se désobéir sans se dégrader. J'aurais voulu servir ma patrie : je ne peux que mourir pour elle. C'est déjà un sort honorable et très utile ... ». Il avait écrit entre autres livres, La capitulation de Metz, Oeuvres posthumes, édités par J. Amigues (1871).], il espère pêcher en eau trouble ses harengs fumés d'Orléans. Mais je crois que lui et la Chambre ne tarderont pas à être culbutés par quelque général bonaparteux ou autre [Thiers, nommé président de la République le 31 août 1871, venait d'avoir connaissance du manifeste du comte de Chambord (en exil en Autriche), manifeste dans lequel le chef de la branche aînée refusait une monarchie constitutionnelle. C'en était fini de l'alliance des monarchistes, branche aînée et branche cadette, c'est-à-dire les Bourbons et la maison d'Orléans, cette dernière ayant à sa tête le comte de Paris. Il ne restait plus à Thiers qu'à gouverner avec des ministres légitimistes, orléanistes, et des républicains modérés. L'entente ne pouvait être parfaite. Thiers tombera le24 mai 1873 et le maréchal Mac-Mahon, duc de Magenta (au demeurant légitimiste) lui succèdera. Piette ici se révèle prophète, plusieurs mois avant les faits.]. Enfin, laissons ces tristesses et parlons du plus important, l'heureuse issue de l'état de Madame Pissarro nous fait plaisir à apprendre, et nous espérons qu'il y a continuation quand vous écrirez, et tâchez que ce soit bientôt, vous nous donnerez de nouveaux détails [Georges Pissarro - qui plus tard prendra le nom de Manzana - était né le 22 novembre à Louveciennes.],
Vous devez travailler à mort, oh si nous étions tous deux ensemble d'où je viens ! Quelles splendides choses à faire, on pourrait se croire, dans ces lieux, reporté à mille ou deux mille ans en arrière : plus trace des hommes ; tout sauvage comme un siècle ou deux après le déluge ; des arbres et des rochers et d'une couleur ! Mais il faut travailler chacun dans son coin. Les exigences le veillent inexorablement. Je ne compte plus aller à Paris. Si j'avais de l'argent, je retournerais d'où je viens, couchant dans les fermes si je ne pouvais avoir ma carriole, faute d'un cheval. Vous dire que je ne le regrette pas et que je n'aurais pas de plaisir à vous voir tous serait un triste mensonge ; mais je m'accroche au travail avec une âpreté augmentée s'il se peut par mes misères : on oublie tout dans ces moments de concentration :
vous parlez d'une vente ? Martin qui m'est certes d'un dévouement qui me touche m'en avait parlé ; mais dans ces temps difficiles peut-être ne ferais-je pas même mes frais de vente : je perdrais du même coup un an de peines corporelles, privations et rhumatismes, sans compter frais de déplacements et transports [Piette finira par accepter l'idée de cette vente publique ; elle aura lieu à l'hôtel Drouot le 11 mars 1872. Quatre-vingts aquarelles seront dispersées, Martin et son neveu Paschal en seront les experts, Me Boussaton le commissaire-priseur.].
Puisque je vous parle de Martin, saluez-le de ma part quand vous le verrez. Pourriez-vous aussi, si vous aviez quelques moments à vous, voir Fillonneau et le prier de me faire revenir mes aquarelles de Sydenham, toujours celles en question.
Je n'ai pas bien compris ce que vous disiez à propos des poires, s'il s'agit de quelques douzaines que je vous ai envoyées vous nous avez remercié mille fois trop, car si ce n'est les frais de transport, entrées etc. mais les intermédiaires sont des voleurs.
Allons, cher, reprenons la pioche ordinaire et piquons dans le tas, bien du courage.
Voici la neige, je n'ai pu encore en faire, mais cela ne va pas tarder. Et vous ? Vous devez en abattre, je voudrais bien voir cela. Car je n'ai rien vu de vous, si ce n'est un petit bouquet de bois avec maison en face, chez Martin, que j'ai trouvé très simple et d'une charmante originalité, avec une couleur douce et solide, et encore vous n'en étiez pas content [Ce tableau, malgré les quelques détails donnés, est difficile à identifier. Le catalogue raisonné des œuvres de Pissarro, établi par son fils Ludovic-Rode, ne contient que des illustrations en noir d'assez mauvaise qualité. S'agit-il d'une vue d'Angleterre ? De Louveciennes ? (Martin Reid, le spécialiste des toiles de Pissarro peintes en Angleterre et que nous remercions ici vivement de son aide, n'a pu, malgré ses recherches, nous éclairer). S'agit-il du tableau dont parle Piette presque un an plus tard, où apparaît Minette « toute rouge et frileuse, avec ses longues jambes jamais en équilibre» (cf. lettre 24, décembre 1873), une scène d'hiver ? A toutes ces questions, on ne peut répondre d'une façon précise, d'autant plus qu'il faut rappeler que des tableaux de Pissarro ont été perdus et ne figurent pas dans le catalogue raisonné.].
Adieu, adieu, merci de m'avoir écrit, faites-le quelque fois vous m'obligerez.
Votre bien sincère ami, Piette.
Nous vous prions d'embrasser madame Pissarro, Lucien, Minette et le nouveau petit Pissarro dont le nom nous est complètement inconnu, mais qui nous sera cher comme les autres du même nom.